‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 72 sur 129 · TARDIVE INITIATION DE BALZAC · texte numérisé non relu

TARDIVE INITIATION DE BALZAC

romancier, n’était-elle pas encore plus convenue, plus suggestive de poncifs impérieux, rendez-vous sous la mantille et billets cachés sous les bénitiers, moines libidineux et duègnes pleines d'astuce, cavaliers en quête d’œillades et belles dames soulevant le coin des jalousies ? Une Andalousie impénitente, toute en galanterie troubadour, subsiste dans de telles reconstructions.

C’est en somme, avouons-le, toute la réprobation de la bourgeoisie bien pensante du XVIIIe siècle qui se manifeste à sa façon dans cette littérature à demi-scandalisée, à demi admirative, par laquelle on avait tenté d’exorciser les repaires d’obscurantisme, de superstition et de crime qui subsistaient dans les Péninsules. Des souvenirs plus distingués ou des interprétations moins horrifiques semblent avoir bien tardé à se faire place dans l’esprit de Balzac. Et, là encore, on ne saurait dire que l’observation, la soumission au réel aient jamais eu grande part à son apprentissage de romancier.

Lui-même, en effet, l’a connue tard, cette frémissante Italie, et quand déjà la structure de la Comédie Humaine était assurée dans ses fondations et déterminée dans ses arêtes : il avait failli faire en 1832 un voyage outre-Monts à la suite de Mme de Castries et du duc de Fitz- James, mais sa liberté reprise le priva d’une possibilité de voyage qu’il ne retrouva que plus tard, et dans d’autres conditions. Quant à l’Espagne, nulle occasion ne lui fut jamais donnée de pousser au-delà des Pyrénées son exploration de la France du Sud-Ouest : et tandis que ses premiers jugements sur les Anglais lui sont suggérés par le contact des nombreux Britanniques que l'occupation étrangère, après 1815, multipliait à Paris et sur la Loire, tandis que les Allemands de tout calibre, nombreux dans la capitale aux alentours de 1830, lui permettent mille observations, il est plutôt pris de court, en ce qui concerne les Européens du Midi. Aussi faut-il, autour de ce visionnaire, rechercher plutôt l’information seconde, la documentation par la causerie et par le livre, la vive simplification, aussi, qui jette un esprit créateur de cet ordre dans des vues peu nuancées, mais d’autant plus propices à fournir une atmosphère, à accuser des contrastes saisissants.

Contrairement à ce qui, en France, est l’habitude, c’est plutôt l’Espagne que pouvaient interpréter pour Balzac, aux approches de 1830, des compatriotes ayant pratiqué, dans des conditions assez

VERS LES PÉNINSULES DE LA PASSION INTENSE

spéciales il est vrai, l’intimité de cette terre un peu mystérieuse, saturée d’un passé persistant, proche des choses de l’Islam, réfractaire aux notions progressives et à l’agrément social de France : la guerre d’Espagne, en 1823, semble galvaniser une fois encore, en plein XIXe siècle, ce qui restait de vives énergies guerrières de? deux côtés des Pyrénées. Balzac, rendant compte des Esquisses de l’Espagne, de V. A. Huber, traduites par L. Levrault, en déplorera l’insuffisance pittoresque, rappellera que le millésime de l’expédition bourbonnienne tra los montes coïncide aussi avec une floraison de souvenirs castillans ou catalans que les survivants de 1810 se hâtent de jeter sur le marché !

A plus forte raison l’anecdote verbale allait-elle grand train, et le jeune romancier, de ce côté, n’était pas pris sans verd. En effet, M. de Pommereul avait, comme capitaine de dragons et ensuite comme officier de l’état-major du général Vandamme, fait la campagne de 1808 et cantonné à Valladolid et à Médina del Campo ; Mme d’Abrantès, qui devait conter, dans deux volumes de 1837, les Souvenirs d’une ambassade et d’un séjour en Espagne et au Portugal, est pleine de ce grand sujet et des honneurs particuliers qu’elle avait goûtés, — non sans une haine solide de l’Inquisition et du fanatisme d’outre-monts. Ce sont là des récits que Balzac pouvait écouter avidement en 1828, tandis que c’est dans les années suivantes, à l’École militaire de Saint-Cyr et autour du commandant Carraud, que des aventures de guerre lui étaient contées par « ces Messieurs » les officiers, qu’il prie ses amis de saluer de sa part. Si l’on veut s’initier au genre de récits qu’ils pouvaient faire, qu’on ouvre l’anonyme Petit Diable boiteux de la Vieille Castille, « réminiscence de l’Espagne» que publie en 1823 un participant de la terrible occupation de naguère : Y aima atravesada, l’âme endiablée des femmes de Valence, le siège de Tarragone avec l’incident des dixsept soldats français assassinés et châtrés, les brigands et les belles dédaigneuses y jouent un rôle horrifique. Et l’on sait avec quel art, à côté de Mérimée, Charles Nodier présentait, sous les traits d’Inès de la Sierra, cette Espagne, en orgueilleux divorce avec le reste de l’Europe, dont Balzac fera ses délices : tout cela est moins convenu, moins « troubadour » que des œuvres de circonstance comme Don Alonzo, ou l’Espagne, de Salvandy.

Balzac connaît si bien ces utilisations littéraires qu’il ne se fait nullement faute de s’y référer à l’occasion, et qu’en février 1830 il cite, à l’appui de son désir de vérité, « Clara Gazul de M. Mérimée »

STENDHAL ET HOFFMANN INTERPRÈTES DE L’iTALIE

en même temps que la Camay go de Musset : la fameuse supercherie du « théâtre de la tragédienne espagnole » lui fournit dans le même temps une anecdote pour les Mémoires d’un Paria.

