IMPORTANCE DU « SONGE » DE JEAN-PAUL
Médiocre apologie de l’ordre divin proposé aux humains par le dogme chrétien ! On interprète à faux, croyons-nous, la déférence de la Comédie humaine aux principes religieux en y voyant une construction de spiritualité. C’est parce que les forces en présence sont violentes, étant celles de la Nature et de la Vie, que la Société se donne des dieux et se crée des religions : encore faut-il d’abord que Balzac ait recomposé par la fiction son fragment organisé d’humanité. C’est en tout cas par le diable, dans ces années de vraie détresse , que le symbolisme religieux, tout au moins, fait son entrée chez le futur auteur de la Comédie humaine. Lui qui en viendra, en 1833, à prier et à le dire, il a traversé une crise intense de doute et de négation — d’autant plus violente que lui-même s’y trouvait en jeu en même temps que le monde qu’il portait dans sa tête.
A en juger par la fréquence des allusions et l’importance du souvenir, Balzac a été, comme les meilleurs de sa génération, fort ému par le fameux Songe de Jean-Paul. Même à supposer qu’il ne l’ait pas lu dans Y Allemagne de Mme de Staël, il le retrouvait dans un recueil qu’il était bien forcé de connaître. Balzac imprime pour U. Canel les Annales romantiques, recueil de morceaux choisis de littérature contemporaine pour 1827-1828 : il y collabore même par deux médiocres poèmes. Ces pages de Jean-Paul, et ensuite celles que donne la Revue de Paris dans ses premières années de publication, finissent par créer, autour du singulier auteur allemand, un nimbe de magnificence dont Balzac se souviendra de la plus bizarre façon, puisqu'il associe l’auteur du Titan à des gloires d’un bien autre éclat. Il s’agit des lectures des « deux poètes » après 1815 :
Les deux amis... lisaient les grandes œuvres qui apparurent depuis la paix sur l’horizon littéraire et scientifique, les ouvrages de Schiller, de Goethe, de lord Byron, de Walter Scott, de Jean-Paul, de Berzelius, de Davy, de Cuvier, de Lamartine, etc. (Illusions perdues).
En réalité, le Songe seul semble avoir pénétré profondément cet esprit, qui en absorbe l’amer pathétique. Le physharmonica, dont
1. Cf., dans mon Alfred de Vigny, essai de biographie intellectuelle (Paris, 1911 ) une étude sur le Songe de J ean-Paul dans la littérature française . On a pu s éton ner, à sa date, d'un parallèle institué entre Balzac et J ean-Paul Frédéric Richter dans la thèse de J. Firmery sur ce dernier : il n y était question que de confronter deux œuvres très vastes.
DU CÔTÉ DE CHEZ MESSIRE SATANAS
ses nerfs se trouvent si fort ébranlés, lui cause, dans le Dôme des Invalides, une hallucination qui dédouble son moi et introduit dans son âme « toutes les rêveries de Jean-Paul, toutes les ballades allemandes, toute une poésie fantastique et douloureuse... (1831) ». Les Parisiens du boulevard auront beau jeu à railler cette poésie « hydraulique », Balzac admire de confiance l’effarante splendeur • — si diffuse et si peu faite pour séduire un solide et concret écrivain français — qui émane d’un ensemble à peine entrevu par ses compatriotes. Des « œuvres inexplicables de Jean-Paul Richter », évoquées en même temps que les « griseries imprimées d?Hoffmann » dans le Cousin Pons, c’est évidemment, pour Balzac, une sorte d’hypnose qui se dégagera désormais.
Du moins le Songe était-il tellement connu qu’on pouvait même y faire allusion, sans plus. Le silence du Ciel provoque, dans les Martyrs ignores, un heurt désespéré, analogue à celui du récit fameux de l’auteur allemand. C’est entre le Dr Physidor et le sardonique Tschoern :
Physidor. Pendant un instant, je crus être dans une grande plaine, à la nuit. Aux lueurs indécises des étoiles et de la lune, je voyais les ombres des malheureux à qui la vie avait été rendue odieuse par les tortures morales, se levant de leurs tombes et criant justice...
Tschoern. Et trouvant visage de bois, comme dans le fameux songe de Jean-Paul.
« Des chrétiens sortent de leurs tombes sans trouver un Dieu dans le ciel » : c’est dans la Peau de chagrin que notre écrivain imagine ce désarroi.
Enfin en 1831, quand ses idées politiques font de Balzac un adversaire de la Révolution de Juillet, la fiction de Jean-Paul lui sert de décor pour la seconde partie de son fameux récit légendaire, dédié à la tendre Desbordes-Valmore, Jésus-Christ en Flandre. Rêve, hallucination dans une église romantique 1 :
Le ciel versait un froid noir, et les nuées brunes qui passaient audessus de ma tête donnaient une expression sinistre à la nature... La lumière incertaine d’un jour d’automne permettait à peine de voir en haut des voûtes les clefs sculptées, les nervures délicates qui dessinaient si purement les angles de tous les cintres gracieux. Les orgues étaient muettes. Le bruit seul de mes pas réveillait les graves échos cachés dans les chapelles noires... Je me trouvai, comme sur la limite des illu-
1. Voir, sur la « géographie » de Balzac à ce sujet, un échange de vues entre MM. Pons et Pommier dans la Revue de littérature comparée, 1924, p. 124 et 331.