‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 74 sur 129 · LES CONTEURS ITALIENS · texte numérisé non relu

LES CONTEURS ITALIENS

convenus des romans d’aventures, mais c’est lui, là-dessus, qui rendrait des points en matière de souvenirs et d’images.

Et déjà, avec la disparition des informateurs, militaires ou voyageurs hostiles, l’importance de l’Espagne s’effacerait plutôt, faute d’œuvres d’art qui évoquent la variété convenable des choses d’outre-monts : au lieu que l’Italie se présente à nouveau à lui sous une forme littéraire

Aux alentours de 1833, en effet, Balzac se familiarise avec les Contes de Boccace et d’autres Italiens. Le paganisme élégant de Florence le touche ainsi par une de ses plus vives incarnations : la mort liée à l’amour qui est plus fort qu’elle, qui est indépendant de l’argent ; la fière pensée que « les personnes qui savent bien aimer » ont l’âme grande et courageuse (Décaméron, vi, y) ; la démonstration permanente de l’instinct qui, s’il s’agit d’amour, rompt les barrières que les conventions, les usages, la décence et l’intérêt prétendent hérisser autour de lui : autant de notions dont notre auteur n’avait pas besoin qu’on l’informât, mais dont la confirmation ne laisse pas de l’enchanter 1.

Ce sont quelques-uns des Contes drolatiques qui feront profit de cette familiarité nouvelle. Dans le Péché véniel, une nouvelle de Boccace (Journée II, conte ioQ) excite la verve de notre conteur drolatique. C’est aussi le Décaméron (iv,8) qui revit dans La mye du roy à travers toute une malice de pastiche français. On a rappelé enfin, pour Le dangier d’estre trop coquebin, la 149e des Facéties du Pogge, qui prête ainsi main-forte à l’immortel auteur du Décaméron.

Et, de nouveau, quelque diabolisme se glisse du même coup, sous le couvert italien, dans l’inspiration du conteur français. On dirait en effet que Boccace, qui ne s’en dédirait pas, souffle surtout à Balzac cette idée que des maléfices diaboliques, et non point les exigences de la bonne nature toute simple, sont impliqués dans les manigances amoureuses des hommes et des femmes, et surtout dans les surprises des religieuses ou les entreprises des moines : ils ont

x. Contrairement à une opinion courante, Balzac— grand metteur en scène d'affaires, c’est entendu, — -ne fait pas du tout de l’argent le régulateur suprême des passions ; au contraire, on pourrait dire que, parmi les sécurités et les conventions, les marchandages et les médiocrités que devrait apporter avec soi le « vil métal », c’est merveille de voir combien d’ardeurs spontanées, de désintéressements ou de manies, de passions ou de singularités se fraient un passage dans les affabulations de la Comédie humaine.

VERS LES PÉNINSULES DE LA PASSION INTENSE

prétendu « faire l’ange », quoi d’étonnant que les diables les poussent à « faire la bête » ? Et le Décaméron ne tarissait point sur le clergé, « ingénieux pour ses intérêts, surtout pour ceux de la paillardise » (m, 4), sur « le démon, toujours aux trousses des novices »(i, 4), ou sur les diables « avec qui il n’est pas plus dangereux de demeurer qu’avec les hommes » (m, 1), sur les oraisons amenant le désir, les anachorètes qui s’y prennent à leur façon pour remettre le diable en enfer ou les nonnains apprenant à dire des patenôtres spéciales : cordiales et savoureuses railleries, fort impies assurément, mais qui ont contribué longtemps à faire, en quelque sorte, la police du clergé régulier, de la moinerie trop aisément sujette à tentation.

En tout cas, voici le conteur florentin désormais classé parmi les grandes admirations de Balzac — lui-même parvenu si haut dans la hiérarchie des plus illustres narrateurs. Il aura, à l’occasion, d’autres noms à ajouter à celui de Boccace: l’auteur du Décaméron reste, pour celui de la Comédie humaine, une de ces cimes vers lesquelles on se retourne pour se convaincre qu'il existe vraiment des sommets se dressant au-dessus des mornes plaines et des plateaux monotones. Les Petites misères de la Vie Conjugale font un dénombrement des grands conteurs: l’ordre n’en est pas alphabétique. Or, une fois encadrée la cohorte sacrée par Ésope et Lucien pour l’antiquité et, pour l’étranger lointain, par les chers « Arabes inconnus des Mille et une Nuits », c’est Boccace qui prend la tête, de même que W. Scott tient la queue : même avant Rabelais, Boccace s’impose. Ou encore, en 1839, avec l’adjonction de G. Cintio et de Grazzini (Éd. C. Lévy, t. XXII, p. 517) :

Il n’est pas un conte de Louis XI ou de Charles le Téméraire (les Cent nouvelles nouvelles), pas un du Bandello, de la reine de Navarre, de Boccace, de Giraldi, du Lasca, pas un fabliau des vieux romanciers, qui n’ait pour base un fait contemporain. Ces mille caprices de la vie sociale sont plus ou moins enchâssés, présentés ; mais, quant à leur vérité, elle se sent, elle perce...

La dédicace des Employés semble même laisser poindre une inquiétude : celle d'un homme qui se découvrirait des précurseurs, non pour ce qu’il a fait, mais pour ce qu’il aurait pu faire :

Obligé de tout lire pour tâcher de ne rien répéter, je feuilletais, il y a quelques jours, les trois cents contes plus ou moins drolatiques de Il Bandello, écrivain du XVIe siècle, peu connu en France, et publiés dernièrement en entier à Florence dans l’édition compacte des Con-

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