L’ASSOMPTION DE LOUIS LAMBERT
non sans rester incompréhensible aux spectateurs ordinaires ; il faut l’intuition d’une jeune fille issue du double sang de la Noblesse française et de l’Orient sémite pour comprendre son état — et pour en donner une explication digne de la Clavis hieroglyphica. Louis Lambert est fou selon les hommes ? Ses propos sont décousus, incompréhensibles, absurdes ? « C’est vous, répond paisiblement Mlle de Villenoix, son épouse mystique, c’est vous qui ne le suivez pas dans la région où il voisine avec les esprits, où il n’a, au-dessus de lui, que la blancheur des anges. »
« Il a réussi à se dégager de son corps, et nous aperçoit sous une autre forme, je ne sais laquelle.. Aux autres hommes, il paraîtrait aliéné ; pour moi, qui vis dans sa pensée, toutes ses idées soùt lucides. . Peut-être, un jour, Louis reviendra-t-il à cette vie dans laquelle nous végétons ; mais, s’il respire l’air des cieux avant le temps où il nous sera permis d’y exister, pourquoi souhaiterions-nous de le revoir parmi nous ? Contente d’entendre battre son cœur, tout mon bonheur est d’être auprès de lui. »
Ainsi se termine, dans un vœu que la réalité ne devait que modérément exaucer pour l’auteur, le meilleur de la phase de Swedenborg dans ses explicites manifestations balzaciennes. Fermons le « livre mystique », comme son auteur l’a appelé peut-être improprement, en tout cas sans classer comme on le pourrait souhaiter les œuvres qui y ressortissent vraiment. Balzac y a mis les Proscrits et en a retiré Louis Lambert : demi-erreur et demi— rectification, à bien considérer l’inspiration et la nature de ces œuvres. Au moment de leur genèse, il avait tenu à associer ces trois panneaux du tryptique. « Je veux, écrivait-il alors à Mme Hanska, que le Lys et Se'raphita, que le nouveau Louis Lambert soient les points culminants de ma vie littéraire jusqu’aujourd’hui » Points culminants, non pas (à s’efforcer de bien comprendre) pour les mérites spécifiquement littéraires, la densité des descriptions, l’intérêt de l’action, la vraisemblance des sentiments et la véracité des dialogues, et il n’aurait eu que l’embarras du choix pour alléguer d’autres chefsd’œuvre ; mais points culminants sous un autre rapport, celui qui assigne des cimes aux envolées qui veulent se poser sans retomber dans les bas-fonds, points culminants selon l’effort que l’animal humain peut faire pour atteindre « les sommets où souffle l’Esprit. »