‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 91 sur 129 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

SUR LES PAS DE GOETHE

Quand serai-je un génie aussi haut que lord Byron et que Gœthe ?

Balzac à sa mère, 27 août 1832.

Le « patriarche de Weimar » était mort le 22 mars 1832 ; et malgré les angoisses que le choléra faisait traverser, à ce moment-là, à la population parisienne, l’hommage rendu par la France à ce grand témoin de trois générations intellectuelles avait été digne du pays de Voltaire L On sentit bien que, depuis la disparition glorieuse de lord Byron à Missolonghi, aucune perte semblable n’avait frappé cette obscure conscience européenne qui subsiste au fond d’esprits trop souvent divisés, depuis la Renaissance et la Réforme, par des divergences absolues. Plus ce sentiment de pieuse déférence fut refusé par les polémistes, les révolutionnaires, les entêtés de l’action sociale qui s’opposent toujours à toute influence qui n’aurait pas une efficacité immédiate pour objet1 2, et plus les vrais humanistes ressentaient le deuil qui venait de frapper l’esprit moderne en lui enlevant le grand vieillard clairvoyant et sage que des pèlerins dévotieux avaient appris au monde entier à vénérer en personne, et qui léguait à la postérité une œuvre susceptible de trouver encore longtemps de nouveaux développements.

La renommée de Gœthe au dehors n’avait pas précisément été servie par les Allemands présents à Paris aux premiers temps de la Monarchie de Juillet : il était naturel que, favorables à une émancipation politique de l’Allemagne, ils tinssent rigueur à leur grand homme d’avoir manifesté depuis longtemps une indifférence coupable à l’égard des procédés constitutionnels ou révolutionnaires

1, Voir ma Bibliographie de Gœthe en France, Paris, 1907, nos 1105-1125.

2. Cf. Y Européen de Bûchez, 14 avril 1832, p. 312 : « C’est un indifférent de moins... » E. Quinet, Revue des Deux-Mondes, ier juin 1832 : « ...le dernier pouvoir en Europe dont nous dirons : « Le roi est mort ! vive le roi ! » Comme si c’était si simple de « passer la main » en fait de royautés intellectuelles ! Rien d’ailleurs comme étude d’ensemble, n’équivalut à ce moment-là en France à la nécrologie de Gœthe par Carlyle.

SUR LES PAS DE GŒTHE'

d’affranchissement social. Peu disposés à se contenter de ses leçons de lent progrès et de libération individuelle, ils dénonçaient volontiers la douillette quiétude où le patriarche de Weimar semblait assoupir la révolte d’une Germanie demeurée féodale avec obstination. Koreff, qui semble bien avoir été le premier « intellectuel » allemand familièrement fréquenté par Balzac, est loin d’être, enthousiaste de Goethe ; Loève-Veimars de même, bien qu’il atténue la légende de l’indifférence systématique du « conseiller privé », lequel a peut-être, malgré qu’on en puisse croire, un cœur qui bat, au souvenir du passé, sous la broderie de son habit de cour. D’Eckstein — que Balzac connaît au moins pour le rencontrer dans les milieux littéraires, et dont il admire comme chacun la grande érudition — avait dénoncé la « morale corruptrice » de Werther ; et tout en préconisant l’étude et la traduction des chefs-d’œuvre du maître, parmi lesquels la poésie lyrique seule lui semblait hors de conteste, il ne s’était pas lassé de dénoncer en lui « l’ennemi du Christianisme... malheureusement devenu spinoziste et idolâtre jusqu’à un certain degré. » Quant à Henri Heine 1, auquel l’auteur d’Un prince de la Bohème, consacrera une dédicace très cordiale, on sait que ses objections, pour être d’un autre ordre que celles du catholique baron d’Eckstein, n’en étaient pas moins vives : l’a olym-

i. Al. Weill a raconté, dans ses Souvenirs intimes, un déjeûner auquel il prend part avec Balzac, Heine et Eugène Sue : on y parle politique et sociologie. L’influence de Heine sur Balzac ne compte guère, malgré l’amitié qui lia quelque temps les deux écrivains. L’auteur de la Comédie humaine, assoiffé de synthèse, assez indifférent à la poésie, ne se trouve en confiance, avec l’ironique « rossignol allemand qui faisait son nid dans la perruque de Voltaire », que sur quelques points seulement : le rôle international dévolu à la race juive, sans doute, et peut-être l'idée de sa permanence à travers les Révolutions, les Restaurations, les changements ethniques et politiques divers. Quand Balzac, en 1845, lui dédia Un Prince de la Bohème, c’est comme à une sorte de « Janus bifrons » qui représente à Paris « l’esprit et la poésie de l’Allemagne », et au delà du Rhin la malice française. De toutes les charmantes boutades, parfois profondes, qui faisaient le charme de la conversation du « Prussien libéré », nulle ne semble avoir touché Balzac plus à fond que cette réflexion d’une douloureuse ironie : « L’amour est une maladie secrète du cœur ». Il la citera plus d’une fois. Inversement, Heine a été très frappé de la réflexion attribuée à Fouché par les Chouans. « Les hommes sont comme les nèfles, ils mûrissent sur la paille... » Il l’a utilisée deux fois, dans les Reisebilder et dans la Romantische Schule (cf. Notes and Queries, 8 août 19081. On n’a pas encore observé, croyons-nous, que l’espèce d’hypnose où se trouve Hélène décidant de suivre un assassin mystérieux qui est un corsaire, ( Femme de trente ans ) ressemble beaucoup à l’enlèvement auquel se prête la jeune fille du Vaisseau fantôme — légende que Heine avait recueillie dans sa traversée de la Mer du Nord ; ni que le célèbre « Je n’ai ni femme, ni enfant, ni mère... » (Adieu) est un propos mis par Balzac dans la bouche d’un grenadier à la Bérésina »).

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