‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 75 sur 129 · PRESTIGE TARDIF DES CONTEURS ITALIENS · texte numérisé non relu

PRESTIGE TARDIF DES CONTEURS ITALIENS

leurs italiens... Je parcourais pour la première fois II Bandello dans le texte original...

Il est permis de croire que Balzac, médiocre linguiste, se vante, ou plutôt qu’il brode : il a rendu hommage quelque part au « nombre que la langue italienne permet de donner aux voyelles et aux finales», mais il n’est pas très familier avec elle. 1 S’il avait attendu de « parcourir » dans le texte italien les conteurs de la Renaissance, il eût tiré de cette lecture un mince profit, et même une édification assez précaire. Admettons plutôt que, mis en éveil par les traductions françaises des conteurs italiens, leur émule français a été anxieux de feuilleter dans l’original ces vives histoires. Les factures de ses relieurs mentionnent, en 1833, une Bibliothèque des Conteurs en quatre volumes ; au début de 1837, quatre volumes encore de Conteurs italiens. C’est, d’autre part, en mai 1838, à Milan, que la dédicace des Employés donne à Bandello la mention qu’on a vue : elle se comprend mieux si l’on se rappelle que ce roman de « mollusques » était d’abord une étude de Femme supérieure. Il est vraisemblable que ces dates jalonnent assez exactement la portée d’un problème, « Balzac nouvelliste », resté en grande partie négatif : il y a longtemps, à cette heure de 1839, qu’Honoré a déclaré à sa sœur qu’il en a assez d’être « traité de conteur ». Le romancier grandiose a son siège fait, ou peu s’en faut.

Peut-être que, si l’organisateur de la Comédie humaine avait été moins occupé à agencer sa formidable « somme », et si des œuvres de longue haleine n’avaient pas été indispensables à une telle construction, la nouvelle italienne, sympathiquement révélée à son génie, aurait enrichi sur un point déterminé Balzac lui-même et la tradition qu’il créait. On sait que, par Boccace et ses émules, un fait-divers d’actualité, mis en forme de conte au même titre que des histoires lointaines dans le temps ou dans l’espace, se frayait sa place au soleil du grand art. Chez Balzac, en général, les contes et récits avaient plutôt une valeur de boutade, ou de démonstration, ou de « physiologie », ou de singularité : il n’est pas dit que sa familiarité nouvelle avec des procédés aussi souples que directs ne l’aurait pas mis, en dehors des grands ensembles et des larges fresques de la Vie privée ou de la Vie de province, sur la voie qui par d’autres détours conduira à Guy de Maupassant. Mais ce sont

1 Cf. l'article de M. C. Pitollet, L'italien de Balzac , dans le Mercure de France du 15 juin 1926.

VERS LES PÉNINSULES DE LA PASSION INTENSE

là les suppositions assez vaines de l’histoire littéraire — et elle a assez à faire à se rendre un compte exact de ce qui fut, sans se perdre à imaginer ce qui aurait pu être...

Dans l’information de Balzac, l’importance de la nouvelle florentine coïncide assez exactement avec le maximum de crédit qu’il accorde, pour une interprétation moins indirecte de la Péninsule, au grand avocat de l’« énergie » italienne, que nous retrouvons dans les préoccupations du romancier après une sorte d’interrègne.

Or rien n’importe, pour lui, comme le contact direct avec les êtres, qui peuvent en dire plus que les livres. Si Balzac avait déjà rencontré Beyle avant de publier sa Physiologie, et s’il ne devait le rencontrer que deux fois en tout, dans le monde, jusqu’à la publication de la Chartreuse de Parme, la seconde jonction personnelle serait celle qui lui permit (avant janvier 1831 ? ) de causer avec un « homme gros et gras, homme de beaucoup d’esprit, et qui devait partir pour l’Italie où l’appelaient des fonctions diplomatiques.»

En août 1835, vers la fin de la Femme abandonnée, nouveau souvenir donné à Beyle, cette fois pour le caractère passionné qu’il convient d’attribuer aux Italiennes : ce n’est rien à côté des fanfares triomphales qui vont éclater moins de quatre ans plus tard.

La Chartreuse de Parme paraît vers la fin de mars 1839 F Dix-huit mois plus tard, Stendhal avait 1a. satisfaction de recevoir à Civita- Vecchia le dernier numéro de la Revue parisienne, dont le rédacteur consacrait, à l’œuvre négligée de son confrère, une Étude sur M. Beyle bien faite pour consoler celui-ci de l’indifférence à peu près générale. Balzac, on l’a dit, louait à mort son émule : avec un manque touchant de mesure et de discrétion, le romancier saluait, dans l’amour de Gina pour Fabrice, le drame «... le plus complet, le plus saisissant, le plus étrange, le plus vrai, le plus profondément fouillé dans le cœur humain qu’on ait jamais inventé ». Surtout, au-delà de l’affabulation du récit, de la désinvolture du narrateur, Balzac tenait à signaler tout ce qui, d’une telle œuvre, ressortait en psychologie collective et en signification nationale. Fabrice est « le jeune Italien moderne » ; quant à la duchesse, « belle comme la poésie », elle est mise hors de pair et se voit sacrifier l’héroine en qui Mme de Staël avait cru jadis incarner l’âme chantante et nostalgique d’une Italie civilisée par l’Angleterre : « Corinne... est une ébauche misérable auprès de cette vivante et ravissante créature ». Cette fois,

1. En mars 1839, d’après une lettre à Mme Hanska, Balzac rencontre Beyle chez Custine, bon connaisseur en matière d’Italie.

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