SAINT-MARTIN ET LE «LYS DANS LA VALLÉE
je ne sais quoi de maternel pour l’ange que nous portons au ciel. C’est le stoïcisme ayant un avenir. La prière active et l’amour pur sont les éléments de cette foi qui sort du catholicisme de l’Église romaine pour rentrer dans le catholicisme de l’Église primitive . .
Comment, aux yeux de Félix, « enfant par le corps et vieux par la pensée » quand il avait dix ans, persiflé pour son amour des étoiles quand il est tout juste capable de parler, n’y aurait-il pas, dans l’apprentissage que lui fait subir Mme de Mortsauf , une véritable pro bation mystique ? C’est le noviciat qu’une monitrice sublime anime et suscite :
« Comme elle aimait à jeter sa tendresse en rayons dans l’air ! Ah ! Natalie, oui, certaines femmes partagent ici-bas les privilèges des esprits a’ngéliques, et répandent comme eux cette lumière que Saint- Martin, le philosophe inconnu, disait être intelligente, mélodieuse et parfumée . . »
D’ailleurs, la tradition secrète, pour Balzac, est assez assurée pour que — sans ce soucier des nuances d’initiation qui rattachent Saint-Martin au groupe bordelais de Martinez Pasqualis, puis au groupe strasbourgeois qui lui fait connaître Jacob Boehme — le romancier se serve indifféremment de données alléguées par le « philosophe inconnu », ou de préceptes issus de la « somme » swedenborgienne. Le mystique français, sans doute, est plus vivant et plus chaud, si l’on peut dire, que son maître Scandinave ; celui-ci devait moins céder à l’attrait des ambiances naturelles, à la séduction d’un paysage, à l’insinuante douceur de la flore printanière, à la chaste excitation, enfin, émanée de la plus décente même des jeunes femmes. Et c’est tout cela qui devait être transmué en spiritualité selon les préceptes des maîtres, mais à travers des tentations et des alliciances dont il semblait que le Messie Scandinave ne connaissait rien.
L’épuration de l’« amour naturel » formait une partie trop intégrante de la doctrine swedenborgienne pour que le mystique suédois ne se trouvât point, malgré tout, impliqué à fond dans cette histoire si localisée, si doucement encadrée dans les aimables pays de Loire. La conclusion de la Sagesse angélique faisait, à des processus de purification, une place éminente :
L’amour, c’est-à-dire l’homme, voit par l’entendement quels sont les maux qui souillent et corrompent l’amour ; il voit aussi que, s’il fuit et déteste ces maux comme péchés, il aime tous les biens qui sont
EN MARGE DU « LIVRE MYSTIQUE
opposés à ces maux, et qui sont tous célestes ; il voit enfin les moyens par lesquels il peut fuir et détester ces maux comme péchés. L’amour, c’est-à-dire l’homme, voit cela par l’usage de la faculté d’élever son entendement dans la lumière du ciel, de laquelle émane la sagesse...
Félix de Vandenesse se soumettra à ce platonisme, qui diffère par son origine de celui de la Renaissance ; il connaTra d’autre part les exigences sensuelles d’un type de femme tout différent,. Balzac aurait pu trouver ce sujet sur son chemin, assurément, par le simple jeu des combinaisons, par un entrelacement de sa propre expérience avec telles observations fournies par la vie, par une émulation d’auteur qui rivalise de « délicatesse » avec le Sainte- Beuve de Volupté ou Y Édouard de Mme de Duras. Tel qu’il est, le Lys dans la vallée, plante exceptionnelle presque autant que Séraphita, atteint par plusieurs de ses radicelles le terroir unique où s’étaient nourries les extases les plus immatérielles d’un nouveau chef de religion.
Et, désormais, sur un plan vertigineux, Balzac « féministe », Balzac attiré par un éternel féminin que lui avait dissimulé pour un temps une diabolique perversité, se retrouve paradoxalement dans les mêmes dispositions qu’au temps de la Physiologie du mariage. La force d’homme, semblait-il dire alors, avait contraint la faiblesse de femme à choisir les voies tortueuses de la ruse, et l’infortune conjugale était l’inévitable rançon d’un égoïsme exigeant. Aujourd’hui, la métaphysique simpliste de notre Swedenborgien fait servir sa connaissance des êtres à la discrimination la plus flatteuse pour le sexe faible. L’homme est l’homme, tandis que la femme, guettée par le diable, peut être elle-même un ange. La bonne Mme Birotteau, positive épouse d’un parfumeur parisien, vous paraît une bourgeoise quelconque, attentive aux intérêts du ménage, plus sagace malgré tout que son mari ? Détrompez-vous, et observez sur les lèvres de cette brave ménagère endormie
. un de ces sourires qui prouvent que les femmes sont plus près que
les hommes de la nature angélique, en ce qu’elles savent mêler une tendresse infinie à la plus entière compassion, secret qui n’appartieht qu’aux anges aperçus da!ns quelques rêves providentiellement semés à de longs intervalles dans la vie humaine . .
Ève Chardon, devenue Mme Séchard, Évelina du Médecin de