AFFINITÉS POUR DANTE
cis » : cette phrase de la première édition de la Comédie humaine aurait servi de point de départ à des considérations plus curieuses que celles qu’a développées le romancier, si Balzac avait eu la sagesse de ne pas jouer à l’augure. Une subtile Italienne, entre Napoléon, Italien francisé qui incarne l’action, et Dante, Italien tragique en qui il cherchera un guide et un garant, aurait complété la galerie que domine l’altière figure du poète de la Divine Comédie.
Par une prévision admirable, on l’a vu, une des premières mentions faites de Dante dans l’œuvre de Balzac lui attribue le rôle d’intermédiaire entre l’Asie et l’Europe, considérées, l’une comme le pays de l’éternel mirage, l’autre comme le champ-clos d’un perpétuel effort :
S’il y a de l’air et du ciel bleu chez les écrivains orientaux, il y a de la pluie, des lacs, des rayons de lune, du bonheur pénible chez les écrivains de l’Europe. L’Asie est la jouissance ; l’Europe est la raillerie. En Europe, les idées glapissent, rient, folâtrent, comme tout ce qui est terrestre ; mais , en Orient, elles sont voluptueuses, célestes, élevées, symboliques. Dante seul a soudé ces deux natures d’idées. Son poème est un pont hardi jeté entre l’Asie et l’Europe 1... (Aventures d’une idée heureuse, 1834)
Les premières allusions à Dante, il n’en faut pas être surpris, ont surtout trait au sinistre renom que l’évocateur de l’Enfer a gardé en France, et que n’ont pu oblitérer le XVIIe siècle de Boileau, le XVIIIe de Voltaire 2. Il s’exagérait même cette sinistre spécialité, et quand Mme d’Anglemont, la Femme de trente ans, doit paraître vieille avant le temps, son visage pâle et froid est de ceux « qui vous parlent, vous interrogent, qui répondent à vos pensées secrètes, et font même des poèmes entiers. Le visage glacé de Mme d’Anglemont était une de ces poésies terribles, une de ces faces répandues par milliers dans la Divine Comédie de Dante Alighieri. »
Aux alentours de 1830, ces allusions n’ont rien que de normal : la peinture rivalisait avec la poésie pour remettre en pleine lumière le monde passionné que Dante et son guide étaient allés confesser
x. C’est nous qui soulignons.
2. Dans Y Israélite (p. 240 de la réédition de 1840) le lasciate ogni speranza est cité comme inscription du porche de l’enfer : « Entrez et laissez l’esperance ».
VERS LES PÉNINSULES DE LA PASSION INTENSE
dans la cité dolente. En février 1831, le plus connu de tous les épisodes de Dante se glissait dans Un lendemain, une des rares pièces de vers de Balzac :
Un jour que nous lisions l’amoureuse aventure De Lancelot, souvent, pendant cette lecture Qui nous charmait tous deux de la même façon...
Quand nous vîmes l’amant de Genèvre, en délire.
Imprimer un baiser sur son divin sourire.
Lui que rien ne pourra me ravir à présent Baisa ma bouche aussi, brûlant et frémissant — Et nous ne lûmes pas ce jour-là davantage...
Les Proscrits, dès octobre 1831, mettaient en scène, contre toute vraisemblance, Dante lui-même à Paris : légendaire exil, si pathétique, du « partisan » intraitable chez les écoliers et les maîtres de la rue du Fouarre ! Comme Lavater ne saurait perdre ses droits, le portrait de 1 altissimo poeta classe immédiatement celui-ci parmi les magnifiques spécimens de l’animalité qui plane, et son œil d’aigle, la faculté magnétique émanant de son regard, le préparent à dominer et à pénétrer les cercles éthérés, et tout autant « les vastes régions des éternels supplices ». Mais à cette heure, Balzac tient à faire avant tout sa page d’évocation médiévale : on n’est pas pour rien à 1 heure de Notre-Dame de Paris, sous le charme facile de Paul Lacroix, le bibliophile Jacob, et de ses interminables résurrections. Le Dr Siger, avec ses connaissances mystérieuses, fait presque figure d initié, supérieur au poète lui-même, et, qui sait ? d’initiateur décisif pour l’auteur de la Divine Comédie, et pareil souci est caractéristique. Le poète sera-t-il même immolé à Swedenborg ? ÎNon, mais une intervention assez curieuse tend à faire passer à un plan secondaire, vers 1833, la grande création de Dante :
Le poëme de Dante Alighieri fait à peine l’effet d’un point, à qui veut se plonger dans les innombrables versets à l’aide desquels Swedenborg a rendu palpables les mondes célestes, comme Beethoven a bâti ses palais d’harmonie avec des milliers de notes, comme les architectes ont édifié leurs cathédrales avec des milliers de pierres. Vous y
roulez dans des gouffres sans fin, où votre esprit ne vous soutient pas toujours.
En mars 1836, Facino Cane évoque le masque en plâtre de Dante, à propos d’un musicien aveugle : « l’expression amère et douloureuse de cette magnifique tête était agrandie par la cécité, car les yeux