FEMMES « ANGÉLIQUES
campagne participent de ces vertus plus qu’humaines : et seuls leurs prénoms seraient symboliques. Mme de La Chanterie, de son côté, lorsqu’elle est détenue dans l’affreux Bicêtre de Rouen, « a été prise de cette grande pitié pour les douleurs du peuple qui l’oppresse et qui fait d’elle la reine de la charité parisienne... » Ce fut, comme elle le dit, « un rêve délicieux, une inspiration angélique au milieu de l’enfer. » Et le bonhomme Alain, « sans savoir qu il exprimait tout naïvement toute la. doctrine de Swedenborg sur les anges », définit de même l’action charitable de sa noble amie. Celle-ci ne serait-elle pas, tout simplement, au degré suprême de l’échelle probatoire que va suivre l’ineffable félicité ?
« Par certains jours, je me demande quel est le sens d’une pareille existence ? . . Dieu réserve-t-il ces dernières, ces cruelles épreuves à celles de ses créatures qui doivent s’asseoir près de lui le lendemain de leur mort ? »
Il va de soi qu’Eugénie Grandet participe de ce genre de supériorité, puisque c’est à son sujet que Balzac rappelle ceci : « La femme a cela de commun avec l’ange, que les êtres souffrants lui appartiennent. » Et la surenchère imprévue, dans cet ordre d’idées, c’est l’« ange d’amour, contenu dans la courtisane » (Splendeurs et Misères des Courtisanes) que Balzac admettra — mais dans certains cas seulement — comme une possibilité, alors que le Hugo de Marion Delorme y croit absolument. Une très haute pensée couronnerait cette spire idéale, par laquelle Balzac rejoint, quoi qu’il en ait, le Vigny de YEsprit pur — cet Alfred de Vigny auquel il a servi d’imprimeur, et dont les thèses idéalistes l’ont souvent effaré :
La nature morale se distingue de la nature physique en ceci, que rien n’y est absolu : l’intensité des effets est en raison de la portée des caractères, ou des idées que nous groupons autour d’un fait... (Lys dans la vallée).
Enfin, de sa pratique swedenborgienne, Balzac conserve une déférence pour les « natures vierges », pour la pureté intacte au milieu des lourdes satisfactions sensuelles : voilà qui eût beaucoup amusé son vieux compère Panurge. Le maître suédois avait là-dessus des vues que Balzac n’aurait certes pas admises au temps des Contes drolatiques, et qu’il accepte en fin de compte :
Les natures vierges ont plus que toutes les autres un inexplicable don de seconde vue, dont la cause gît peut-être dans la pureté de leur appareil nerveux en quelque sorte neuf (Les Employés, 1836 ).
EN MARGE DU « LIVRE MYSTIQUE
Pour quiconque observe le monde social, ce sera toujours un objet d’admiration que la plénitude, la perfection et la rapidité des conceptions chez les natures vierges. La nature, comme toutes les monstruosités, a des richesses spéciales, des grandeurs absorbantes . .
Son autre compère Yorick aurait, de même, trouvé bien imprévue la célébration swedenborgienne des « délices conjugales », chastes amours de l’époux et de l’épouse selon Dieu et qui semblent accéder à la volupté sans la connaître ni la comprendre, par le refus de mettre la sensualité consciente en tiers dans leur union. Dans quelle mesure — on peut se le demander — les longues fiançailles et le mariage hasardeux du moujik de Mme Hanska furent-ils soumis à des postulats de cet ordre ?
Mais, dès avant ces développements, Balzac a dépassé l’éblouissement mystique sans y perdre la sûre acuité de son regard attentif au réel. C'est en octobre 1836 qu’il donnait à Mme Hanska le conseil de ne pas se plonger sans fin dans la lecture des mystiques :
« Je vois avec peine que vous lisez les mystiques, lui écrit-il à la date du 30 septembre 1836. Croyez-moi, cette lecture est fatale aux âmes constituées comme la vôtre. C’est du poison, c’est un enivrant narcotique. Ces livres ont une mauvaise influence. Il y a les folies de la vertu, comme les folies de la dissipation.. Ne lisez rieh en ce genre, j ’y ai passé ; j ’en ai l’expérience. » [Et deux ans plus tard, le 15 novembre 1838 :] «. . Je ne me révolte que contre l’envahissement des idées mystiques. Encore est-ce par un admirable instinct de jalousie. Et puis, s’il faut le dire, j’ai la nature dévote en horreur. Ce n’est pas la piété qui m’effraie, mais la dévotion. S’envoler par ci par là dans le sein de Dieu, d’accord ; mais autant j ’admire ces élans sublimes, autant les pratiques minutieuses me dessèchent... »
Ces réserves, toutes subjectives, n’empêcheront pas, en 1841, Balzac d’amener le Dr Minoret, retiré à Nemours, à abdiquer son empirisme de brave matérialiste à la Homais pour admettre, grâce à sa pupille Ursule, quel genre de promesses religieuses ? Celles que garantissent Swedenborg et Mesmer, l’hypnotisme et la télépathie, toutes sciences auxquelles orthodoxes et athées — les deux ailes dogmatistes — font à la fois des objections. « La connaissance des relations de Swedenborg avec les morts, si sérieusement établie en Allemagne, les récits de Walter Scott sur les effets de la double vue... » : voilà au contraire des vérités qui, diffusées abondamment, peuvent être génératrices de grandes nouveautés. « Locke et Condillac ont... retardé de cinquante ans l’immense progrès que font