‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 80 sur 129 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

EN MARGE DU «LIVRE MYSTIQUE»1

Évidemment, Swedenborg résume toutes les religions, ou plutôt la seule religion de l’humanité... Sa théocratie est sublime, et sa religion est la seule que puisse admettre un esprit supérieur...

Lettre de Louis Lambert, à la date du 25 novembre.

S’il est vrai que la mère de Balzac possédait une bibliothèque de cent volumes représentant l’essentiel de la mystique moderne 2, le romancier était singulièrement préparé, par une curiosité de bonne heure alimentée, à s’intéresser à des formes religieuses que la France a toujours jugées assez excentriques, mais qui n’en ont pas moins trouvé, chez elle aussi, le chemin des imaginations et des cœurs. On ne voit pas, néanmoins, comment le conteur rabelaisien des Contes drolatiques, ou le solide ambitieux disposé à s’installer dans sa gloire parisienne, aurait, vers 1832 ou 1833, orienté son inquiétude et sa sensibilité vers ces régions éthérées, si l’appel imprévu de l’« étrangère » n’avait contraint Balzac à s’annexer de nouveaux domaines de l’esprit. Des circonstances matérielles de cette longue et bizarre affection, il est inutile de refaire l’histoire, bien connue aujourd’hui. Ce qu’il faut dire tout de suite, c’est qu’à travers les rares lettres qui ont été conservées de Mme Hanska, à travers la correspondance presque complète d’ Honoré lui-même, se maintient et se poursuit un accent d’indéniable curiosité pour une aventure religieuse aussi, que Mme d’Abrantès ou Mme de Castries, « Louise » ou Mme Carraud, ses grandes amitiés féminines à divers titres, auraient malaisément tentée. Seule Mme de

1. Quelques confrontations de textes dans P. Bernheim, Einflusos der Mystik Swedenborgs und Saint-Martins auf die Romandichtung Balzacs. Diss. Greifswald, 1914. Je ne connais pas T. F. Wright, Balzac and Swedenborg (New Church Rev., 1896). Parmi les contemporains de Balzac, c’est A. Nettement, dans la Gazette de France des 11, 17, 24 février 1836, qui me semble avoir fait la meilleure mesure au swedenborgianisme du Livre mystique.

2. D’après Mme Surville, Préface à la Correspondance, p. xliii.

EN MARGE DU « LIVRE MYSTIQUE

Berny, d’après ce que nous savons de son « latitudinarisme » quiétiste, aurait pu s’y risquer, mais la pauvre femme n’agit plus, sur Honoré émancipé, que par la grâce d’état de la reconnaissance et du souvenir.

Il est visible au contraire que Mme Hanska, d’emblée ou à peu près, avait mis la conversation sur un thème propice à la grande idée qu’elle pouvait donner d’elle-même. Comme on regrette l’obéissant auto-da-fé qui détruisit toute cette partie d’un passionnant commerce épistolaire ! La lointaine admiratrice, prenant charge d’âme, déplore sans doute le glissement du romancier préféré vers les médiocres régions de la fantaisie sensuelle : ne savait-il donc pas, ce narrateur de Contes drolatiques, que le monde invisible gardait ses dévots, et croyait-il s’élever vers la perfection, digne de sa belle âme, en s’égayant de gaudrioles et de gauloiseries ?

Le 8 octobre 1832, Balzac date d’Annecy sa lettre à Charles Nodier où, prenant texte — assez tardivement, et il s’en excuse — d’un article de la Revue de Paris du mois d’août précédent, il renvoie au souriant hôte de l’Arsenal une longue épître, destinée au même périodique, qui l’insère aussitôt dans son numéro du 21 octobre : croyons plutôt que cette déclaration théosophique était faite pour être lue de la mystérieuse correspondante, qui n’avait dévoilé que sa foi et non pas son adresse. Que dit Balzac à Nodier ?

... N’auriez-vous pas médité, de concert avec notre Directeur, de raccoler, pour la Revue de Paris, parmi les platoniciens, les swedenborgistes, les illuminés, les martinistes, les boehmenistes, les voyants, les extatiques, peuple-poète, essentiellement croyant, acharné à comprendre et nullement à dédaigner ! . . Treuttel et Wurtz n’ont certes pas réimprimé à votre insu plusieurs de ces œuvres mystiques où les abîmes de l’infini semblent organisés, et où bien des intelligences trop faibles, trop fortes peut-être, aiment à se perdre comme un voyageur dans les souterrains de Rome ; songez que je respecte ces œuvres ; vous trouveriez Swedenborg, Mme Guyon, sainte Thérèse, Mlle Bourignon, Jacob Bœhrn, etc., complets, reliés par notre ami Thouvenin, sur une tablette particulière de ma bibliothèque.

Rien n’est indifférent dans ce passage : ni sa date, qui montre que, huit mois après le premier appel de Y étrangère, l’auteur de la Peau de chagrin, catholique par discipline sociale, donnait des gages à un ésotérisme bien hétérodoxe ; ni la raison sociale des grands éditeurs alsaciens Treuttel et Wurtz, qui, établis à Strasbourg et Londres en même temps qu’à Paris (17, rue de Bourbon), publiaient

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