Stendhal, d’autre part, est pour Balzac l’interprète rêvé d’une Italie que son entente de la volupté prépare, non à l’efféminement mais à l’énergie. Dès la Physiologie (Méditation XVII) : « Je dois à Beyle une anecdote italienne..., exemple de hardiesse féminine » : Elisa Pernetti, au péril de sa vie, accueille Ludovico qu’elle aime, le soir de ses noces abhorrées, au seuil de la chambre conjugale Et, presque aussitôt, le Bal de Sceaux fait place à un bref épisode qui permet à Maximilien de dire, de droit fil, à une duchesse napolitaine qu’il entreprend de la façon préconisée par Stendhal : « Vous êtes plus passionnées que ne le sont les Françaises.» Il y a ici, pour ce brave garçon de Balzac que les marquises françaises ne demandent pas mieux que d’atteler à leur char, mais qui espère d’autres plai • sirs que celui de figurer dans un salon du noble faubourg, un leitmotiv dont il se souviendra. Ne s’amusera-t-on pas, en 1837, de sa question si imprévue avant son propre voyage d’Italie : « Est-on heureux à Milan ? — Oui. — - Ou’est-ce qu’on fait après minuit ? — On dort ! »

Dès qu’il lui faut caractériser un représentant de l’Italie, c’est le souvenir de Stendhal qui suggère avant tout à son imagination une caractéristique particulière. « En 1822, un jeune homme, attiré en Italie par les étranges assertions de M. de Stendhal, dont les livres parlaient d’un musicien de génie, était à Venise au moment où la fameuse Tinti devait débuter à la Fenice... » : ce début supprimé (France musicale du 25 août 1839) de MassimillaDoni indique assez bien la résonnance accoutumée que son imagination confèie, grâce à l’auteur de Rome, Naples et Florence, au pays de la félicité et de la virtù.

Quand Hoffmann devient pour Balzac un maîtie dans l’art de restituer des atmosphères, et quand les récits d’un ami tel qu’A. de Custine, pèlerin passionné des agréments péninsulaires, peuvent rendre de sa mollesse à la douce atmosphère d’Outre-Monts, les aventures italiennes qu’il imagine baignent quelque temps dans une atmosphère de dilettantisme musical ou de singularité désuète, de parfaite indifférence aux soucis pratiques ou à la vie nationale, « Un jeune Italien, dans la Peau de chagrin, aux cheveux noirs, au teint olivâtre, » est assis à la table de jeu initiale, et « cette tête méridionale respirait l’or et le feu » : Balzac rivalise à ce moment avec Hoffmann, et la même œuvre donnera un souvenir, à propos

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de Pauline si exaltée en faisant de la musique, « à la noble tête par laquelle Carlo Dole; a voulu représenter l’Italie ».

Sarrasine — on l’a vu plus haut — évoque en 1830 le personnage hoffmannesque du grand-oncle de Mme de Lanty et explique, par une scabreuse aventure romaine, comment un castrat de 1.758, un Adonis imité jadis par Girodet, peut être identique à un centenaire mystérieux... Balzac a lu la Fragoletta de son ami Latouche (1829) et en a rendu compte dans le Mercure du XIXe siècle, sans enthousiasme assurément, mais nulle de ses lectures n’est indifférente.

L’Elixir de longue vie place à Ferrare — la résidence du Tasse — une action fantastique où l’Espagne a sa parc, en somme, par le nom d’un de ses plus célèbres héros : le père de don Juan a demandé à son fils de lui assurer une prolongation d’existence au moyen d’un élixir qu’il se garde bien, le moment venu, d’administrer convenablement. Lui-même, au lit de mort, est ramené par son propre fils à une vie incomplète — et adoré désormais comme un saint.

Facino Cane, en mars 1836, évoque Venise, du Rialto au Grand Canal, du quai des Esclavons au Lido, de Saint-Marc à la Casa d’Oro, à propos d’un musicien aveugle qui eut jadis le pouvoir d’apercevoir l’or — et l’on sent que si l’aventure vénitienne de George Sand et Musset, les évocations de ces voyageurs ramènent Balzac de ce côté, des souvenirs hoffmannesques sont en tiei s dans la fantaisie du romancier. Enfin Massimilla Boni, en 1839, rivalise d’enthousiasme vénitien avec la George Sand des Maîtres mosaïstes : grandeur et misère, peuple de rois déchus, parmi lesquels se rencontrent nécessairement des caractères bizarres, « étincelles parmi les cendres » ; on dirait que Stendhal reprend le dessus, et que le charme est en train de se rompre des simples fadeurs de musées, de cascini, des salles de concert ou de conversazione..

Une sorte de succédané, ou de « concentié », de l’italianisme latent de Balzac lui est fourni par la Corse, et de bonne heure, puisque la Vendetta (janvier 1830) vient, longtemps avant Méâmée, faire surgir un père de famille despotique dans l’île qui vit naître Napoléon : et celui-ci, comme il convient, sera mitoyen entre la France qu’il a gouvernée et l’Italie dont il est héréditairement issu.

Il est assez caractéristique, en somme, que les premiers récits « italianisants » de Balzac soient plutôt tenus dans une atmosphère de dilettantisme voluptueux que d’énergie stendhalienne. C’est que

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