SYMPATHIES DE BALZAC
pêcher d’y faire une nouvelle allusion vers la fin de la Femme de trente ans, avec la même erreur au point de départ, « le visage de Béatrix Cenci où le Guide sut peindre la plus touchante innocence au fond du plus épouvantable crime ». 1
« La plus touchante innocence au fond du plus épouvantable crime » : paradoxe ? Nullement, du point de vue qui importe à Balzac. Le « crime de sang » dont la « vierge romaine » s’était rendue coupable, et dont la populace italienne aussi bien que de subtils observateurs l’avaient, en somme, acquittée par la ferveur d’une fidèle admiration ; ce parricide commis, en toute simplicité et brav°ure, par une fillette qui défendait son honneur et sa personne j les démentis et les tranquilles mensonges dont elle s’était armée devant la justice vaticane : tout cela, crime épouvantable selon les Codes, n’entamait en rien l’âme charmante et l’ingénuité primesautière de la meurtrière. L 'espèce bimane en société s’est évertuée à imaginer des répressions, des interdictions, des prohibitions que Balzac tout le premier proclame indispensables à la durée et à la defense d une race — • la race humaine — obligée de se servir de 1 intelligence, du sens social, parce que ses instincts sont pauvres et ses moyens de défense précaires ; ceci dit, une parfaite innocence animale peut parfaitement coïncider avec une infraction épouvantable aux lois divines et humaines dont se sont pourvues les sociétés. Sans compter que la vie peut susciter des cas douloureux — et l’on sait l’usage que Shelley, dans son anarchisme radical, a pu faire de l’aventure des Cenci — où les juridictions tutélaires défaillent et où ne joue aucune convention protectrice ; les pires attentats peuvent êtres commis dans le privé : heureux les peuples où la civilisation n’a pas dénaturé ou tari les sources profondes de l’action, nécessaire en ces cas, et de l’énergie spontanée !
Telle est la sympathie du romancier français pour ces nuances transalpines de psychologie européenne, qu’il en oppose à l’occasion les vertus à cette fameuse pauvreté d’âme française dont Stendhal s’était souvent irrité. Quand il dédiera Une Fille d’Ève à la comtesse Bolognini, née Vimercati (1839), ü outrera la galanterie
1. Cette transposition française de Béatrice Cenci mériterait d’être rappelée dans les volumes si documentés où M. Corrado Ricci a rassemblé tout ce qui touche à cette fameuse légende.
VERS LES PÉNINSULES DE LA PASSION INTENSE
par une manière d’aveu qui le range vraiment du côté des Stendhaliens en matière italienne, et lui fera commettre une sorte d’apostasie à l’égard de son caractère national : « Vous voyez que si les Français sont taxés de légèreté, d’oubli, je suis Italien par la constance et par le souvenir... » Politesse et hommage, sans doute ; mais la spontanéité italienne, l’immédiateté, sans déchet intellectuel ou sentimental, d’une race demeurée directe et franche, lui sembleront incontestables aussi, le jour où il écrira à Mme Hanska, le 13 juillet 1842 :
J’ai relu votre chère lettre ; dans le premier moment, j’étais comme un Italien, tout à la sensation, au bonheur, et je ne pouvais juger...
Le terrible, c’est que cette Italie, même dégagée des bandelettes de légende qui ligottent son corps de déesse, même arrachée aux gangues dont une fable tenace l’entoure, sera éternellement la proie des touristes. Un peu de la haine de Balzac pour les jonglais rejoint les épigrammes dont notre xvme siècle poursuivait le voyageur désœuvré.
Parfait Anglais, voyageant sans dessein.
Achetant cher de modernes antiques,
Regardant tout avec un air hautain,
Et méprisant les saints et leurs reliques...
