‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 89 sur 129 · RESTE D’IMPRÉGNATION TRANSCENDANTE · texte numérisé non relu

RESTE D’IMPRÉGNATION TRANSCENDANTE

en ce moment les sciences naturelles sous la pensée d’unité due au grand Geoffroy Saint-Hilaire. »

Ça et là encore, on l’a vu, s’incorporent à son œuvre des détails que 1 initiation swedenborgienne peut seule j ustifier, et qui parfois sont assez invraisemblables, s agissant de personnes et de choses qui appartiennent à de vieilles civilisations méditerranéennes et catholiques, sociales et « mondaines ». Méditerranéennes, c’est-à-dire ayant moins gardé que leurs sœurs septentrionales le goût du mystère et d’un au-delà ; catholiques, c’est-à-dire astreintes par une longue discipline religieuse à s’en tenir à un dogme prescrit, même pour des rêveries où l’âme peut s’abandonner à spéculer sur son avenir et ses possibilités ; sociales, c’est-à-dire vouées presque fatalement à ne pas trop considérer comme digne d’étude et de soucis ce qui n’intéresse pas les sociétés humaines et leurs moyennes ordinaires ; mondaines, c’est-à-dire hostiles à ce qui relève de l’individualisme essentiel, indifférentes en tout cas aux crises trop personnelles et « ineffables », au sens étymologique du mot, ce qu’une littérature d’évidence n’admet pas sans résistance.

Or, ces réserves, Balzac a pu, bien avant la révélation d’Ibsen ou de Selma Lagerlôf, en faire abstraction. C’est, si l’on veut, un à-côté ou un au-delà de son œuvre principale. Grâce à des contacts avec l’esprit du Nord comme des voyageurs seuls ou des savants en pratiquaient à cette date, le puissant romancier a pu ajouter à ses structures ces pavillons aériens, couverts de neige et de glace, complétant admirablement l’économie générale de son œuvre. Souvenir aussi, et caractéristique, de ses fréquentations Scandinaves que l’idée qui prend Vautrin, dans le Député d’Arcis, de se déguiser en faux Suédois : on ne voit guère ce comte Halphertius présent dans 1er criminels accessoires du grand forçat, avant la pointe hardie poussée vers le cercle arctique par son père spirituel.

Lui-même, en somme, a exploré d’une aile plus aventureuse que parfaitement docile cet empyrée apocalyptique ; il a cru en rapporter, avec Séraphita, une traduction éblouissante des visions du maître, appliquées malgré tout à l’amour humain. De son voyage d’exploration, en tout cas, il est revenu se poser à terre avec autant de sage équilibre que si jamais l'aurore boréale n'avait fait cligner les yeux de son esprit.

EN MARGE DU « LIVRE MYSTIQUE

Néanmoins, dans le même temps, un livre grave, à fond de confession psychologique, accueillait dans sa trame à la fois des fils de soie pâle échappés au fuseau arctique de Swedenborg et des brins de laine arrachés à la quenouille domestique, et autre chose encore... Essai de reconstruction d’états d’âme personnels, prétentieux exposé d’intuitions compliquées, Louis Lambert participe, dans son inspiration, de principes fort divers. De même que, sentimentalement, c’était à la fois un adieu à Mme de Berny et un gage donné à Mme Hanska, tandis qu’après tout, Pauline de Villenoix tirant l’aiguille en gardant le pauvre Lambert qui divague, c’est l’excellente Zulma Carraud accomplissant sa promesse de veiller sur l’ami Honoré s’il devient fou, — intellectuellement, ce livre qui est l’un des sommets proposés par Balzac à son propre effort, juxtapose le tréfonds le plus intime de l’auteur, son symbolisme maladroit qui rivalise avec le Faust de Goethe, et une intention swedenborgienne encore, qu’il faut rappeler ici : les deux autres éléments principaux dépendent, l’un de Gœthe, l’autre de la biographie de Balzac. Sérafthita était un rêve immarcescible évoqué autour d’un esprit en passe de devenir un ange ; Louis Lambert (dans la même hypothèse) est un homme passé à l’état d’esprit. Par là, ce livre douloureux, dont le côté confidentiel demeure l’un des domaines les plus délicats à explorer de toute la Comédie, appartient encore à l’inspiration que nous avons essayé de faire comprendre et qui a tant fait pour ouvrir à l’auteur des Contes drolatiques l’accueil d’une partie du monde occidental : une histoire complète de la renommée balzacienne aurait en effet à tenir compte de résistances étrangères, ecclésiastiques surtout, que devait faire tomber ce livre chaste, enthousiaste et secret. Non sans un instinct admirable ou une parfaite habileté, Balzac a commencé par mettre ce livre et son juvénile héros sous la sauvegarde de Mme de Staël : non plus le bas-bleu excité que, par ailleurs, l’auteur delà Physiologie a souvent raillé ; mais l’ambassadrice de Suède que souvent mystiques et illuminés entourèrent de leur fiévreuse propagande. C’est elle, l’âme en peine qui, alarmée du réalisme et de la sécheresse de l’Empire, portant son Allemagne dans son écrit oire ou dans son cerveau, erre aux alentours du château de Chaumont et prend pour ainsi dire possession du petit Lambert, enfant prodige ; elle qui, le mettant à ses frais au collège de Vendôme, le frappe en quelque sorte à sa marque. Possession bien placée, puisque le goût de la transcendance est inné chez l’enfant. Son ascension s'opère d’elle-même,

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