‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 63 sur 129 · LA VEINE DIABOLIQUE ET SES MOTIFS · texte numérisé non relu

LA VEINE DIABOLIQUE ET SES MOTIFS

sions et de la réalité, pris dans les pièges de l’optique et presque étourdi par la multitude des aspects. Insensiblement, ces pierres découpées se voilèrent, je ne les vis plus qu’à travers un nuage formé par une poussière d’or, semblable à celle qui voltige dans les bandes lumineuses tracées par un rayon de soleil dans une chambre. Au sein de cette atmosphère vaporeuse qui rendit toutes les formes indistinctes, la dentelle des roses resplendit tout à coup...

...Bientôt chaque pierre vibra dans l’église, mais sans changer de place. Les orgues parlèrent et me firent entendre une harmonie divine... Je compris que la cathédrale tournait sur elle-même avec tant de rapidité, que chaque objet semblait y rester à sa place. Le Christ colossal, fixé sur l’autel, me souriait avec une malicieuse bienveillance qui me rendait craintif...

On sait la conclusion de ce fameux morceau. La détresse de l’Église apparaît au visionnaire. « Je viens de voir passer le convoi d’une monarchie, il faut défendre Y ÉGLISE! »

Cette « hallucination créatrice » suffirait, d’ailleurs, à témoigner en faveur de l’athéisme intégral de Balzac à cette époque. Mais, dans les années qui précèdent, il n’en est pas encore, comme ici, à vouloir reconstruire un culte par un acte de volonté sociale. Avec sa bonhomie et sa confiance d’ambitieux sans vanité, il s’est lancé dans la vie d’affaires en même temps que dans celle des lettres, comme s’il suffisait vraiment d’être un grand imaginatif, confiant dans son étoile, pour franchir tous les obstacles : la malice du sort ne désarme point pour lui. Le Songe de Jean-Paul l’a persuadé du vide du Ciel, et de la façon la plus émouvante, puisque c’est Jésus lui-même qui le proclamait. Le champ est-il donc libre, désormais, à tous les maléfices ? Maléfices tout littéraires et habiletés d’auteur d’abord, c’est bien entendu, dans lesquels le diable tient en personne sa grande place. De tous les personnages ramenés du moyen âge par le goût de l’archaïsme, nul n’avait eu plus de succès, dans le Paris de la fin de la Restauration, que Sa Majesté Satan : travesti assurément le plus souvent en diablotin, il avait paru tout à fait d’actualité aux hommes et aux femmes du pays de Voltaire.

Mais les choses vont s’aggravant. Ne faut-il pas songer, pour s’expliquer la veine croissante de diabolisme que Balzac laisse se développer dans son œuvre, aux temps de désespoir que traverse le malheureux, à une heure où il aurait pu espérer la sécurité dans

DU CÔTÉ DE CHEZ MESS1RE SATANAS

le travail, à défaut de la gloire qu’il avait tant rêvée ? Il a trente ans en 1829 ; la Révolution de Juillet, l’année suivante, détermine une crise générale de la librairie dont il sera le premier à souffrir. Quelles sont, cette année-là, les recettes du romancier des Chouans, du psychologue de la Physiologie, du conteur et du nouvelliste ? 10.000 francs à peine, alors qu’il lui faudrait 18.000 francs pour amortir l’intérêt de sa dette et assurer sa subsistance. En face de ce maigre Avoir, le Doit se chiffre à 132.000 francs. Nulle issue bien certaine ; peu de condescendance, de la part des créanciers, pour cet homme qui a si peu de substance commerciale h Quant aux camarades de la presse et des groupes littéraires, la mêlée, la lutte pour 1a. vie au début d’un nouveau régime, sont trop âpres pour qu’on puisse espérer un geste de solidarité ou de charité. « Forçat de plume et d’encre » que seule anime une volonté « de bronze », mais qui souffre et qui s’indigne, et que ne sauraient apaiser les succès de surface et les compliments de commande que veut bien lui concéder le monde ; ardent à convoiter un grand amour qui complète son triomphe, ou qui en tienne lieu, il pourra plus tard constater que la « nature diabolique » l’avait jeté dans les bras d’une femme maternelle à souhait, dévouée et tendre, mais de vingt-deux ans plus âgée que lui. Comme il répugne au « mal du siècle » et se sent peu de goût pour l’apprentissage de la sagesse par la douleur, ou pour le salut par la souffrance, il n’est que trop sincère dans l’évocation du Méchant • — qui a tout l’air de mener le monde d’ici-bas.

Il n’y a donc pas qu’une déférence habile à des goûts de circonstance dans la curiosité diabolique du Balzac de 1830. Vraiment, si lui-même n’est pas « allé au diable », il a délégué plusieurs de ses héros de ce côté : une indiscutable odeur de soufre et de brûlé se dégage de bien des pages de sa production courante, et le grimoire devient, sinon un livre de chevet de Balzac, du moins la clef de beaucoup de ses combinaisons d’auteur. Traqué par ses créanciers, mis quelque peu hors la loi par une législation qui l’oblige à se cacher, tenu en suspicion par des milieux qui ne le comprennent pas, le grand homme en herbe est tout près de célébrer par procuration la puissance du Réprouvé. L’« Albigeois » en lui, manichéen par essence,

1. Sur la lutte héroïque de Balzac endetté, voir l’article de H. Gillot dans la Revue de Pologne, juillet 1923, p. 328. Pour ses démêlés avec la presse, J. Merlant, Balzac en guerre avec les journalistes (Revue de Paris, Ier août 1914, Ier janvier 1915). On pourrait écrire une autre étude sur la maussaderie ou la perfidie des gens de lettres à son égard.

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