Il lui semble que, à côté de l’Espagne qui a si vite fait face à l’envahisseur napoléonien de 1807, le Risorgimento tarde beaucoup à proclamer l’indépendance de ces terres ensoleillées qu’a toujours convoitées l’homme du Nord, et qu’il occupe encore. C’est au morceau qui porte, en décembre 1830, le titre déconcertant de la Mort de ma tante qu’il délègue le soin de prononcer son Surge, Lazare !
Italie ! ne te lèveras-tu donc jamais en masse pour exterminer et les Tedeschi et surtout les sots livres que tant de sots ont voulu faire en ton honneur ? Comment ! tu n’as pas de poète, de satirique, de vengeur assez audacieux pour immoler, sous une poignante moquerie, ceux qui vont te polluant sans cesse, toi et tes ravissantes figures, ton ciel chaud, tes monuments fauves, tes ardents paysages, tes montagnes bleues et tes belles vallées inondées de lumière et d’amour !
Voilà, on l’avouera, un irrédentisme assez audacieux, chez quelqu’un qui fera des politesses à la famille Mettemich et qui ira jus-
QUELQUES DOUTES SUR L’iTALIE
qu’à admirer le système autrichien d’administration et de gouvernement ! Mais, en 1830, les préjugés conservateurs, compliqués de snobisme incontestable, n’ont pas encore imposé à Balzac de vues trop systématiques. Il est sympathique au frémissement national de la « sœur latine », et la vie de bohème aux multiples rencontres n’a pas dû manquer de lui faire connaître, à Paris, des membres du « refuge » italien qui préparent, dans le mystère, l’ascétisme et l’espérance, les grandes choses de plus tard. Son apitoiement reste à vif sur la détresse des peuples que leur condition nationale livre sans défense aux sarcasmes, ou aux hymnes funèbres plus cruels que les sarcasmes, d’étrangers sans merci. Même lord Byron lui semble coupable à cet égard, puisque « un grand poète anglais était venu s’abattre sur Venise comme un corbeau sur un cadavre, pour lui croasser en poésie lyrique, dans ce premier et dernier langage des sociétés, les stances d’un De profundis !... Pauvre Venise ! »
Les Anglais — que Balzac a coudoyés, après Waterloo, dans son propre pays — marquent une désinvolture spéciale. Hélas ! Les Français sont à l’avenant, dès que l’humeur itinérante s’empare de leur badauderie ; et le banquier Claparon présente tout un programme à Birotteau ahuri ; c’est un imbécile qui parle :
« Ma foi ! Je veux voyager, voir l’Italie ! Oh ! chère Italie ! belle encore au milieu de ses revers, adorable terre où je rencontrerai sans doute une Italienne molle et majestueuse ! J’ai toujours aimé les Italiennes ! Avez-vous jamais eu une Italienne à vous ? Non. Eh bien ! venez avec moi en Italie. Nous verrons Venise, séjour des doges, et bien mal tombée aux mains intelligentes de l’Autriche où les arts sont inconnus ! »
Il y a, chez le grand romancier, comme un doute permanent, malgré tout, sur la créance qu’il convient de faire à un pays dont les caractéristiques, décidément, lui semblent incertaines ou contradictoires. Comment s’est-elle endormie, l’énergie supposée de la Péninsule ? Stendhal lui-même conciliera-t-il à fond la servilité apparente d’une nation qui n’est point libre, avec cette vigueur des réactions naturelles chez tout Italien de bonne race ? La dérision que se permettent les voyageurs serait-elle possible en face d’un peuple maître de ses destinées ? Et, si la désinvolture coutumière des Anglais s’étend à d’autres touristes, n’est-ce pas que les réactions du peuple italien sont faibles ou milles ?
