ITALIE CONTRE ANGLETERRE
morts revivaient par la pensée ; il s’en échappait comme une lueur brillante, produite par un désir unique, incessant, énergiquement inscrit sur un front bombé que traversaient des rides pareilles aux assises d’un vieux mur... »
Déjà, à cette date, on le sait, Balzac avait payé son tribut décisif au poète et à son œuvre, en plaçant l’ensemble avoué de ses propres créations dans le plus glorieux sillage. La Comédie humaine égale sans doute, a sa propre estimation, la Divine Comédie qu’elle prolonge sur la terre et parmi les hommes. En 1846 enfin, pour Balzac, le Paradis de Dante est supérieur à son Enfer : thèse paradoxale où bien peu de Français et d’Italiens, ce semble, se trouveraient d’accord avec lui.
De même que l’électricité flue par les pointes, la véhémence des sensibilités ou l’intensité passionnelle seraient donc, par le jeu de la civilisation en Europe, précipitées vers les caps méditerranéens ? Balzac n’a jamais donné, à sa conception de ces choses, une forme aussi schématique, mais c’est bien celle qui se dégagerait d’une large contemplation de la carte où se joue l’ensemble de la Comédie humaine. Avec son humeur d’ancien habitué du Muséum, accoutumé à voir du point de vue du naturaliste tout ce qui concerne Yhomo europaeus, son habitat, sa couleur de peau, son poil et le reste, ses passions et ses vices, — qu’a-t-elle pour nous surprendre, cette conception du Continent dévolu à la race blanche, subissant dans ses méridiens moyens l’effet des civilisations ennuyeuses et morales des pays protestants, initiateurs du vertueux scrupule, de la conscience et du confort ? L’île anglaise, comme un ventilateur installé au large de l’Europe, prétend aérer l’âge moderne par sa vertu qui n’est souvent que dissimulation, par ses inventions qui jouent la vie sans la remplacer, par sa pureté féminine qui n’est qu’ignorance ou inertie, et refoulei les vagues qui se réfugient sous des latitudes plus chaudes ; ce n’est pas sans raison que l’homme qui a le plus détesté l’Angleterre, Napoléon, était un Italien venu d’un îlot méditerranéen qui fait comme un contrepoids climatérique à la longue île grise de Richardson et de Young x. Cette géo-
1. L’Amérique aggravera encore, selon le Curé de village et la Rabouilleuse, la dureté automatique des pays anglo-saxons : Balzac n’a pas vu tout ce que les États- Unis supposaient d’énergies renouvelées et de simplicité sociale sous un grand effort de civilisation mécanique. Sa conception de l’àme anglaise, jusqu’au Médecin de campagne, est surtout dominée par l’idée du cant britannique.
VERS LES PÉNINSULES DE LA PASSION INTENSE
graphie sommaire des sentiments se complétera d’ailleurs assez bien par la sublimation idéaliste attribuée, dans la mystique Séraphita, au Septentrion Scandinave, puis au Nord slave grâce à d’autres découvertes encore. Et peut-être n’est-il pas fâcheux, cette thèse implicite étant donnée, que les « péninsules de la passion » ne tiennent après tout qu’une place limitée dans les évocations de Balzac, qu’une part modique dans l’approvisionnement artistique de l’écrivain : puisque la Comédie humaine devait systématiser la société issue de la Révolution — c’est-à-dire livrée, sans les freins du point d’honneur, de l’orgueil de caste, des prestiges traditionnels, à la turbulence de la vie moderne, démocratique, industrielle et bancaire, c’eût été bouleverser l’équilibre des forces que d’augmenter la surface romanesque des régions moins touchées par l’ébranlement social et l’atténuation des instincts primordiaux. « Le sol qui à lui seul est un drame vivant », l’Espagne, ne devait servir que de bastion à l’Europe occidentale, résumée par la France.
Secrets, dévots, fatalistes et volontaires, jaloux de leurs femmes qui, adorables de passion ignorante et redoutables par la prompte vengeance qui, s’il le faut, s’arme du « poignard dans la jarretière » 1, les Espagnols montent ainsi une garde muette sous les fenêtres de l’édifice balzacien. Mobiles, passionnés et démonstratifs, prompts à trouver le geste qui signifiera leur flamme intérieure, le mot qui témoignera de leur véhémence à l’amante toute prête à les payer de retour, les Italiens de Balzac feront honneur à leur ancienne virtù, si mal réincarnée dans leur état politique, si délicieusement transformée en musique et en déclamation. Du primitif, de l’antique, de l’éternel, affrontera ainsi, dans le champ-clos de la passion, une sociologie niveleuse, un parlementarisme énervé, une fade philanthropie. Et le sublime poète italico-musulman, avec sa répartition impitoyable des crimes et des châtiments, des vertus et des récompenses, avec la véhémence que gardent, même après le Jugement, les passions intégrales, domine tout ce monde et suggère ainsi que même une société renouvelée est plus secrètement voisine qu’on ne saurait croire de la conception médiévale des mérites et des peines.
i. Cf. sur la légende ainsi dénommée, A. Morel-Fatio dans la Revue de littérature comparée, octobre 1921.