OBJECTIONS ALLEMANDES A GŒTHE
pien » Gœthe avait souvent été dénoncé par lui avec l’agacement d un subtil et remuant Israélite tout en nerfs.
Les fins de non-recevoir dressées, en Allemagne même, par W. Menzel contre Gœthe trouvaient donc un écho chez nous, et ce n était pas trop de 1 humanisme français pour leur faire contrepoids. Enfin, 1 opposition à Gœthe serait encore entretenue, à ce (ju il semble, par les tard venus dans la vie de Balzac et dans ses relations, un Puckler Muskau, un Alexandre Weill, englobant Gœthe dans le même mépris que la plupart des grands Occidentaux, Dante, Shakespeare, auxquels les Européens cultivés croient pouvoir maintenir leur admiration. « Celui qui admire Gœthe n’a point d’idéal créateur. C’est un momificateur, un douteur, et le doute est stérile ! Cet homme me répugnait, dès l’âge de seize ans ! A mesure que je vieillissais, la répugnance se transforma en haine h » D’une manière générale, tout ce groupe, qui représente à Paris les éléments les plus avancés de la « Jeune Allemagne », et que visitent souvent, d’ailleurs, des émissaires et des propagandistes de l’autre côté du Rhin, tient en une suspicion visible le grand bourgeois de Francfort, devenu le protégé des princes, le prudent interprète de lois naturelles qui doivent s’appliquer aux hommes comme aux autres êtres vivants, et les soumettre à une évolution moins hasardeuse que leurs révolutions.
Si Mme de Berny a aidé son jeune ami à ne pas ignorer une disposition proprement werthérienne à l’égard de la vie, de l’amour, de la femme, il n’est pas sûr qu’elle ait pu faciliter d’autres approches entre son élève et les sens supérieurs de l’œuvre gœthéenne. Si Egmont figure dans la Physiologie du mariage, c’est plutôt à cause de Claire, sans doute, que du héros : Schiller2 et surtout Jean- Paul, nous l’avons vu, répondent beaucoup mieux à des inquiétudes
1. Weill. Souvenirs iniimes. Ma jeunesse. Paris, 1888, p. 274.
2. Schiller intéresse Balzac, comme de juste, dès le moment ou le ci-devant fournisseur des cabinets de lecture a de plus hautes visées. « Le génie si lucide et enmême temps si vaste de Schiller » ( Ph\siologie du Mariage, Médit, xxv1 ) est invoqué à propos des Brigands, et c’est encore ce drame qu’il cite, dans la première préface de la Peau de chagrin, pour alléguer que 0 le noble cour de Scliiller » ne pouvait être en rien « complice •> de la scélératesse de Franz Moor. Dans quelle mesure Mme de Bemy guidait-elle de ce côté les curiosités de son jeune ami, c’est difficile à dire; mais il y avait en France une sorte de tradition pour le drame de jeunesse de Schiller, très prôné par la Révolution française, rejeté ensuite par les régimes de consolidation sociale, mais toujours goûté de la jeunesse romantique. Balzac relira les Brigands avant d’écrire la Dernière Incarnation de Vautrin. Son ami Custine peut rafraîchir sa mémoire : Karl Moor est évoqué, en 1835, dans Le monde tel qu’il est
Orientations étrangères I4
SUR LES PAS DE GŒTHE
d’âme qui, bientôt, se transformeront en des aspirations mystiques.
Il a même fallu quelque temps — comme à la moyenne française en général — pour que Balzac ne vît pas simplement, dans Goethe, l’ancien auteur éploré de Werther devenu le sarcastique poète de Faust, car la figure de Méphistophélès se détachait en un relief grimaçant qui masquait non seulement les autres protagonistes du drame, mais ses intentions profondes.
Chemin faisant, Balzac avait appris à goûter le charme ingénu de Gretchen, tenue en grand mépris par la plupart des critiques parisiens, et qui lui fait aimer ses sœurs inconnues « quand, innocentes et pures, elles entrevoyaient par leurs croisées champêtres, ornées de chèvrefeuille et de roses, un frais paysage enchanté par les joyeuses roulades de l’alouette... » Ursule Mirouët, plus tard, réalisera dans une certaine mesure une transposition du personnage : et, persécutée par Goupil, à l’atroce, au méphistophélique sourire, elle aura par contrecoup quelque chose de l’ingénuité de la simple héroïne gœthéenne. Emin Eugénie Grandet ■ — Balzac tient lui-même à le dire — c’est Gretchen moins la faute.
Mais Eaust lui-même, le personnage central du drame indistinct que ses commentateurs n’aidaient pas précisément à rendre plus clair, qu ’Euphorion n’avait guère servi à élucider, inquiète Balzac sans le satisfaire. Longtemps Eaust ne signifie pour lui (en dehors des acceptions que nous avons vues) qu’une victime de la concupiscence et de l’orgueil, qu’un pacte diabolique liera avec l’éternel Ennemi, que nulle rédemption sérieuse ne pourrait racheter. Contrat fatal de Raphaël de Valentin, allusion au « pacte », et aussi au Brocken, dans la Physiologie comme dans la Peau dechagrin : ce sont là, nous l’avons vu, des sollicitations caractéristiques ; « pacte infernal », « contrat mystérieux » entre Jacques Collin et Rubempré, comme il ne s’en voit « que dans les romans, mais dont la possibilité terrible a souvent été démontrée aux assises. »
du romancier aristocratique. Dans son voyage à Milan, Balzac se voit offrir, par André Maffei, poète et traducteur, « un essai de mes traductions de Frédéric Schiller, ...marque d’admiration et non... offre indiscrète et prétentieuse» (23 février 1837). Une scène de Guillaume Tell (la 2e du dernier acte) alarme, dans Une Femme de trente ans, une conscience de jeune fille scrupuleuse.
Beatrix fait allusion à « cette Isis de Schiller, cachée au fond du temple, et aux pieds de laquelle les prêtres trouvaient expirants les hardis lutteurs qui l'avaient consultée », Albert Savarus fait allusion à Fridolin. Les contacts, on s’en doute assez, sont superficiels. 11 en est de même pour Kant, dont Balzac serait assez en peine de justifier l’impératif catégorique. Les papiers de Mme Hanska (collection Spodberch de Lovenjoul à Chantilly) renferment un cahier d’extraits de Schiller