‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 8 sur 129 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES ÉMERVEILLEMENTS ORIENTAUX

L âme humaine est une fée ; elle métamorphose une paille en diamants ; sous sa baguette, les palais enchantés éclosent comme les fleurs des champs sous les chaudes inspirations du soleil.

La Peau de chagrin.

Ni la stricte hérédité, ni le milieu initial ne sont bien opérants s il s agit de rechercher les apports fondamentaux de Balzac dans la vie et dans l’art. Lui-même a insinué que c’est une pauvre explication — et souvent une simple tautologie — qui additionne adroitement quelques « caractères » recueillis dans l’ascendance et dans 1 ambiance d un grand homme, et s’ingénie à les retrouver, munis simplement d’un coefficient plus élevé, chez le personnage notable qui est en cause. Honoré laissera dire en effet qu’il était « un œuf d’aigle couvé chez des oies » : même sans cette déclaration d’indépendance de sa part, on serait assez en peine de retrouver vraiment l’analogue de cette force débridée d’imagination chez son père, amusant original qui tenait, nous dira-t-on, de Montaigne, de Rabelais et de l’oncle Toby, ou chez sa mère, personne assez bizarre qui se délassait de ses tracas domestiques ou de ses prétentions mondaines en hantant les auteurs mystiques. Balzac n’a guère été compris de ses parents : preuve que nulle corde profonde ne résonnait à l’unisson chez son père et chez sa mère, quand se manifestaient, dans leurs premières gaucheries, des velléités d'écrivain où des esprits « congéniaux » auraient pu retrouver des dispositions latentes en eux-mêmes. Son frère et ses sœurs n’ont en rien « hérité » de dons semblables aux siens, et Honoré est assez disposé, en définitive, à jeter par-dessus bord, pour les autres comme pour lui, l’hypothèse de l’hérédité :

Léguons la solution de ce problème au XXe siècle avec une belle nomenclature d’animalcules microscopiques ; et nos neveux écriront

LES ÉMERVEILLEMENTS ORIENTAUX

peut-être autant de sottises que nos corps savants en ont écrit déjà sur cette question ténébreuse...

Quant au premier entourage mis par le destin autour de ses jeunes années, Balzac ne lui faisait point la partie plus belle quand il disait de sa Touraine natale, dont la capitale était « une des villes les moins littéraires de toute la France », que « la mollesse de l’air, la beauté du climat, une certaine facilité d’existence et la bonhomie des mœurs y étouffent bientôt le sentiment des arts, y rétrécissent le plus vaste cœur, y corrodent la plus tenace des volontés ». Et, sans doute, la théorie des ambiances laisse toujours quelque jeu à la personnalité, et l’« opposition au milieu » est là, dans l’hypothèse des psychologues à la Taine, pour réparer ce que la « déférence au milieu » peut infliger de mécomptes à une explication trop mécaniste. Il est facile de dire que Balzac, né à Tours, doit à sa naissance sa copieuse fécondité ; mais l’écrivain qui a écrit le chapitre d’introduction du Médecin de campagne, « le Pays et l’Homme », exige davantage d’un sol natal pour y voir une substance vraiment maternelle. Ce Tourangeau s’est surtout senti chez lui en Touraine pour d’heureuses vacances, ou pour le délassement qu’exigeait la furieuse tension de sa vie d’écrivain. Et c’est tout. Alors que, pour son compatriote et contemporain Vigny, «on est du pays où l’on est né et où l’on a été remué dans son premier berceau », et que la Touraine est une heureuse combinaison des meilleures vertus du Nord et du Sud de la France, elle offre certainement, au gré de Balzac, trop de suavité naturelle, « une existence si facile que les habitants s’ingénient à l’animer par des commérages corrosifs », que « les naturels du pays emploient leur esprit à se jalouser », ou bien que, cédant à l’attrait de la terre et du ciel et s’y abandonnant, « ils y oublient tout ». Et, d’accord avec ces vues, sa Revue parisienne du 23 août 1840 s’expliquait directement : « La Touraine a donné Paul-Louis Courier et M. de Vigny... » Elle n a pas « donné » Balzac, elle l’a vu naître.

On est beaucoup plus près de la probable réalité quand on se rappelle, et l’origine albigeoise de la race paysanne des Balsa 1, et ce compliment indiscutable que se fait à lui-même notre grand homme, quand il parle (Peau de chagrin ) « de cette finesse qui rend les hommes du midi de 1a. France si supérieurs quand elle se trouve accompagnée d’énergie ». L’auteur supposé du Traité de la

x. Cf. L. Lumet, Les ancêtres de Balzac (Revue de Paris, 15 février 1923).

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