‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 64 sur 129 · FAUST » INTERPRÉTÉ COMME DIABLERIE · texte numérisé non relu

FAUST » INTERPRÉTÉ COMME DIABLERIE

se réveille-t-il dans cette détresse ? C’est difficile à dire, puisque le lyrisme de Balzac, la « confession » qui pourrait nous renseigner à fond sur les crises les plus intimes de cette vigoureuse nature, sont en quelque sorte dissimulés dans l’animation et l’intensité de vie qu’il octroie à de tierces personnes. Où est — pour lui qui aime tant le grand jour, le remuement social, l’activité normale, — l’heure de la messe noire et du sabbat ?

Il y avait', dans l’horizon le plus proche, de quoi aimanter sinistrement l’orientation satanique. Même des maîtres de plein air et de lumière diurne venaient d’évoquer sans scrupule les croyances que le XVIIIe siècle avait cru exorciser à jamais : Walter Scott lui-même avait consacré à la Démonologie et la sorcellerie une longue étude, traduite au tome XXV de l’édition française de Defaucompret, et la « croyance universelle à des esprits » semblait, à ce sagace étranger, digne d’attention et d’étude. On a vu plus haut quels occultes prestiges remuaient dans certains romans « frénétiques » ; enfin les ouvrages successifs de Collin de Plancy accumulaient coup sur coup, avec toute une commodité de dictionnaires et de lexiques, des renseignements multiples sur les superstitions, les traditions, les maléfices de tout genre, infernalia au premier rang. A quoi s’ajoutent sans retard d’autres évocations de Satan.

Le Faust de Goethe est là pour prêter main-forte au diable : non pas le Faust total, symbole d’une complète destinée humaine, image de Yhomo duplex qui trouve en tâtonnant la voie normale à condition d’éviter ce qui s’oppose à son essence d’humanité, mais le Faust que la France romantique accueillit de préférence et adapta à ses propres fièvres et à son indiscrète curiosité pour le pittoresque, le costume, tout ce qui se pare de relief singulier ou de couleur historique ou locale. La Damnation de Faust, la « musique à programme» de Berlioz, sera l’incarnation la plus significative de ce goût partial et partiel des Jeunes-France pour un Méphisto « isolé » du drame auquel Goethe avait tenu à confier, plus qu’à toute autre œuvre, « les fragments d’une vaste confession ».

Cette importance grimaçante attribuée au seul Méphisto — si l’on excepte quelque attendrissement sur la douce Marguerite et une sympathie évidente avec Faust « surhomme » — Balzac était de taille à la donner, de lui-même, à un personnage aussi facile à

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comprendre. Silhouette pittoresque et grinçante, précisée par le pinceau des peintres, Méphisto devient si bien pour lui l’essentiel de Faust, qu’une sorte de lapsus familier semble lui faire confondre le sardonique conseiller et sa victime fameuse : « une espèce de Faust ou de Robin des Bois », est-il dit dans Sarrasine (novembre 1830), après qu’il a été parlé de vampire et de goule. Balzac semble croire assez longtemps que Goethe voulait représenter, dans son héros de prédilection séduit par Méphisto, mie curiosité désespérée qui confirmerait la théorie de Balzac sur « la pensée, grand dissolvant de l’espèce humaine. Rousseau l’a dit. Goethe l’a dramatisé dans Faust, Byron l’a poétisé dans Manfred... » (Théorie de la démarche ; cf. la lettre à Charles Nodier d’octobre 1832,). Faust et Méphisto, c’est décidément, pour Balzac, l'homme prêtant l’oreille au Malin, se servant de l’intelligence pour des fins contraires à celles de Dieu, et se damnant de gaîté de cœur parce qu’il lui plaît de faire, de son intelligence, un usage impie, parce que Y esprit qui nie s’est décidément emparé de quiconque veut faire son chemin dans le monde, arriver aux honneurs, à la fortune, à la gloire...

Les années proches de 1830 laissent paraître à mainte reprise le sourire torve et les plumes insidieuses d’un personnage que l’honnête Balzac nous présente encore en profil perdu. Quand Y Introduction de la Physiologie du mariage se risque à mettre le public dans la confidence d’un livre aussi osé, l’auteur ne saurait dissimuler qu’il a prêté l’oreille, bien souvent, à « une voix qui lui faisait les révélations les plus moqueuses » : celle de ce Méphisto qui « se présente sous mille formes » et se démène avec une souplesse sans égale autour de l’homme le moins pervers. Quand Raphaël, dans la Peau de chagrin, se trouve acculé à une irrémédiable détresse, il retrouve le vieux marchand de curiosités sous la forme d’une « figure étrange et surnaturelle » offrant « de frappantes ressemblances avec la tête idéale que les peintres ont donnée au Méphistophélès de Goethe ».

f» (Mille suppositions s’emparèrent de l’âme forte de Raphaël, il crut alors à la puissance du démon, à tous les sortilèges rapportés dans les légendes du moyen âge et mis en œuvre par les poètes.

Si l’on songe au traitement de faveur qu’un Delacroix accordait

1. Voir mon Goethe en France, p. 124-152 de la réédition, et la Bibliographie de Gœthe en France, nos 759 et suivants. Voir aussi plus loin, chapitre x, et F. Steins, Die Quellen von Balzac’ s « Peau de chagrin » (Z s. jür franz. Sprache und Lit., xxxvi, 2-4, 1910).

