COMPLIMENTS MUTUELS : STENDHAL ET BALZAC
le « Génie de l’Italie » revit dans sa splendeur authentique, évoqué par « l’écrivain qui connaît le mieux l’Italie » !
On sait que Stendhal, profondément touché d’un pareil hommage qui lui venait du « roi des romanciers du présent siècle », s’y prit à plusieurs fois pour répondre dignement aux éloges de son émule h Mais peut-être les deux écrivains, à travers ces compliments réciproques, ne parlaient-ils pas tout à fait la même langue. Stendhal est heureux' de voir le style « clair », une simplicité dépouillée et vide d’images, trouver enfin une approbation proclamée et une garantie de futur succès. Pour Balzac, louant la Chartreuse comme si le genre du ioman avait attendu ce livre pour posséder un chef-d’œuvre, c’est une « clef » merveilleuse pour forcer le secret de l’âme italienne que Stendhal lui fournit. Inattentif, occupé ailleurs, il avait négligé de poursuivre son déchiffrement : d’un seul coup, il lui semble qu’il pourrait rattraper le temps perdu. D’où la nature des rappels qui suivront. Il est très renseigné, dans Massimilla Doni (25 mai 1839), sur l’atmosphère des théâtres vénitiens, par « l’un de ceux qui ont le mieux observé l’Italie », Stendhal ; il y appelle la loge d’où l’on suit la représentation « un petit salon dont la fenêtre donne sur un parterre », et reste ainsi fidèle aux indications du Cicerone en même temps qu’aux impressions reçues, pour son compte, à la Scala de Milan : on est loin de la loge de l’Opéra parisien, où l’essentiel n’est pas de voir et d’entendre, mais d’être vu ! Un éloge de Stendhal se glisse enfin, très à l’improviste, vers la fin de la Muse du départetement : les deux romanciers, en face du faux idéalisme de nos souspréfectures, ont vraiment partie liée. Et Balzac, qui ne connaît encore la Péninsule que par de hasardeuses excursions, est de plus en plus disposé à lui faire crédit, sur la foi de Stendhal, pour une sorte de saveur profonde dont les vanités françaises, vite évaporées en apparences, ne lui fournissent que des succédanés. Dans quelle mesure une Italienne de Paris comme la princesse Belgiojoso le confirmait-elle dans ces vues ?
Et voici, maintenant, que Balzac transpose à sa manière des anecdotes italiennes, et acclimate tant bien que mal à la pimpante ville de Provins et à sa place enguirlandée de roses une des « his-
1. Cf. P. Arbelet, La véritable lettre de Stendhal à Balzac (Revue d’histoire littéraire de la France, 1917, p. 537).
VERS LES PÉNINSULES DE LA PASSION INTENSE
toires » que divulguait son informateur. Il date de novembre 1839 la dure histoire de Pierrette : or Stendhal a fait paraître, dans la Revue des Deux Mondes, puis à la suite de l’Abbesse de Castro, son adaptation de la chronique italienne relatant l’affaire de Béatrice Cenci ; et ainsi ce fait-divers romain, interprété de la façon la plus favorable à la pathétique criminelle, prend une autre vigueur qu’au temps où la duchesse d’ Abrantès faisait tort à Béatrice dans ses Femmes célèbres de tous les pays. Si l’on songe d’ailleurs que Mérimée, de son côté, avait renchéri sur l’abominable histoire dans la Famille de Carvajal, et qu'en 1833 Astolphe de Custine avait mis Béatrice en tragédie, on admettra que Balzac ne pouvait guère manquer d’illustrer à sa manière la sombre aventure d’une belle jeune fille, victime d’un père dépravé, mais capable de se faire splendidement justice.
Pour donner à ceci d’immenses proportions, il suffit de rappeler qu’en transportant la scène au Moyen-Age et à Rome sur ce vaste théâtre, une jeune fille sublime, Béatrix Cenci, fut conduite au supplice pour des raisons et pour des intrigues presque analogues à celles qui menèrent Pierrette au tombeau. Béatrix Cenci n'eut pour tout défenseur qu’un artiste, un peintre. Aujourd’hui l’histoire et les vivants, sur la foi du portrait de Guido Reni, condamnent le pape, et font de Béatrix une des plus touchantes victimes des passions infâmes et des factions.
Il est inutile de relever ici les erreurs de fait, le « Moyen- Age » allégué pour un crime qui est de 1598, Guido Reni qui n’a point portraituré Béatrice. Comme celle-ci, la pauvre Pierrette Lorrain, avec ses quatorze ans prêts à chanter comme un oiseau, a été martyrisée par d’indignes parents ; elle meurt malgré les soins dévoués, mais tardifs, que lui prodigue le Docteur Martener. Nulle analogie de détail entre le martyre du « petit ange » de la province française, consolé un instant par un brave garçon aussi ingénu qu’elle, et le parricide en désespoir de cause et presque en légitime défense, dont le romantisme de toujours fait hommage à Béatrice Cenci, dont le romantisme de Shelley et de Stendhal faisait une prouesse suprême : on est dans la province française, non au castel de Petrella, et les choses s’y passent dans la dissimulation et la peur. L’opinion publique, telle qu’une petite ville la cultive, prend parti pour ou contre les coupables sans qu’on puisse incriminer, comme pour Béatrice, un pouvoir judiciaire aveugle ou soudo}^. Mais la hantise est si forte de cette monstrueuse histoire, que Balzac ne peut s’em-