‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 84 sur 129 · LA GAGEURE DE (( SÉRAPHITA · texte numérisé non relu

LA GAGEURE DE (( SÉRAPHITA

Bossuet et de Bonald, et ne dévierai jamais. Devant Dieu, je suis de la religion de saint Jean, de l’Église mystique, la seule qui ait conservé la vraie religion. . Je ne suis point orthodoxe et ne crois point à l’église romaine. Je trouve que, s il y a quelque plan digne du sien, ce sont les transformations humaines faisant marcher l’être vers des zones inconnues. C’est la loi des créations qui nous sont inférieures ; ce doit être la loi des créations supérieures. Le swedenborgisme est ma religion avec 1 augmentation que j’en fais de l’incompréhensibilité de Dieu... »

Se'raphita, datée de Genève et Paris, décembre 1833-novembre 1835, est dédiée comme de juste à Madame Éveline de Hanska, et prendra place dans le Livre mystique. Ouvrage « de commande » au sens le plus élevé du mot, où un écrivain, saturé à l’ordinaire de réalité concrète, tente de lutter avec les imaginations les plus folles d’un nouvel Évangile ; ouvrage de surenchère aussi, pourrait-on dire, qui devra, comme il le dit lui-même de Louis Lambert, « faire pâlir les swedenborgistes » ; livre fait, enfin, pour n’être pas compris des Parisiens, l’auteur le proclame impitoyablement.

Comment un être que son hérédité, sa naissance, les circonstances de sa vie préparent à incarner certaines vues, du Messie suédois, se trouve, mystique chrysalide, à mi-chemin entre les réalités terrestres et l’appel à la céleste sublimité ; comment un troublant hermaphroditisme fait de lui — ou d’elle — l’objet d’un attrait symétrique, passion d’un jeune homme extatique, amitié d’une jeune fille ; quel dépouillement de matérialité s’opère, sous les yeux des humains hébétés, en un séraphin futur qui déploie d’abord de timides élytres pour gagner à la fin les régions paradisiaques : quelle gageure de proposer pareil récit à la sympathie des Jules Janin ou des Eugène Sue, ou même, plus simplement, des Jules Sandeau et des Gustave Planche ! Jamais les malveillants qui avaient diagnostiqué la folie menaçante de Balzac ne se sentirent plus forts, plus sûrs de leur perspicacité, plus proches des sanctions que le cabanon, la douche et la camisole de force allaient donner à leur clairvoyance et à l’audace du romancier.

La témérité de Balzac était à coup sûr démesurée. Ni les pays qu’il s’offrait à décrire ne lui étaient connus, ni leur psychologie n’était soupçonnée de lui, ni les fondements authentiques de la vie religieuse à la Swedenborg ne lui apparaissaient.

En dépit de la perfection, vantée par l’exigeant Th. Gautier, avec

EN MARGE DU « LIVRE MYSTIQUE

laquelle est évoquée la Symphonie en blanc majeur de la Norvège hivernale aux cimes inaccessibles, Balzac est mal renseigné sur la Scandinavie : il fera par exemple, dans le Député d’Arcis, du Danois Thorwaldsen, dont il aura vu V Ariane au « Tiergarten » de Francfort, « le grand sculpteur suédois ». Il connaît, hélas ! le Han d’Islande de V. Hugo, et ne manquera pas d’aller voir jouer une pièce qui voudrait être l’évocation d’une Scandinavie héroïque du XIIIe siècle : Cédric-le- Norvégien, du publiciste Félix Pyat qu’il estime fort (Odéon, 26 février 1842). Il aura feuilleté les albums qui, accompagnés de lithographies ingénues, révélaient tant bien que mal lec paysages arctiques à un public sédentaire. D’autant plus grand est le mérite d’une imagination qui a dû suppléer à tant de choses.

Pendant le rude hiver de 1799 à 1800, dans l’espèce de torpeur méditative où l’isolement et la neige confinent les populations norvégiennes h des choses merveilleuses se passent, à demi révélées, à demi voilées, pendant ces derniers mois du XIXe siècle. Un « cousin bien-aimé » de Swedenborg lui-même, le baron de Séraphitus, marié à une Anglaise, fille du peuple, avait donné la vie à un jeune être inouï de beauté : Séraphitus pour les femmes, Séraphita pour les hommes est tout simplement une créature promise au Ciel ; ses seize ans annoncent un ange plutôt qu’une femme, et son individualité est comme en équilibre instable entre les diverses lignes d’évolution promises à l’être créé. En lui, Minna, ingénuement, s’est éprise d’un fier adolescent, escaladeur de cimes, éloquent apôtre ; en elle, Wilfrid, blasé et sans désir, adore une force vierge qui a ranimé dans son cœur le sentiment profond de la vie.

Il va de soi que, pour s’armer de détails qui fassent sortir du blafard et de l’indistinct ces êtres singuliers et surtout le protagoniste de l’action, Balzac a dû s’informer du mieux qu’il put : l’apprenti swedenborgien fait bonne mesure à son maître — bonne mesure aussi à la lointaine initiée à laquelle s’adressera ce touchant produit de sa propre initiation. Le rayonnement qui émane de Séraphitus,

1. Cf. Sagesse angélique, trad. française, p. 42 : « Les anges étant spirituels, ne peuvent vivre dans une autre chaleur ni dans une autre lumière que dans la chaleur et la lumière spirituelles ; mais les hommes ne peuvent vivre dans une autre chaleur ni dans une autre lumière que dans la chaleur et la lumière naturelles » : d’où la nécessité, sans doute, de faire choix d'une saison, d’une époque, d’un rayonnement qui soient aussi immatériels que possible. Ibid., p. 60 : « La conversion des anges vers le Seigneur est telle que dans toute position de leur corps ils ont le Seigneur comme soleil en aspect devant eux » ; p. 65, les « deux amours ». « La couleur blanche correspond à la sagesse... »

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