RÉPONSE A L’APPEL DE L’ÉTRANGÈRE
nête quotidien, l’amorce d’une affaire qui a eu de si émouvantes conséquences. S’il est vrai, d’autre part, que la gouvernante neuchâteloise des Hanski, Mlle Borel, ait été chargée des premières manœuvres, elle put se réjouir, dans le désœuvrement relatif d’une résidence ukrainienne, du succès de sa stratégie.
Grâce à ses relations dans le monde de la presse, Balzac put éviter à sa réponse un contact avilissant, en bas de page, avec les réclames, la guérison des dartre? et des écrouelles, les perruques inaltérables « sans élastiques, sans crochets, ni pression aux tempes », l’offre de mariage de la demoiselle orpheline ayant 500.000 fr. de dot, ou l’avis que M.***, bijoutier-orfèvre, fasse connaître son adresse à la patronne d’un hôtel. C’est à la 3e colonne de la 3e page, dans le numéro du 9 décembre 1832 de la Quotidienne, que se trouvent les trois lignes qui sont peut-être une des insertions les plus fatidiques dont ce journal ait jamais été chargé :
M. de B. a reçu l’envoi qui lui a été fait, il n’a pu qu’ aujourd’hui en donner avis par la voie de ce journal, et regrette de ne pas savoir où adresser sa réponse.
A l’É — h de B.
Dès le 8 janvier 1833, Mme Hanska pouvait envoyer à Balzac la seconde des lettres que l’on possède seules. Désormais, l’aventure appartient à la biographie balzacienne — et aussi à la chronique, au commérage, au scandale. Restons dans la littérature, et demandons-nous ce que la « mystique » pouvait gagner à cette aventure ainsi chargée de mystère dès son origine et assez pareille à une expérience de télépathie.
Il n’est pas inutile de rappeler ici ce qu’il y a de singulier dans la vie et dans la carrière de Swedenborg. Suédois appartenant aux classes les plus cultivées d’un pays que les sciences naturelles ont toujours attiré, mais s’écartant peu à peu du dualisme cartésien et leibnizien qui lui semblait conduire au scepticisme, Swedenborg partait d’une connaissance scientifique du monde : bientôt, sous des influences où Mme Guyon, Mlle Bourignon, Bœhme, Y Imitation ont leur part, il réprouvait tout principe suspect de mécanisme, organisant de bonne heure une Œconomia regni animalis animée par une « vis formatrix » émanée de Dieu. Dès 1741, une « clef », la Clavis hieroglyphica, fournissait, dans le plan des « intelligences spiri-
EN MARGE DU « LIVRE MYSTIQUE
tuelles », des correspondances néoplatoniciennes entre phénomènes demeurés inertes et épars. C’est de ces données que part cet audacieux esprit pour achever une envolée qui le fera pénétrer dans d’autres arcanes. Des extases, des conversations transcendantes, en 1744 et 1745, garantissent pour lui les certitudes nouvelles ; un Diarium spirituelle dénombre les visions qui finiront par arracher au monde spirituel tous ses secrets : Sapientia angelica de divino amore et de divina sapientia (1763), Arcana cœlestia, De Cœlo — autant d’ouvrages édifiant la pyramide mystique dont la spire pénètre au saint des saints de l’empyrée. Il tient le livre de ses songes à partir de 1736 : leur interprétation devient de plus en plus systématique, à mesure que la cohésion de l’univers commande à la hiérarchie des êtres de s’articuler plus étroitement. En attendant ce Jugement dernier qu’une fièvre apocalyptique maintient, présent à la pensée de Swedenborg et comme imminent pour son angoisse, un désir d’ascension et d’amélioration lui semble pénétrer le monde. Les bons sur cette terre, se créent leur destin ; « chaque être qui devient un ange porte son ciel en lui-même ». Sans attendre la consommation des temps, le nisus de l’univers ne se borne pas à donner une impulsion au prodigieux ensemble, à ce grand organisme vivant dont toutes les parties s’entrepénètrent et s’intriquent : il confère une force progressive aux espèces, pousse à une sorte de sublimation graduelle les pauvres incarnations de la vie dans la matière. Aussi, au-dessus de l’homme et symétriques de l’échelle qui plonge dans l’inertie, des échelons montants gravissent les pentes de l’invisible ; des esprits, de purs esprits, des anges de plus en plus sublimés garantissent à l’être humain des possibilités d’ascension — invisibles assurément, du moins aux yeux de la chair puisque leur essence est d’être immatérielle, mais perceptibles timidement à toute une zone plus subtile de l’humanité... Eschatologie radieuse, et qu’on a comparée à celle de Dante lui-même, le système du prophète suédois a groupé des églises innombrables et rassuré bien des âmes.
Que Mme Hanska ait été très avancée dans la foi swedenborgienne, c est assez probable, et bien des circonstances se prêtaient à cette initiation d’une grande dame polonaise à la foi singulière du mystique suédois x. D’abord les relations spirituelles entre les
1. La collection Spœlberch de Lovenjoul à Chantilly renferme, parmi lespapiers de Mme Hanska, des copies d’extraits de Mme de Krüdener, de Mme de Souza, et