‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 73 sur 129 · ÉVOCATION FAROUCHE DE L’ESPAGNE · texte numérisé non relu

ÉVOCATION FAROUCHE DE L’ESPAGNE

Bevle a beau dire, sa thèse va trop à l’encontre de la théorie des milieux, chère au « naturaliste en humanité» que prétend être son confrère : une énergie qui ne peut se déployer dans un pays asservi semble contestable à notre romancier, et Hoffmann fait bien mieux son affaire. Il ne semble — au point de vue romanesque — content de sa figuration italienne que s’il la transfère hors de son milieu initial : tel Dante, le « proscrit italien » du moyen âge, ou un fou comme Mârgaritis dans Gaudissart, ou maîtie Cornélius, avare argentier lombard qui exerce dans la bonne ville de Tours, du temps de Louis XII, ses maléfices ; ou encore certains officiers italiens que le conteur français va faire « opérer », si l’on peut dire, en pleine Espagne. Balzac en fait faire la remarque à un de ses narrateurs de Y Échantillon de causeries françaises « les scènes de la vie militaire pourraient fournir des milliers de drames. » C’est ainsi qu’un général raconte l’histoire de deux officiers italiens du 6e de ligne, en Espagne, dont l’un joue ses oreilles pour mille écus, dont l’autre parie qu’il enlèvera le cœur d’une sentinelle espagnole pour le faire cuire et le manger : ces « mauvais sujets » de la légion italienne, avec leur colonel corse, furent de vrais brigands à travers toutes les guerres napoléoniennes. Il devait d’ailleurs en cuire quelque peu au chroniqueur de leurs audaces ou de leurs vilenies de les avoir rapportées sans discernement, puisque la susceptibilité italienne s’arma contre lui de ces récits farouches de cantonnement en terre hostile b

C’est le même « divertissement de bivac » que Balzac se plaît à reprendre dans Les Maraha (1832), et c’est le même 6e régiment de ligne qui compte parmi ses officiers l’Italien Montefiore, gamisaire indiscret à Tarragone. Il sera tué par le médiocre mari de la belle Juana, qui, à son tour, saura bien faire justice...

Mais voici les Espagnols en face des Français. El Verdugo, daté d’octobre 1829 et dédié à l’Espagnol Martinez de la Rosa, est aussi un « souvenir soldatesque » de la guerre fameuse ; ce titre primitif convient merveilleusement à un épisode de 1809 : vingt ans ont passé depuis qu’un membre de la famille des Léganes, le marquis juanito, a dû lui-même exécuter, pour un attentat suscitant une répression énergique, ceux de sa race et de son sang. Il le fait sur les instances mêmes des siens, et le roi d’Espagne donnera le titre

1. Balzac fut en effet salué, en 1837, par une brochure de 63 pages qui relevait violemment ses allégations : Difesa dell’ onore dell’ armi italiane oltraggiate dal signor di Balzac nette sue scene délia Vita Parigina e Confutazione di molli errori délia Storia Militare dette guerre di Spagne fatte dagl' Italiani .

VERS LES PÉNINSULES DE LA PASSION INTENSE

d ’el verdugo — le bourreau — à ce fier mainteneur du point d’honneur d’une famille outragée par l’envahisseur révolutionnaire. Et même dans la Muse du Département, Balzac fera raconter, dans le calme horrifié de la bonne ville de Sancerre, à un fonctionnaire aussi placide en apparence qu’un receveur des contributions, une histoire espagnole qui met surtout en cause, il est vrai, un chirurgien en chef de l’armée, et qui se rattache toujours au même ordre de souvenirs pittoresques et cruels.

Enfin, dans un bien autre décor, une figuration analogue anime la Maîtresse de notre colonel (1834) : Rosita la petite Sicilienne, « fort brune, mais portant dans ses yeux noirs et fendus en amande, toutes les ardeurs du soleil de la Sicile », se trouve charriée par la retraite de Russie avec son mari, capitaine, et son amant, colonel italien qui cache à peine son ignoble jeu, « laisser-aller que j’attribuais aux mœurs italiennes ou à quelque secret de ménage » — j usqu’au moment où le mari met le feu à la grange où étaient couchés, en pleine retraite de Russie et proche de la Bérésina, les deux adultères.

Notre romancier gardera comme en réserve, pour des actions, pour des psvchologies dont la moyenne française endosserait peu vraisemblablement la violence passionnée, de ces personnages « péninsulaires », les uns « passionnés comme des Italiens », celle-là dévote comme on l’est outre-monts, celui-là « sombre comme un Espagnol ». Léon de Lora, dans les Comédiens sans le savoir, est d’origine espagnole : le Roussillon prête à l’Espagne, à l’occasion, le même renfort que la Corse à l’Italie. La Fille aux yeux d’or, c’est Paquita Valdès, « femme idéale qui se voit quelquefois en réalité dans l’Espagne, dans l’Italie, presque jamais en France ». Gardée, même à Paris, par une duègne espagnole, elle est à souhait violente, entière, douée de « la plus riche organisation que la nature se fût complu à composer pour l’amour », voluptueuse à l’extrême, indifférente à tout ce qui n’est pas la libre passion. Balzac se plaît à concentrer, chez ce bel animal fait pour la jouissance, les raisons d’instinct primitif et de lascive hérédité :

« Elle est de la Havane, du pays le plus espagnol qu’il y ait dans le Nouveau-Monde ; elle a donc mieux aimé jouer la terreur que de me jeter au nez de la souffrance, de la difficulté, de la coquetterie ou le devoir, comme font les Parisiennes... »