Balzac lui-même avait-il été mieux qu’un touriste, lorsque, tout
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de même, son humeur lui fit franchir les monts ? En octobre 1832, on le sait, il a failli suivre Mme de Castries et un groupe élégant de voyageurs ; son équipée de 1836, à Turin, avec une admiratrice qui l’accompagna déguisée en page, ne pouvait être l’occasion d’une enquête bien sérieuse. Puis, ce furent les douteuses tentatives liées à des mines d’étain qui l’entraînèrent par delà les Alpes. Beaucoup plus révélateur eût été, en 1837, le voyage que Th. Gautier devait faire avec lui et dont ce fidèle ami dut abandonner la réalisation. « L’Italie y a perdu, écrit Balzac à Mme Hanska, car c’est le seul homme capable d’en dire quelque chose de neuf et de la comprendre » [et Stendhal ?] Bien qu’un service légal à rendre au comte Guidoboni eût été la raison du voyage de Balzac à Milan, sa visite au vieux Manzoni, son introduction auprès du bibliophile Melzi et du traducteur Maffei, les attentions dont l’entourèrent les habitués du salon de Mme Maffei et la maîtresse de maison si charmante, les avances des autorités autrichiennes elles-mêmes, l’ébauche des Fantaisies de la Gina rapportée d’un séjour fort affairé qui était allé du 19 février au 24 avril 1837 : nous sommes admirablement renseignés là-dessus, 1 et les détails qui nous sont donnés font peut-être regretter que le romancier ait été accaparé sans rémission par des cercles aimables et cultivés, sans doute, mais assez officiels ou mondains : « gentillâtres émasculés », grondait, de Paris, le réfugié patriote Tommaseo que l’on informait d’une visite et d’un séjour qui eût pu, à son gre, s’enrichir d’autres expériences ! Un voyage à Venise suivit, fort rapide, qui devait permettre de situer dans une évocation plausible du milieu des récits comme Massimilla Boni. Rien, dans tout cela, d’une application insistante à observer et à surprendre sur le vif une psychologie ethnique très nuancée.
Il n importe : l’équilibre de la Comédie humaine, assuré tant bien que mal du côté de l’Italie par les croquis ou les fantaisies que 1 on a vus, n est-il pas, au contraire, affermi d’une façon formidable si l’on songe à des personnages extraordinaires que le grand écrivain adoptait, si l’on peut dire, au titre « péninsulaire » ?
Dans quelle mesure, tout au fond de lui-même, Balzac considérait-il Napoléon comme un de ces véhéments Italiens qui, doué
X. Cf. G. Gigli, Balzac in Italia. Milano, 1920 ; H. Prior, Balzac à Milan (Revue de Paris, 15 juillet-ier août 1925).
l’italianité de napoléon
par bonheur d une constance de volonté qui n’est pas universelle dans leur race, muni de l’admirable instrument qu’était l'adhésion de la jeune démocratie française, a pu réaliser des miracles PL’admiration pour Napoléon, transformateur et animateur d’énergies, n est guère douteuse chez lui1 ; c’est tout juste si ses doctrines traditionalistes et d éventuelles affinités avec le carlisme l’éloignent du système sans lui faire répudier l’homme, type remarquable d humanité, « Européen » prodigieux que toutes les réprobations n empêchent pas de mettre très haut dans l’échelle des valeurs qu’a pu voir surgir notre globe.
