‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 69 sur 129 · LE SATANISME ANTISOCIAL · texte numérisé non relu

LE SATANISME ANTISOCIAL

Enfin, comment Vautrin, dit Jacques Collin, dit Trompe-lamort, dit Herrera, malgré ses accointances généalogiques avec les grands Indiens de Cooper, n’aurait-il pas dans les veines le même virus qui court chez les plus illustres réprouvés de la littérature, un Richard III, un Satan miltonien, d’autres plus modernes ? A mesure qu’il le replaçait dans un plus grand nombre d’épisodes de son œuvre, son père imaginaire lui attribuait une plus haute ignominie, un symbolisme croissant de destructeur. Comment Balzac l’imagine en fin de compte, ennemi juré de l’ordre établi, lié avec Rubempré par une alliance qui ne pervertit pas moins la norme des sexes que la conception de la société, 1% Dernière Incarnation de Vautrin nous le dira :

Peut-être désirez-vous mesurer la pression du pouvoir social sur ce tourbillon nommé Vautrin ; voir à quelle distance ira s’abîmer le flot rebelle ; comment finira la destinée de cet homme vraiment diabolique... L’ignoble forçat, en matérialisant le poème caressé par tant de poètes, par Moore, par lord Byron, par Maturin, par Canalis (un démon possédant un ange attiré dans son enfer pour le rafraîchir d’une rosée dérobée au paradis), Jacques Collin, si l’on a bien pénétré dans ce cœur de bronze, avait renoncé à lui-même depuis sept ans. Ses puissantes facultés, absorbées en Lucien, ne jouaient que pour Lucien...

A peu près seul des grands écrivains de sa génération — à l’heure où le béat saint-simonisme achevait de déclarer expressément que l’Enfer n’avait même plus de valeur symbolique, et où Vigny s’apprêtait à écrire ce vers , resté inédit :

Qu’est-il besoin d’enfer ? N’ avons-nous pas la vie ?

Balzac a eu assez d’energie pour « polariser » violemment certaines dispositions du monde et de l’homme. A peu près seul en un temps où — s’il fallait faire son choix — on déclarait diaboliques les pouvoirs constitués, ou les conventions sociales, ou les institutions du passé, ou la société elle-même, l’auteur de la Comédie humaine serait disposé à flairer Satan, non pas dans tout cela, jugé tutélaire au contraire, mais dans la Nature. «La prostitution et le vol, revanches de la nature contre la société », est-il écrit dans la Dernière Incarnation de Vautrin. Qu’est-ce à dire ? Que la femme n’est pas le diable mais qu’elle a « le diable au corps », et qu’ainsi la Tentation peut toujours recommencer ; que les hommes ne sont pas des diables, mais que, « quelque diable enfin les poussant », ils peuvent,

DU CÔTÉ DE CHEZ MESSIRE SATANAS

laissés à eux-mêmes, oublier la démarcation du tien et du mien.. Le satanisme consiste à ignorer la vraie nature de l’humanité, faillible et fragile en vertu de sa part animale (que l’intelligence perverse est prête à seconder), et à ne pas comprendre combien est nécessaire, irremplaçable et précaire l’armature de codes, de religions et de conventions peu à peu érigés autour de l’homme. La « bonté originelle » dont les rousseauistes se sentent dépositaires, ce n’est sans doute qu’un résultat, un effet méconnu de toutes ces tutelles : les supprimer serait peut-être plus néfaste pour les rousseauistes que pour leurs adversaires, mieux armés pour une lutte que pourtant ils ne souhaitent pas, alors que le « retour à la nature », souhaité par ceux-là, entraînerait sans doute leur disparition.

C’est ici l’un des points essentiels des doctrines balzaciennes. Il est paradoxal d’avancer qu’il n’eût pas été atteint sans la crise que le rude écrivain traversa victorieusement : combien plus dignes de lui, à tout prendre, un telle expérience et une pareille école, que la docilité toute faite des traditionalistes ! Balzac, qui par exemple vilipendera dans l’avarice « un crime social », qui n’admet pas de société sans active bienfaisance, est à tort rangé parmi les simples conservateurs. C’est de la société, et non de tel ou tel régime, qu’il lui semble nécessaire de réclamer la sauvegarde. Et, de même, s’il congédie le démon, ce n’est pas sans supposer une contrealliance, un renfort dans le bien qui va fort au-delà de la simple non-obéissance au mal. On a vu plus haut (chapitre n) que, dans son admiration pour les auteurs « frénétiques », Balzac se permettait les plus singulières assimilations ; c’est ainsi que pour lui le Melmoth de Maturin « n’est pas moins puissant que le Faust de Goethe, et repose sur une donnée plus dramatique peut-être » : l’espoir du damné de trouver un substitut, un « remplaçant », pour l’accomplissement de son pacte. Il risque encore cette hérésie admirative dans la préface de Melmoth réconcilié, qui permet, en 1835, à Balzac diabolique de prendre congé dignement de son infernal acolyte. C'est une sorte de Fin de Satan que l’aventure de ce caissier parisien, qui voit apparaître à son guichet, sous les traits d’un gentleman anglais, un être qui est Satan lui-même et qui le fait consentir à la traditionnelle dépendance du contrat diabolique : on sait comment le dénoûment déj oue les plans du Malin. L’homme lui échappe:

Après avoir été le démon pendant quelques jours, il n’était plus qu’un homme, image de la chute primitive consacrée dans toutes les cosmo-

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