L’ESPAGNE vindicative et dévote

Mme Evangelista, dans le Contrat de mariage, se dit « Espagnole et créole » ; elle est mariée à Bordeaux avec un compatriote. Leur fille Nathalie « n’avait reçu, comme toute femme espagnole, qu’une instruction purement religieuse et quelques enseignements de mère à fille... » De cette vierge aux sourcils joints, ses yeux « noirs en apparence, mais en réalité d’un brun orange », la « fierté rouge » de sa bouche et son menton empâté font une ibérique déracinée : il y paraît dans ses aventures. La duchesse de Bragance, étant une Ajuda de la branche aînée, portugaise alliée aux Bragance, devra de son côté incarner des particularités que ne comporterait point une de ses sœurs françaises en aristocratie : ainsi en a décidé Balzac. Mais comme elle est courte, de ce côté-là, sa psychologie de la grande dame ibérique ! Lui qui se vantait d’avoir, en quelques heures de gardenparty, pris la mesure d’une aristocratique Anglaise, on peut craindre que pareille aubaine lui a été refusée à l’égard des « grandes » d’Espagne : l’hôtel de Christoval, dans Vautrin, ne suggère aucune réalité spécifique, et les nobles dames qui l’habitent, Inès de Christoval et sa mère, semblent terriblement convenues 1. Serait-ce à dire que seules les terribles vengeances castillanes émergent, pour Balzac, d’une psychologie qu’il ne lui était pas facile de reconstituer à distance ?

Voici pourtant des nuances supplémentaires, un peu convenues elles aussi : dévotion chez la femme, point d’honneur chez l’homme. La vie religieuse seule est à l’avenant de l’instinct amoureux dans un pays qui ignore la vie de société : la Duchesse de Langeais s’ouvre sur le décor d’une belle retraite conventuelle. Le Dies irae est donné, dans Ferragus, comme l’expression pathétique, sévère jusqu’à l’ascétisme dans l’art, du génie espagnol, qui « a pu seul inventer ces majestés inouïes pour la plus inouïe des douleurs ». Et — suprême hommage rendu au cléricalisme d’outre-Monts — ce n’est que sous la soutane d’un faux prêtre andalou que Jacques Collin, dit Trompe-la-Mort, dit Vautrin, peut cacher son torse d’athlète scélérat et les initiales de forçat qu’il porte sur son rude épiderme.

Dans un autre plan, Fario de la Rabouilleuse, « petit homme sec, d’une laideur comparable à celle d’un grand d’Espagne », avec ses yeux de feu très rapprochés du nez, grave, calme et lent dans ses

i. Rien à tirer non plus des Ressources de Quinnla, qui se passent en 1533 à Valladolid et à Barcelone. Voir dans le Mercure de France, 16 mars 1912, un article de P. Lavedan sur un emprunt possible de Balzac à Moléri au sujet d'un épisode qui touche à la guerre d'Espagne de 1823.

VERS LES PÉNINSULES DE LA PASSION INTENSE

mouvements, d’une pâleur de visage inquiétante, est d’un pays où l’on ne pardonne pas : lui-même le dit, et le montre. Froidement, vindicativement, il déploie pour démasquer son adversaire « la persistance et la finesse d’un espion à qui l’on a promis une forte récompense ».

« Les Espagnols ont quelque chose de plus que nous de grand dans l’âme ! » exclamation d’une des Deux jeunes mariées que Balzac se plaît à faire dialoguer. « Solennité constante, silence, mélancolie » : quelle incarnation merveilleuse de ces rares qualités, dont Balzac maintient le monopole, que le prisonnier espagnol de Y Autre étude de femme ! Devenu l’amant de Mme de Merret à la Bretèche, il est caché dans un cabinet au retour imprévu du mari. La pauvre femme jure, sur le Christ, qu’il n’y a là personne. Affectant de s’en tenir à cette déclaration, le justicier fait, séance tenante, murer la porte du réduit par un ouvrier : mais celui-ci n’est pas dupe.

« Quand le mur fut à la moitié de son élévation, le rusé maçon prit un moment où le gentilhomme avait le dos tourné pour donner un coup de pioche dans l’une des deux vitres de la porte... Tous trois virent alors une figure d’homme sombre et brune, des cheveux noirs, un regard de feu... A quatre heures, vers le petit jour, car on était au mois de septembre, la construction fut achevée... Le cruel gentilhomme resta vingt jours près de sa femme. Quand, durant les premiers moments, il se faisait quelque bruit dans le cabinet muré et que Joséphine voulait l’implorer pour l’inconnu mourant, il lui répondait sans lui permettre de dire un seul mot : « Vous avez juré sur la croix qu’il n’y avait là personne. » Et, sans doute, Balzac attribuera à l’Anglais Arthur une ténacité comparable à celle de l’hispanique victime, tenace et muette, d’une jalousie de mari, puisque cet amant surpris se laisse écraser sans mot dire les doigts dans la fente de la fenêtre ; mais d’un « lymphatique », le mérite est moindre, et d’ailleurs Arthur mourra de cette souffrance physique : tandis que le point d’honneur castillan anime un beau tempérament qui subit la mort lente sans une parole.

A côté de ces farouches déterminations d’amants, de ces frénésies d’amoureuses, de cette passion aux dents serrées qui ne connaît rien des arrière-pensées vaniteuses du cœur parisien, même les grands révélateurs littéraires de l’Espagne ne signifient que peu de chose pour Balzac : Cervantès, Gil Blas, Beaumarchais. Qu’aurions-nous à faire des picaresques ou des aventuriers chimériques ? Il n’ignore ni Don Quichotte ni Sancho, ni Clavigo, ni les aubergistes

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