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CHAPITRE VIII

VERS LES PÉNINSULES DE LA PASSION INTENSE

L’Italie... Ce pays de poésie et de passion, de paresse et de soleil...

La mort de ma tante (1830).

...Une âme passionnée, digne de l’Italie et de 1 Espagne... Sarrasine (1830).

L’Espagne est le seul pays à romans... L’Italie n’a pas sa liberté... (1839)

Balzac est allé tard en Italie, et quand il n’avait plus guère à y chercher que des vérifications ; il n’a jamais mis les pieds en Espagne. Malgré ce défaut apparent de contacts directs, il a donné à ces deux pays, dans l’élaboration de son œuvre, une part essentielle : le titre même de la Comédie humaine, avec le souvenir de la Divine Comédie qu’il implique, rendra un superbe hommage à 1 ’altissimo poeta de la presqu’île italienne ; une partie de l’art balzacien, d’autre part, dérive de l’extraordinaire floraison de contes qui a marqué, et peutêtre préparé, la Renaissance des lettres et des arts ; enfin, dans la figuration cosmopolite de ses romans et nouvelles, dans le dosage relatif des passions humaines opéré par sa psychologie en action, les deux Péninsules méridionales du Continent européen, leur civilisation, leurs mœurs, surtout amoureuses, comptent pour beaucoup.

Il y avait naturellement, chez le grand romancier comme chez la plupart de ses émules, un certain désir d’imaginer la passion à l’état fur (même diabolique), et le regret de constater que la civilisation fait tort à l’épanouissement des grandes énergies et des franches sensibilités. Comme il a, en général, assez mal compris l’empreinte laissée sur les âmes féminines de l’Angleterre par les alluvions puritaines, il s’en est pris volontiers, d’un affadissement de l’être danç la vie comme dans la fiction, à ce protestantisme qu’il connaissait peu. « Clarisse, dans Richardson, est une fille chez qui la sensibilité est à tout moment étouffée par une force que Richard-

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s on a nommée vertu » : à cette remarque de 1829 s’opposent aussitôt des exemples d’Italie et d’Espagne, mais s’adaptera cette boutade dans les Petites misères de la vie conjugale :

Pour toute femme qui n’est ni Hollandaise, ni Anglaise, ni Belge, ni d’aucun pays marécageux, l’amour est un prétexte à souffrance, un emploi des forces surabondantes de son imagination et de ses nerfs.

En face de ces « pays marécageux », l'Espagne lui apparaît comme « un sol qui, à lui seul, est un drame vivant » : il ne la connaît que par Salvandy, Lautier et d’autres. Mais c’est dans la mesure même où la sociabilité française lui semble destructive des énergies spontanées qu’il exagère de vives préférences. Est-ce le résultat de déceptions personnelles et secrètes, qui font trouver de plus en plus odieuses « les vanités particulières à la femme française » ( Beatrix) ? Est-ce un effet de la Révolution de Juillet, de l’avènement décisif des classes moyennes dans le monde ? A mesure que Balzac exige, de ses personnages, une croissante individualité ou, comme il dit, des « jets de passion » plus forts, il paraît moins disposé à s’en tenir à un milieu tel que Paris pour y situer des aventures d’amour intégral. Il donnera, dans la Fille aux yeux d’or, un signalement désespéré de l’unification parisienne 1 :

A force de s’intéresser à tout, le Parisien finit par ne s’intéresser à rien. Aucun sentiment ne dominant sur sa face usée par le frottement, elle devient grise comme le plâtre des maisons qui a reçu toute espèce de poussière et de fumée. En effet, indifférent la veille à ce dont il s’enivrera le lendemain, le Parisien vit en enfant quel que soit son âge. Il murmure de tout, se console de tout, se moque de tout, oublie tout, veut tout, goûte à tout, prend tout avec passion, quitte tout avec insouciance ; ses rois, ses conquêtes, sa gloire, son idole, qu’elle soit de bronze ou de terre ; comme il jette ses bas, ses chapeaux et sa for-

1. « Paris a été nommé un enfer. Tenez ce mot pour vrai. Là, tout fume, tout brûle, tout brille, tout bouillonne, tout flambe, s’évapore, s’éteint, se rallume, étincelle, pétille et se consume ». (1834-35). Cf. le Paris de Vigny, publié dès le 16 avril 1831 :

Tout brûle, craque, fume et coule ; tout cela Se tord, s’unit, se fend...

Enfer ! Éden du monde !

Y a-t-il contradiction entre les deux vues balzaciennes, l’une qui fait de Paru un enfer, l’autre qui enlève au Parisien toute vigueur ? Nullement : Balzac veut dire que l’enfer social que détermine la lutte pour la vie à Paris atténue la spontanéité des sentiments primitifs : c’est ceux-là qu’en bon naturaliste il voudrait . étudier.

l’atténuation des énergies a paris

tune. A Paris, aucun sentiment ne résiste au jet des choses, et leur courant oblige a une lutte qui détend les passions : l’amour y est un désir, et la haine une velléité... Ce laisser-aller général porte ses fruits ; et, dans le salon comme dans la rue, personne n’y est de trop, personne n’y est absolument utile, ni absolument nuisible : les sots et les fripons, comme les gens d’esprit ou de probité. Tout y est toléré, le gouvernement et la guillotine, la religion et le choléra...

