DRÔLERIES DIABOLIQUES
L’héritier du diable : un chanoine nonagénaire, à cause de sa flotrissante santé, de sa verte vieillesse, est dit, en réalité, loger depuis cinquante ans le diable dans son corps parfaitement défunt. « De fait, il sembloyt à ses anciennes praticques, que le dyable seul avoit pu, par sa grant chaleur, fournir aux distillations hermétiques qu’elles se ramentevoyent avoir obtenu, à leurs souhaits, de ce bon confesseur qui toujours avoit le dyable au corps. Mais comme ce dyable estoyt nottablement cuit et ruyné par elles ; et que, pour une royne de vingt ans, il n’auroyt pas bougé ; les bons esperitz et ceulx qui ne manquoyent poinct de sens ou les bourgeois qui arraisonnoyent sur toutes choses, gens qui trouveroient des poulx sur testes chaulves, demandoient pourquoy le dyable restoit soubz forme de chanoine, alloyt à l’ecclise Nostre-Dame, aux heures où vont chanoisnes ; et s’adventuroyt jusqu’à gober les parfums de l’encens, gouster à l’eau benoyte ; puys, mille aultres choses !... » En effet, quand l’un des neveux du chanoine s’est débarrassé de ses intrigants cousins au moment d’hériter, il ne trouve plus«qu ung petit tas de cendres d’où fumoyt une senteur de soulphre », à la place de l’oncle ecclésiastique.
— Hâ ! fist-il tout espanté, je recognois que le dyable s’est conduict à mon esguard en gallant homme ; je prieray Dieu pour luy !
Dans le Succube, une moresque « avoit accolez sur elle ledict gentilhomme par ses longs cheveulx lesquels seroyent guarniz de propriétés chauldes par lesquelles sont communiquez aux chrestiens les feux de l’enfer soubs forme d’amour, et les fayt besongner iusques à ce que leur asme soit, par ainsy, tirée de leur corps et acquize à Sattan ». C’est l’un des témoignages qui prouvent « la génération infernale de ceste femme, fille, sœur, espouze, garsette ou frère du dyable ». Le seul Rabelais tient « la dicte morisque pour femme natturelle, pour une bonne gouge qui n avoyt d autre défault que de conserver une trez haulte températeure d’amour » ; le grand pénitencier Jérôme Cornille, qui a certainement toutes les Démonologies 1 dans sa bibliothèque, est d’un autre avis . ne
rains de Balzac — ceüe d’une mystification que le pastiche linguistique ne serait pas seul à créer. On sent quelque inquiétude, malgré le libertinage apparent de la plupart de ces récits, chez ses lecteurs de l’époque. Cf. le Figaro du 18 juin 1833.
1. Celle de Jean Wier à côté de celle de Bodin, cela n’est pas douteux. Dans l’édition de 1619 de la traduction Grévin, les incubes avaient leur place pp. 17et j96, les succubes p. 377. les aiguillettes nouées p. 276, les loups-garous p. 283.
DU CÔTÉ DE CHEZ MESSIRE SATANAS
soyons pas trop surpris si Balzac partage son opinion. Notez qu’ici en particulier le grand romancier, qui paraît badiner, est en réalité penché sur un dur labeur. Le Succube lui a coûté « six mois de tortures », et les critiques de détail qui concernent la chronologie de ce conte lui semblent, ou « sans fondement », ou tellement minimes qu’il lui suffira de les corriger à la deuxième édition.
Dès le début de l’Incube, Bodin, la Démonomanie, les procès de sorcellerie et le reste entrent en jeu :
Vous sçavez tous combien en ces temps maulvais la chrestienté feut travaillée par aulcuns desmons, ie ne compte pas les princes, les souldards et ceulx de la relligion, ie parle des sorciers bruslez en aulcuns lieux, et des dyab les logez au corps de pluzieurs gens criminels, trouant l’esguillette avecque mille maléfices, desquelz proccests Mon Sieur Bodin a faict ung gros livre qui preuve, sans conteste, la vie démoniacque des incubes, succubes et aultres estres cornigères et cornipèdes, uieilles femmes puantes, chevaulchiant des monteures illicites pour voiler par les aers au sabbat, lesquelz miz à la question ont touz advoué leurs desportements et avoir uzé d’un pouvoir infernal et surhumain.
Même sans cette sorte de culmination satanique, les menées démoniaques feraient des leurs dans les Contes. Curiosités désespérées de femmes qui vont à leur rendez-vous comme au sabbat, maléfices divers qui empêchent l’instinct des sens de suivre son cours, frénésies d’amants ou aveuglements de vieux maris, envoûtements de cardinaux par des courtisanes et de sages épouses par des jouvenceaux « ne logeant en leur braguette que le diable et l’amour » : une secrète ronde de sorcières semble réveiller la douceur des pays de Loire. « Mille pannerées de diables » se seraient-elles déversées sur les pentes des coteaux vineux ? Le démon aurait-il « frelaté la Bible », comme se le demande l’évêque de Coire ? Est-ce la Nature qui est diabolique, ainsi que Balzac le constate à propos de son amour quasi-incestueux pour Mme de Bernv ? Est-ce la Société ? Est-ce l’homme appliquant son intelligence à des œuvres perverses, ou le Malin venant pervertir une nature ingénue ? Même dans la charmante Touraine, l'envie est seule à passionner l’existence, et les naturels emploient leur esprit à se jalouser... Et puis, Panurge
Des histoires comme celle d'Hermeline p. 202, de Lisette p. 294, faisaient de véritables Contes drolatiques ; et Boccace lui- même se trouvait nommé p. 142, v°, pour un des contes du Décaméron. Une autre démonologie, celle de Horst, est la propriété de Koreff, de qui Balzac a pu l’emprunter — mais il aurait eu à se la faire traduire de l'allemand.