INTENTIONS MÉPHISTOPHÉLIQUES

à Méphisto, surtout aux Salons de 1827 et 1828 et dans des lithographies qui firent fureur, on s’explique l’écartèlernent que Balzac, avec ses contemporains, infligeait au drame de Goethe, Méphisto devenant l’incarnation victorieuse et sardonique de la raillerie incisive et absolue, d’un nihilisme ricaneur dont la tradition, depuis Voltaire, allait grossissant, dont de médiocres héritiers, un Jules Janin par exemple, exploitaient avec succès la veine : on ne sera qu’à demi surpris de l’adhésion de Balzac — si hésitante qu’on la sente encore. Il n’est pourtant pas de ceux qui emploient l’esprit à « toujours nier », et qui s’en remettent à la Fortune du soin de faire servir même une veine de dénigrement négatif à l’œuvre positive du monde : son génie cordial est trop clairvoyant et trop humain tout ensemble pour céder à l’attrait de la perpétuelle raillerie ou du sarcasme sans fin. Mais — avant que Balzac opère à fond son « rétablissement » — il fait une large créance au ricanant comparse que Goethe avait évoqué en face de Dieu, et qui se proclamait l’authentique collaborateur de l’Éternel. Plus tard, l’ensemble du drame goethéen lui apparaîtra dans un meilleur équilibre : ce sera à son tour de le défendre ; le 25 janvier 1833, par exemple, il écrira à Zulma Carraud, l’amie qui se trouve fort déçue par ce« chef-d’œuvre » auquel elle semble ne pas comprendre grand chose :

« Vous avez raison sur bien des points dans votre opinion sur Faust ; mais il y a des poésies que vous n’avez pas aperçues et dont nous causerons quelque jour. Après, vous relirez l’ouvrage, et, sous l’empire d’une pensée, vous le verrez tout nouveau... »

Mais, en attendant cette attitude rectifiée et ce redressement d’opinion, force est bien à Méphisto d’endosser une bonne part des amertumes et des désespoirs de Balzac à trente ans. On pourrait choisir de plus mauvais mandataires.

Byron vient à l’appui de ce nihilisme passager. Le noble lord ne semble pas avoir, de bonne heure, intéressé Balzac, tout à son apprentissage de romancier au moment où les poètes de France faisaient le plus volontiers écho à Childe Harold. Vers 1822, une de ses premières relations littéraires, J. de Pétigny, plaçait simplement Byron à la tête de l’« école frénétique » et déplorait qu’il eût fait l’apothéose du pirate : Balzac n’en est-il pas resté longtemps à

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cette condamnation simpliste du poète de Manfred ? Ses curiosités vont ailleurs. Et de même, aux alentours de 1830, une interprétation insistante du chantre du Corsaire et de Lara fait surtout de celui-ci le poète des « passions du crime » : ainsi le voit Raphaël de la Peau de chagrin, alors que la Physiologie du mariage lui consacre une allusion en passant. Avec le « vampirisme » qu’une erreur caractéristique attribuait au grand outlaw d’Angleterre, Byron est avant tout un homme à qui ses moyens ont permis de fausser compagnie à ses compatriotes et de mener en Italie une existence d’originalité fastueuse, qui va j usqu’à des perversités criminelles : ce n’est pas tout à fait ce que Balzac brûle d’imiter, et les moyens de le faire lui manqueraient. L’opinion courante, autour de Balzac, c’était que W. Scott s’était réservé l’empire de la terre, tandis que Byron s’attribuait l’enfer : domaine où notre romancier ne le suivrait pas, tout en prêtant l’oreille assurément aux maléfices qui s’opèrent dans ces inquiétantes régions.

Le satanisme de Byron, comme celui de Moore qui semble appartenir à la même école, n’a guère qu’un remède, puisque l’orgueil de leurs héros ne fait point sa paix avec Dieu : c’est l’exaltation touchante par laquelle, en face de ces damnés contractés dans leur hostilité à l’ordre divin du monde, des âmes féminines risquent la damnation pour leur propre compte et s’élancent, pitoyables, au secours de tant de crispation et de superbe. Que la femme soit un être « dévoué », que ces incarnations de l’idéal se penchent sur la détresse ou le désir des hommes comme la mansuétude d’un archange sur l’horrible désespoir des damnés : peut-être la littérature byronienne a-t-elle eu, comme un de ses principaux résultats pratiques, de modifier dans ce sens, après 1830, l’attitude réciproque des deux sexes pour le Romantisme européen. Balzac même le dira dans la Cousine Bette : parmi les nouvelles façons de « poser » en amour, chez la femme de ce temps, la plus caractéristique est de figurer « un ange qui se dévoue ». Et le romancier ajoute malicieusement : « Ce nouvel art d'aimer consomme énormément de paroles évangéliques à l’œuvre du diable. » En littérature, un jeu de terrible antithèse inspire « le poème caressé par tant de poètes, par Moore, par Maturin, par Canalis : un démon possédant un ange attiré dans son enfer pour le rafraîchir d’une rosée dérobée au paradis » (Dernière Incarnation de Vautrin).

Mais la part de prétention et d’artifice est trop grande, chez de

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