‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 68 sur 129 · APAISEMENT DE CE SATANISME · texte numérisé non relu

APAISEMENT DE CE SATANISME

est là, d’accord avec les vieux conteurs, pour vous souffler qu’en effet le diable liante le corps des hommes et des femmes, et Boccace peur raconter l’anecdote selon laquelle un anachorète enseigna à une pieuse ingénue « comment le diable se remet en enfer... »

Peu à peu se détend et s’apaise cette crispation. Il semblait bien, que vers la fin de l’an 1831, Balzac, si bien disposé pour les femmes dans la Physiologie, eût été sur le point d’admettre, sinon que « la femme est un diable » comme l’insinuait son jeune ami Mérimée dans le Théâtre de Clara Gazul, du moins que la femme est toujours un démon en puissance, simplement parce qu’en raison de sa nature, l’axiome subsiste que « toute femme ment » (Histoire des Treize) ; de même, l’idée qu’il faille attribuer au démon une part dominante dans le cours des choses créées a été un instant tentatrice pour l’optimisme ordinaire de Balzac. Désormais, les choses reviennent à une norme moins exaspérée ; le diable rentre dans le rang. « Le Mal, dont la configuration poétique s’appelle le Diable » (Splendeurs et Misères des courtisanes) ; « le plus délicieux des démons », qui est simplement la réincarnation de Madame Jules lorsqu’elle a cessé d’être un ange (Ferragus) : ces deux observations rendent au problème du Mal sa place relative, alors qu'une valeur absolue risquait d’être attribuée à ce terme du problème. Une certaine exagération de propos viendra seule témoigner encore, chez des héros attardés de Balzac, de cette amertume : chez Mme Claës par exemple, si docile pourtant aux excentricités pseudoscientifiques de son maniaque époux, ou chez le mari déconcerté du Lys dans la Vallée :

Ne vous mariez jamais, dit M. de Mortsauf à Félix ; une femme est conseillée par le diable ; la plus vertueuse inventerait le mal s’il n’existait pas, toutes sont des bêtes brutes...

Mais ce sont là propos d’originaux aveuglés ou de pessimistes invétérés. Chez Balzac, la vigueur d’optimisme, la confiance exubérante, et ce qu’un de ses intimes de ce temps appelait si justement de l’adjectif anglais sanguine, sont trop forts pour que Satan doive irrémédiablement l’emporter. A l’heure où certains lecteurs, surtout à l’étranger, le croient encore acoquiné avec le diable et le honnissent de ce fait 1, il a déjà opéré son apostasie. C’est ainsi

1. Tel, en février 1835, Henry Reeve, qui, présenté à Balzac, « grand, mais athée », estime sa « comédie » tutta diabolica.

DU CÔTÉ DE CHEZ MESSIRE SATANAS

qu’il fait dialoguer Beatrix et Camille, qui reprochent aux hommes à la fois leurs exigences et leur sévérité :

« Quand pour rendre les hommes heureux, les amuser, leur plaire et dissiper leurs ennuis, nous demandons au diable de nous aider... — les hommes nous reprochent plus tard nos efforts et nos tentatives en les croyant dictés par le génie de la dépravation... »

La générosité de Balzac envers le « petit sexe » est un des traits les plus séduisants de son caractère, celui sans doute qui lui a valu la sympathie durable des champions de la femme, George Sand ou Élisabeth Browning. Tout à fait d’accord avec la protestation de Béatrix et Camille Maupin, Balzac dira rudement leur fait, dans la Vieille Fille, aux débiles esprits masculins qui croient faillibles toutes les femmes. C’est dans la malice de ces hommes, décidément, et non dans la perversité féminine, que gîte le diable en personne.

Du moins faut-il qu’un transcripteur forcené de la totalité du monde ait un libre usage de messer Satanas. «Tout le monde, fait dire Balzac à l’un de ses Martyrs ignorés, invente Méphistophélès à sa manière. Ce personnage a été agrandi, élargi par les idées que chacun avait sur le diable. Après tout, ce bonheur n’arrive jamais à des hommes ordinaires. » Le comte d’Hérouville, père de Y Enfant maudit, garde une bonne part de diabolisme intégral. Il se trouve « comme un démon réclamant, à l’expiration d’un pacte, l’âme qui lui a été vendue ». L’agencement de la Comédie humaine elle-même devra intégrer sans vergogne des personnages en qui — phraséologie romantique à part — le caractère diabolique ne sera pas long à apparaître. Fraisier, le louche homme d’affaires du Cousin Pons, a une tête « satanique » et des yeux inquiétants ; « le diable a une sœur », se dit un observateur en scrutant la sinistre Mme de Saint- Estève (Cousine Bette ) ; Philippe Bridau, qui détruit l’honneur et l’aisance de parents honorables qu’il fait mourir de chagrin, c’est « Méphistophélès à cheval ». Henri de Marsay, le plus énergique des Treize, en est aussi le plus diabolique, tandis que Ferragus a la maîtrise superbe du grand-maître des Enfers en personne. Ainsi toute sa bande, avec son programme de Société de Jésus renversée, finit par représenter ici-bas une horde de diables lancés à l’assaut des institutions et des vertus auxquelles le commun des hommes attribuait une valeur de tutelle.

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