‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 66 sur 129 · COMÉDIE DU DIABLE» ET « CONTES DROLATIQUES · texte numérisé non relu

COMÉDIE DU DIABLE» ET « CONTES DROLATIQUES

terni présidentiel, le désordre ne tarde guère : une sarabande de Pandaemonium ne manque pas de se déchaîner dans le Temple des lois. Quand le désordre est à son comble, la solution fatale est prévue par Balzac :

Alors, sur les ruines du palais, un homme, monté sur un cheval blanc, apparut soudain ; et malgré l’uniforme de général dont il était revêtu, les damnés reconnurent en lui de vagues ressemblances avec Satan. — Il tenait un sabre d’une main, et, de l’autre, un sceptre en fer rouge.

A l’aspect de cet homme sans foi ni loi, sans croyances et sans cœur,, la foule devint silencieuse et trembla, devinant instinctivement qu’il serait longtemps son maître.

La même année, la Peau de chagrin que Balzac avait, en somme,, commencée en se tenant dans la simple fantasmagorie de l’inexplicable, donne des gages à messer Satanas : Raphaël se demande, non seulement si son fameux talisman — le désir de vivre qui tue la vie, le trahit sua quemque voluptas dont est faite l’étoffe même de l’être - — n’est pas un don du Diable, mais si la détresse humaine, diaboliquement mise en œuvre, n’est pas un ordre du monde plus véridique et plus certain que les arrangements qu’on dit providentiels. « Littérature de désespoir », observait, en tout apitoiement, le grand Gcethe à Weimar en lisant ce livre :et, par Puckler-Muskau et S. Gay, Balzac n’a pas dû ignorer ce témoignage.

Enfin, tout un satanisme à demi voilé pénètre une œuvre entreprise pourtant sous l’égide d’une « muse insouciante », dans la liberté des lippées franches de Touraine et dans la joie de belles vacances conquises de haute lutte. Les Cent contes drolatiques, c’est entendu, se réclament de la plus libre tradition, Rabelais d’abord, et Marguerite de Navarre, et Boccace, et l’Arioste, et Béroalde de Verville, et La Fontaine : tous, à des degrés divers, disposés à laisser la bonne loi naturelle suivre sa pente chez des hommes et des femmes pour qui le prône du joyeux curé de Meudon serait le seul Décalogue, et l’abbaye de Thélèmes la seule organisation admissible. D’où vient alors que l’ébattement de l’auteur et de ses héros y ait parfois je ne sais quoi de crispé et de ricaneur, la joie de vivre une arrière-saveur de défi et de fièvre, et que les chanoines de Touraine y semblent si familiers, soit avec le grimoire, soit avec les manuels d’exorcisme ? Dans sa délicieuse retraite de Saché, dans ses jours de détente chez des amis sûrs, Balzac n’a pas

DU CÔTÉ DE CHEZ MESSIRE SATANAS

tout à fait signifié son congé au Diable : c’est fort heureux, puisque la complexité d’esprit de la Renaissance s’en trouve d’autant mieux restituée dans son œuvre, et que les survivances diaboliques des pays rhénans font ainsi une incursion dans la délicieuse Touraine. Sans doute Bodin, l’auteur de la Démonomanie, est d’Angers, et Balzac le mettra en scène à l’occasion ; ailleurs, c’est comme si la fameuse Voie des Prêtres, le long du Rhin, si souvent parcourue par des envoyés de la Papauté, faisait un crochet du côté des rives de la Loire et du Cher : Jean Wier, que citera Seraphita, est un démonologue de Bâle, l’auteur latin de Cinq livres de l’imposture et tromperie des diables: des enchantements et sorcelleries, que Jacques Grévin avait mis en français en 1619. Toute une tradition de sorcellerie se trouvait chez elle dans les pays de la Moselle et du Rhin : et même le personnage de Faust, avec la double légende qui l’assimile à l’inventeur de l’imprimerie et lui fait conclure son pacte diabolique, est un héros éminemment rhénan.

Les Cent contes drolatiques, colligez ès abbaïes de Touraine et mis en lumière par le sieur de Balzac, sont faits évidemment, comme leur titre l’annonce, « pour l’esbattement des pantagruelistes et non aultres ». Un joyeux souvenir y est voué, sans réserve et sans répit, à ce Tourangeau de naissance, Rabelais, qu’un hasard avait donné pour compatriote à cet Albigeois déraciné, Balzac. La de facile et les commodités d’existence d’un pays plantureux appellent ici des louanges infatigables : les « gentillesses d’une tant benoiste contrée » sont célébrées sur tous les tons, et les tours de Saint- Gatien paraissent dominer, non seulement une heureuse cité, mais des campagnes fortunées et tout un coin de parfaite humanité policée.

D’où vient que, malgré tout, il y a une odeur de roussi dans ce jardin de la France où les roses viennent si bien et où, selon Balzac, les gens n’ont qu’à se laisser vivre pour participer à l’heureuse pente des choses ? Le conteur se complaît à évoquer un temps « où les femmes ne haïssaient pas l’odeur du prestre » ; il est ravi de multiplier filles endiablées, écolières du diable, diables de maris Satan n’est pas loin de conduire le bal où l’on besogne si païennement : et quelque plaisir que prenne Balzac à narrer de simples gaillardises où l’on suit la bonne nature, il s’étend très complaisamment sur les interventions diaboliques1. Voyons plutôt.

1. Par là s’expliquerait une impression fréquente chez les critiques contempo-

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