Homme d’action, et non de pensée ; remarquable par la soudaineté de ses réactions, et nullement par la profondeur de ses conceptions : « politique » cependant, mais provisoirement en quelque sorte, puisque le recours à l’épée restait toujours impliqué dans ses tractations et ses diplomaties. « Chose étrange, presque tous les hommes d’action inclinent à la Fatalité»- — dit-il dans Splendeurs et Misères après qu’ont été nommés Napoléon, Mahomet, et beaucoup de grands politiques — «de même que la plupart des penseurs inclinent à la Providence. » Et, dans la Vieille Fille : « La fatalité, cette religion de l’Empereur, descendit du trône jusqu’aux derniers rangs de l’armée, jusque sur les bancs du collège... »
C’est par sa « légende » infiniment simple, Balzac l’a bien vu, que Napoléon a pu séduire des populations qui n’en étaient plus, malgré tout, à la barbarie des séides des despotes orientaux : Y Histoire de Napoléon racontée dans une grange aux côtés du Médecin de campagne et de son compagnon fournit, de cette simplification essentielle, une vivante démonstration qui est une merveille de folklore actuel. Et c’est là que se glisse l’italianisme voulu par Balzac, condition nécessaire par laquelle un impérieux génie, né dans ce que lui-même appelle une « pauvre baraque », soumis aux rites primitifs des querelles de famille et des émulations de tribus, vendettas et moyens mutuels de parvenir, pourra devenir si grand. « Né en Corse, qu’est une île française, raconte le grognard narrateur, chauffée par le soleil d’Italie, où tout bout comme dans une fournaise, et où l’on se tue les uns les autres, de père en fils, à propos de rien : une idée qu’ils ont... » Ajoutez-y un pacte secret conclu par sa mère avec d’occultes puissances : avec ce « départ », le petit Bonaparte peut aller de l’avant ; ses futurs grenadiers l’attendent.
i. H. Fleischmann, Napoléon par Balzac ; récits et épisodes... Paris, s. d.
VERS LES PÉNINSULES DE LA PASSION INTENSE
et aussi les paysans de France qui tiennent à garder les terres nouvellement acquises, et encore — ce qui nous importe ici — les champs méridionaux et orientaux de ses batailles et de ses victoires. Campagne d’Italie, Malte, l’Égypte : lumineuses régions où il n’a qu’à paraître pour vaincre, alors que la morne Russie enlizera sa gloire. Ce roi d’Italie a un fils, le premier nouveau-né qui se soit j amais réveillé roi : roi de Rome ; « un ballon est parti de Paris pour le dire à Rome... » Piombo, dans la Vendetta, criera à Bonaparte :
« Il y a encore du Corse en toi ! » Et lorsqu’en 1838 Balzac publie, non sans un arrière-fond de mystification, des Maximes et Pensées de Napoléon, il est visible à son choix que le prudent machiavélisme du chef, le réalisme si discret du maître s’orientent assez à l’écart des grandes qualités françaises, goût de l’honneur, logique intellectualiste, gesta Dei fier Francos. Ici, plutôt, cette vue testamentaire que reprendra Napoléon III : « Il me fallait vingt ans pour rétablir la nationalité italienne... »
Si Balzac a fourni une excellente interprétation de l’Italien maître de la France, il a moins bien réussi le portrait de son émule féminine. Sa Catherine de Médicis est une des œuvres les plus prétentieuses de Balzac : on voudrait voir l’écrivain prendre, non pas un point de vue différent de celui qui le détermine à lutter contre une forte « défaveur historique », mais des arguments plus conformes à ses propres dispositions. Cette tentative d’histoire redevient vite du roman ; la « grande et belle figure » de Catherine reste en suspens, entre une documentation de fortune, que de doctes noms cités n’empêchent pas d’être précaire, et une interprétation un peu décevante : car il ne suffit point de comparer les nécessités politiques analogues chez l’alliée des Guise, l’adversaire de Coligny — à qui Balzac rend d’ailleurs un bel hommage — et chez Robespierre, pour rendre compte d’un rôle politique éminent et discutable. Avec ses tronçons peu cohérents et ses dates variées — — janvier 1828, novembre-décembre 1836, janvier 1842 — cette présentation soi-disant historique, avec ses citations d’autorités documentaires, ses exposés politiques et religieux, ne devient vraiment vivante qu’avec Cosme Ruggieri, l’astrologue favori, « à qui elle tient plus qu’à ses enfants ». On regrette que Balzac, au lieu de chercher à comprendre, dans Catherine de Médicis, la femme et l’Italienne, s’applique à interpréter la reine contrainte, par la force des choses, de pratiquer une certaine diplomatie intérieure. « Un désir inné d’étendre la gloire et la puissance de la maison de Médi-