PREMIÈRE PROMESSE MYSTIQUE DE BALZAC
en effet une édition des ouvrages de Swedenborg, « traduits sur l’original latin par J. P. Moet, de Versailles » : et Du Ciel et de l’Enfer, De la vraie Religion chrétienne, avaient été promptement suivis de la Sagesse angélique sur le divin amour et sur la divine sagesse, frayant la voie à une quarantaine d’autres œuvres du fécond écrivain suédois ; ni l’association que fait Balzac de Swedenborg et d un certain nombre d’autres mystiques, Boehme dont il écrit mal le nom, mais qu’il connaît, possède et pratique 1 ; Mlle Bourignon, dont il n a pas moins de quatorze volumes d 'Œuvres et un volume de Vie, sainte Thérèse dont il a les œuvres à côté de celles de Saint Martin et de Swedenborg lui-même2.
A voir ainsi pénétrer, dans son intimité, un ordre d’écrits que ne faisait guère prévoir l’élaboration des Contes drolatiques ou l’intimité de l’illustre Gaudissart, on ne peut imaginer qu’une chose. Si la tendresse quiétiste de Mme de Berny allait à la rigueur jusqu’à Mme Guyon, il ne semble pas que les francs interprètes d’une mystique se risquant à décrire et invoquer un monde angélique aient eu accueil auprès d’elle ; Balzac, sollicité par une croyance très forte exprimée par la mystérieuse amie, aura prié sa mère 3 de lui laisser des ouvrages assez indifférents jusque-là, ou bien aura fait dès ce moment l’emplette de cette singulière littérature. Et il est déjà en mesure, dans sa lettre à Charles Nodier, de proposer une sorte d’alliance et d’arbitrage entre son initiation propre et la foi plus mystérieuse du vieux Comtois, « le plus grand musicien littéraire que nous ayons (Muse du Département) ».
Je ne contredirai, certes, aucune des observations contenues dans ma lettre en admettant, non pas la possibilité des anges de Swedenborg dont vous avez fait vos êtres compréhensifs, mais l’existence de plusieurs faits psychologiques, auxquels vous paraissez croire, et si singulièrement distincts des phénomènes habituels de notre nature que leur
1. Le panthéisme chrétien de Boehme lui agréait fort. Il note dans le carnet d’où M. J. Crépeta extrait des Pensées, Sujets, Fragments : « Le monde est-il, suivant Jacob Bœhme, la coque d’une pulpe, l’enveloppe d’un monde invisible, idéal, ou l’idée est-elle le résumé du monde extérieur ? »
2. « La Vie de Dame Antoinette Bourignon, écrite partie par elle-même, partie par une personne de sa connaissance, dans les Traités dont on voit le titre à la page suivante (quatre pièces détachées) ». Amsterdam, 1683 ; à la fin de la Préface apologétique, un catalogue des œuvres, presque toutes in-8°, donne dix-huit titres d’opuscules déjà publiés, et en annonce sept autres, dont plusieurs secondes parties et un ouvrage « en plusieurs volumes ».
3. C’est l’hypothèse de Th. Gautier dans son Balzac. Paris, 1859, p. 143. Le Swedenborg de sa mère aurait été absorbé en quelques jours : terrible pensum !
EN MARGE DU « LIVRE MYSTIQUE
étude peut enfanter les hallucinations les plus bizarres dans la pensée, les théories les plus fabuleuses de la science.
Si notre conjecture est exacte, la censure russe laissait passer plus aisément une revue littéraire qu’un journal politique ou même qu’une lettre privée, et il était singulièrement habile, de la part de Balzac — toujours un peu inquiet, malgré tout, devant ce qui pouvait être une mystification, — de confier à un fascicule de la Revue de Paris l’aveu des croyances auxquelles il estimait pouvoir se laisser aller, pour déférer à la lointaine exhortation.
On peut croire qu’au moins en gros, Mme Hanska a pris connaissance de la Lettre à Nodier qui est une missive à elle-même, et qu’elle se risque désormais. Sa réplique est tout un programme de catéchiste :
« Votre extérieur, lui écrivait-elle le 7 novembre 1832, ne doit point faire pressentir votre brûlante imagination ; il faut vous animer, il faut qu’il se réveille en vous le feu sacré du génie, qui, alors, vous fait paraître ce que vous êtes, et vous êtes ce que je sens : un homme supérieur dans la connaissance du cœur de l’homme.
« En lisant vos ouvrages, mon cœur a tressailli ; vous élevez la femme à sa juste dignité ; l’amour chez elle est une vertu céleste, une émanation divine ; j’admire en vous cette admirable sensibilité d’âme qui vous l’a fait deviner.
« Vous devez aimer et l’être ; l’ûnion des anges doit être votre partage ; vos âmes doivent avoir des félicités inconnues ; Y Étrangère vous aime tous deux, et veut être votre amie ; elle aussi sut aimer, mais c’est tout. Oh ! vous me comprendrez ! . .
... Votre génie me semble sublime, mais il faut qu’il devienne divin . . Je crois pressentir votre âme, avec toutes ses émanations célestes, qu’à votre insu vous laissez percer dans vos ouvrages. Vous sentez l’amour, le dépeignez avec une âme d’ange.
... J’ai que je voudrais être un ange de lumière et vous garantir de toute erreur... Une vérité éternelle m’anime, je le sens ; elle m’enflamme : vous seul pouvez la comprendre et décrire ces battements d’amour pur, sacrés, qui me font aimer pour vivre, et vivre pour aimer ; qui, avec un enthousiasme calme et résigné, me font envisager un avenir que je sens, qui sera bonheur et joie pour l’homme s’il peut saisir cette étincelle électrique, qui me semble vérité éternelle, et qui, unissant la nature, l’amour, la vérité, doit révéler à l’homme son harmonique existence, et lui dire : Voilà ce que tu es, vois ce que tu dois être !
« Un mot de vous, dans la Quotidienne, me donnera l’assurance que vous avez reçu ma lettre et que je puis vous écrire sans crainte. Signez-le : A 1 É H. B. L’Étrangère.
Rien d’émouvant comme d’aller voir, dans la collection d’un hon-