AFFINITÉS DE BALZAC
deux pays : ce n’est pas sans raison que, dès qu’on énumère les « succursales » étrangères du swedenborgianisme, la Pologne vient en tête. Ensuite le fait qu’Eve Rzewuska et son frère Adam, nés l’un et l’autre à la date fatidique du 24 décembre, semblaient voués dès la naissance à une destinée exceptionnelle : une singularité très rare semblait impliquée dans les prémisses mêmes de cette existence qui, mécontente et déçue, devait se porter du côté des excentricités extatiques.
Ajoutez enfin que la gouvernante neuchâteloise, Mlle Borel, qui doit avoir été au moins de moitié dans l’appel initial au romancier parisien, est entrée au couvent (où elle est morte en 1857) — ce qui témoigne, chez une calviniste, d’une vie religieuse assez particulière : il est bien permis de croire que, dans leur solitude ukrainienne, ces dames agitaient des questions transcendentales avant de lancer leur singulière missive à ce Français génial qui, sans doute, faisait pleurer son ange gardien, et qu’il était de leur devoir de ramener dans la voie ascendante de la croyance.
Chez Balzac l’hétérodoxe, bizarre métaphysicien, « Albigeois » foncièrement réfractaire aux petites notions du catéchisme, mille concordances s’offraient d’elles-mêmes entre des idées singulières, des intuitions fantaisistes, et un système audacieux où tout était synthèse et harmonie, symétrie et balancement, microcosme ou macrocosme. Le théoricien éperdu de la volonté ne pouvait manquer d’accueillir fort sympathiquement des aphorismes comme celui-ci ( Sagesse angélique, trad. Moët, p. 218 ss.) :
L’amour ou la volonté est la vie meme de l’homme. . Il est évident que tout ce qui constitue l’homme tient son existence de la vie de la volonté, qui est l’amour. . La vie, qui est l’amour, et conséquemment la volonté, a une tendance continuelle à la forme humaine ; et la forme humaine consistant dans tout ce qui constitue l’homme, il s’ensuit que l’amour ou la volonté tend sans cesse et avec effort à fournir toutes les parties qui composent cette forme . .
Pour Balzac, assez disposé à admettre, dans sa classification des êtres vivants, le paradoxe rousseauiste selon lequel « l’homme qui pense est un animal dépravé », quelle confirmation que de lire ( Sagesse angélique, p. 131) :
. . La bête nait avec l’ordre de sa vie et avec toute la science de son amour naturel. Il n’en est pas ainsi de l’homme . . le mal réside dans
des indices qui témoignent d’un contact avec la colonie mystique fondée par l’auteur de Valérie dans le sud de la Russie.
EN MARGE DU « LIVRE MYSTIQUE
l’esprit naturel [sensuel], et de soi il agit contre l’esprit spirituel. . !
Imaginons la satisfaction du « vitaliste » qu’a toujours été Balzac à rencontrer des affirmations comme celle-ci (Sagesse angélique, P- 3i) :
Il y a dans tout ce qui a été créé par Dieu une réaction : l’action est à la vie seule, et la réaction est excitée par l’action de la vie. Cette réaction paraît comme si elle appartenait à la chose créée, parce qu’elle existe quand il est en action ; ainsi dans l’homme cette réaction paraît comme si elle lui était propre...
Swedenborg affirma toujours que l’essentiel de sa doctrine était que le Monde et l’Homme étaient deux organisations correspondantes : joie de Panurge, donc, à retrouver, ô surprise ! un allié imprévu dans ce mystique boréal : « Rabelais, le plus grand esprit de l’humanité moderne, cet homme qui résuma Pythagore, Aristophane et Dante, a dit, il y a maintenant trois siècles : L’homme est un microcosme. Trois siècles après, Swedenborg, le grand prophète suédois, disait que la terre était un homme. Le prophète et le précurseur de l’incrédulité se rencontraient ainsi dans la plus grande des formules. » (Cousin Pons).
Swedenborg se porte aussi garant de possibilités sentimentales, que nie ordinairement la sagesse du monde, et que des critiques à la Sainte-Beuve ont spécialement contestées (puisqu’il fallait, en ces matières, le « clou d’or » à l’auteur de Volupté) :
Sans doute, d’homme à femme, le sentiment de l’amitié prend bien quelque chose des rapports ordinairement plus animés des deux sexes, mais ce n’est ni une illusion impossible, ni un abîme toujours béant. (Le Député d’Arcis ; cf. Abrégé, p. 333 ss).
Swedenborg rattache les facultés les plus rares — celles que les curiosités d’Honoré lui avaient fait chercher dans la magie, l’occultisme, la physiologie, la psychiâtrie — à l’extase, à la prière passionnée, à l’élan des natures vierges, à l’enthousiasme des « belles âmes », à l’intuition des intelligences intactes. Sur beaucoup de points, Balzac indifférent à la théologie, au dogme strict, à l’orthodoxie des religions établies, devait se trouver en confiance dans toute une région du swedenborgianisme. On peut accorder, une fois faite la part de l’exagération, du désir de plaire, une créance sérieuse à la fameuse profession de foi où se fait une discrimination caractéristique (lettre du 31 mai 1837) :
« Politiquement, je suis de la religion catholique ; je suis du côté de