‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 65 sur 129 · LE PRESTIGE DE « ROBERT LE DIABLE · texte numérisé non relu

LE PRESTIGE DE « ROBERT LE DIABLE

tels héros et chez les auteurs qui les mettent en scène, pour qu’ils aient longtemps la sympathie de Balzac. Son opinion finale est fort nette ; elle oppose à l’égocentrisme éperdu, au moi dominateur du noble lord, le fécond optimisme de W. Scott : « Auprès de lui, écrit-il à Mme Hanska le 22 janvier 1838, lord Byron n’est rien, ou presque rien... Scott grandira et Byron tombera. L’un a toujours été lui, l’autre a créé... » 1

Robert le Diable prête son concours à Satan. Balzac a-t-il assisté, comme son Gambara dans la nouvelle qui porte ce nom, à la première du fameux opéra de Meyerbeer en 1831 ? « La pensée dominante de ce grand drame musical lui apparut dans une éclatante simplicité ». Sous le charme de « cet admirable chant des enfers que les porte-voix rendent encore plus terrible, instrumentation neuve », « sous la fascination d’un pouvoir surnaturel », Gambara tient tête aux objections d’Andrea, défenseur de la musique italienne, qui trouve que vraiment, dans cette partition inégale de l’Allemand, — « les démons chantent mieux que les saints » • — , la dissonance produit des effets baroques, qu’il y a du fantastique pour le plaisir, de la monotonie de rythme. Suit une extraordinaire analyse de la partition de Robert le Diable, « démontrée » au piano par une sorte de Liszt imaginaire. Bertram revit dans un « ut mineur » diabolique dont la tonalité seule est grosse d’anxiétés enfiévrées ; le chœur infernal fait des siennes en ja dièse, des trémolos, des « avalanches de musique » font triompher la magie du mal ; une bacchanale en ré mineur proclame la j oie sinistre des enfers. Musique aujourd’hui ridicule et surannée, acclamée alors par les dilettanti parisiens, trouvant tous, dans cette partition, des « idées » qui en font un monde musical. Tout cela serait incompréhensible au faible connaisseur qu’est encore Balzac à cette date, s’il n’avait sa sourde désespérance à satisfaire et à nourrir. Il n’est pas interdit de percevoir, longtemps après, l’aveu déguisé de celle-ci :

Si vous n’avez pas éprouvé dans votre vie les vigoureuses atteintes d’un esprit mauvais qui dérange le but quand vous le visez, qui donne une fin triste aux plus belles espérances ; en un mot, si vous n’avez jamais aperçu la queue du diable frétillant en ce monde, l’opéra de

1. Sur la question Byron-Balzac, voir Edmond 'Estbve^Byron et le Romantisme français. Paris, 1905.

DU CÔTÉ DE CHEZ MESSIRE SATANAS

Robert sera pour vous ce qu’est l’Apocalypse pour ceux qui croient que tout finit avec eux. Si, malheureux et persécuté, vous comprenez le génie du mal, ce grand singe qui détruit à tout moment l’œuvre de Dieu... Pour moi, qui gémis sous les coups réitérés du démon, Robert m’a parlé plus énergiquement qu’à vous, et je l’ai trouvé vaste et concentré tout à la fois...

C’est de juin 1837 due Balzac datera ce Gambara, la plus achevée de ses compositions à fonds musical : à cette date, il a franchi la sombre passe ; il a « prié », il s’est réconcilié avec l’ordre du monde ; il admet que la continuité de l’univers témoigne d’une force contre laquelle le chaos ne prévaut point. Il ne mettrait plus de formule dubitatrice, comme dans le Curé de Tours, à cette constatation : « Le mal est sans doute un bien dont les résultats ne se manifestent pas immédiatement.» Dans la même page, il ne semblait pas admettre sans un peu d’hésitation que « tout, dans la société comme dans le monde, doit avoir une fin » ; et, quelques feuillets plus loin : « Si nous ne savons pas toujours où nous allons, nous connaissons bien les fatigues du voyage. »

Mais avant que soit dénouée cette crise dont nous savons si peu de chose, — et les romanciers, moins confidentiels que les poètes lyriques, nous invitent d’autant plus à scruter une pensée qui ne s’offre pas directement, — Balzac a rapporté, de sa familiarité avec divers diables, diablotins et diableries, plusieurs sujets ou épisodes auxquels il convient de nous arrêter.

La Comédie du Diable, en 1830, avait fait apparaître pour la première fois Satan, couché sur un canapé « comme la femme d’un ministre de huit jours », et donnant audience aux damnés, qu’il charge de lui organiser un spectacle. Trente-deux milliards de pensionnaires de l’Enfer vont être au parterre ; les rôles seront tenus par des acteurs soigneusement triés parmi les damnés les plus qualifiés par leur vie terrestre : Mazarin dira le prologue fait par Mme de Staël ; le clou du premier acte sera une séance du Palais-Bourbon, où un gouvernement modèle délibère dans le vertige et l’incohérence. On a beau choisir les compétences les plus qualifiées, mettre saint Marc aux finances, Jeanne d’Arc à la guerre et Socrate à la justice, donner Platon pour leader aux doctrinaires, Luther pour chef à la gauche, placer Confucius au centre et Marmontel au fau-

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