Sa chasse aux « sentiments vrais » — ou bien aux manifestations passionnées qui indiquent des âmes véhémentes — semble parfaitement déçue à ce moment-là, et ce n’est pas sans raison que le solide, le léonin Armand de Montriveau « ne comprenait rien à ces petites singeries parisiennes », « échappait aux adroites flatteries des femmes, à ce manège par lequel elles circonviennent les hommes les plus puissants, et corrodent les esprits les plus inflexibles ». Il faudra donc, pour le metteur en scène d’une puissante représentation romanesque, des districts moins banalisés par la vie, des âmes plus fermes dans leur substance. Comme si la Réforme et le Parlementarisme, procédant d’influences septentrionales, avaient étendu leurs zones en cercles de moins en moins efficaces à mesure que le sud de l’Europe les subit, Balzac semble heureux de trouver, dans les péninsules méditerranéennes, des régions plus hospitalières à la véhémence passionnée que les grises latitudes du Centre et du Nord. A quelle tradition se rattache-t-il ainsi ?

Le problème essentiel, dans l’ordre européen, est fort simple. L’Italie continue d’être, au gré de certains voyageurs et de l’opinion qui les écoute, le pays d’indolence et d’obscurantisme que le xvme siècle y avait vu : cette terre langoureuse est si peu faite pour le régime parlementaire et la coopération sociale, que les individus, les familles, les clans s’y encadrent difficilement dans l’État. Or, ce peu d’organisation politique d’une terre foulée aux pieds par tant d’occupations « barbares » apparaît peu à peu, dès la fin du xvine siècle, à des observateurs plus lucides, comme la condition même de qualités tenaces, génératrices d’avenir ou mainteneuses de vertus fondamentales, que seuls des préjugés réprouvent comme défauts. Parmi ces meilleurs juges de l’Italie du début du XIXe siècle, les uns, comme Goethe, qui ont le souci des données essentielles sur lesquelles repose notre civilisation, sont heureux de trouver, dans les parties les plus déshéritées de l’ Italie, une sorte de patriarcat persistant chez les paysans des Abruzzes ou de la Sicile ; les autres, comme Stendhal, qui ne savent pas ce que c’est qu’une

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responsabilité, se plaisent à situer dans l’heureuse Péninsule, nonchalante en apparence, et surtout dans des villes comme Milan et Venise, une vie qui a son genre particulier d’« énergie » : l’amour, la spontanéité du désir et de la jalousie, le goût de l’art, qui mettent en jeu toutes les ardeurs et tous les risques d’une race qui ne se refuse pas à « vivre dangereusement », ne sont-ce point aussi de superbes preuves de vitalité? Rares enfin, mais clairvoyants à leur manière, sont ceux qui sentent, comme Byron, que l’Italie, esclave insouciante à la surface, dans certaines de ses régions, reste fort éloignée d’être cette « terre des morts » que disait la légende : et Mazzini, dans une lettre du 7 octobre 1868 à Daniel Stern, proclamera que l’auteur de Childe Harold « est l’homme qui a le plus senti l’Italie : il l’aimait. Les autres... l’ont tous regardée en païens... Byron a plongé dans l’abîme pour atteindre l’âme.. »

Quant à l’Espagne, vieille terre immobile de tradition et de foi, une partielle réhabilitation lui était venue de ses réactions contrerévolutionnaires, si surprenantes et si efficaces. Même les guérillas des campagnes napoléoniennes, s’ajoutant à la favorable légende que l’Émigration française avait élaborée, servaient dans un certain sens le renom de farouche énergie d’un pays que les philosophes avaient naguère représenté comme « énervé » par le monachisme et un farniente quasi-musulman.

Dirons-nous que Balzac, dans son appréciation des deux Péninsules, s’en remet simplement à une tradition littéraire, ou à une moyenne d’opinions courante dans ses alentours ? Certes non ; car les évocations qu’il avait hasardées dans ses œuvres de jeunesse témoignaient au contraire d’une indigence que seules pouvaient rompre, soit une expérience plus directe des réalités, soit une information moins banale.

Il y avait bien, dans Jane la Pâle, l’Italien Annibal Salviati, mais combien quelconque, et aussi pâle en vérité que la blême héroïne! Dans l’Israélite, de même, un Foscari, doge de Venise, semblait venir en droite ligne des Deux Foscari, de lord Byron : avec quel déchet ! Et du roman de Falthurne, manuscrit de l’abbé Savonati, ou du Lazaroni, scénario de mélodrame, — l’un et l’autre échappés à une plume qui reniera ces enfants mal venus — que dire enfin, sinon que l’Italie ou la ville de Naples qui y apparaissent sont, comme de juste, les décalques les plus convenus de ces modèles de Balzac, l’Italien d’Anne Radcliffe, Montorio de Maturin?

L’Espagne du Moine de Lewis, qui s imposait à l’esprit du jeune

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