MEILLEURE COMPRÉHENSION DE «FAUST
Il laut, semble-t-il, la nouvelle d’une maladie de Goethe en 1830 * en m(me temps qu’une maladie du Pape — pour qu’une comparaison assez commode lasse imaginer à Balzac la perte que le monde éprouverait, à prendre à la lois le deuil de ces deux têtes du monde spirituel : l’un dans l’ordre idéaliste et l’autre, croit-il, dans l’ordre matérialiste.
Mais quand Goethe est mort, et que des nécrologies avisées permettent de discerner, et la « ligne de vie » de ce grand homme et le fil conducteur de son œuvre, quand le Second Faust, vaguement révélé, commence à compléter la première partie du drame, Balzac se sent attiré par une réalisation de ce genre. Faust est une ascension, un tâtonnant cheminement vers des cimes, un « voyage du pèlerin » à travers les embûches de l’intérieur et de l’extérieur, de la faiblesse humaine et de l’univers désordonné, un itinéraire de l’âme humaine au milieu des grands problèmes. Ardemment, fièvreusement, s’élabore un livre qui, dans son essence, devra lui faire pendant. Sa liaison avec Mme Hanska n’en est encore qu’à ses débuts, que déjà, pour mériter Y Étrangère, il donne des gages à un spiritualisme qui, pour n’être pas chrétien, sera d’autant plus exalté. Dès le mois d’août 1832, il écrit à sa sœur qu’il a voulu « lutter avec Gœthe et Byron,... et c’est une joute qui n’est pas encore terminée. » Quand l’ouvrage est achevé, la sûre confidente, Z. Carraud, sera instituée la première arbitre de cet ambitieux tournoi. C’est dire qu’il y a vraiment, chez l’auteur de Louis Lambert, simple « notice biographique » pourtant, une audacieuse rivalité avec une des œuvres les plus significatives de toute la littérature moderne. Le souvenir de Faust, si paradoxal que cela paraisse, projette son ombre sur l’œuvre que nous avons vue tout-à-l’heure baignant dans la lumière boréale du « livre mystique ».
Louis Lambert, daté d’abord de Saché en juin-juillet 1832, hasardé une première fois en octobre 1832 et puis, très augmenté, en février 1833, porte en effet le témoignage de l’effort fait par son auteur pour donner à cette « histoire intellectuelle » une très haute valeur philosophique. Sans doute manquait-il à Balzac une puissance d’abstraction, de création symbolique, égale à son pouvoir de narrateur concret : l’œuvre reste, sous sa forme d’autobiographie, moins substantielle qu’il ne faudrait pour trouver place parmi les
SUR LES PAS DE GŒTHE
réussites de la glande littérature figurée. Mais pour l’auteur des Contes drolatiques, embarqué dans une entreprise qui risquait de faire succéder d’ingénieux centons à de savoureuses gaillardises, et de masquer à toute une partie de son public son visage véritable, c’était une vraie libération que cette Notice biographique, consacrée à un être d'élite marqué dès le berceau pour l’inquiétude métaphysique, précocement intéressé aux grandes spéculations de la pensée, et pouvant « dès l’âge de quatorze ans, émettre facilement des idées dont la profondeur n'a été révélée que longtemps après » à ses camarades de collège. Les divers courants intellectuels auxquels Balzac lui-même est soumis en ce moment se heurtent dans cette œuvre singulière : nous le savons, et aussi qu’elle a beau être dédiée à celle qu’il appelle charitablement « et mine et semper dilectae », c’est déjà la super dilecta qui sollicite une partie essentielle de sa rêverie spéculative ; Mme de Bemy, présente au cœur, s’efface pour l’esprit de Balzac. Le mens divinior que le biographe de Louis Lambert se plaît à faire revivre chez son héros, il l’alimente à un ordre de lectures qui dépasserait les affabulations romanesques ou sensibles auxquelles se tenait la sentimentale Mme de Berny. L’Apocalypse et les extatiques, Sainte Thérèse et Mme Guyon, ne tardent pas à fondre leurs prestiges dans cette traduction du Ciel et l’Enfer que découvre le fils d’un tanneur vendômois, et qui fait l'étonnement de Mme de Staël. Voici le futur génie au collège de Vendôme, maigre et fluet, avec son regard d’archange et sa faculté « d’appeler à lui, dans certains moments, des pouvoirs extraordinaires et de rassembler ses forces sur un point donné pour les projeter » ; le plus quelconque des écoliers, mais qui dissimule, dans sa « tête féconde » et dans sa torpeur d’élève distrait, toute une préfiguration de génie. Et c’est à beaucoup d’égards, sans doute, Balzac tel qu’il se revoit après vingt années, mais un Balzac qui aurait pratiqué, dans la compagnie de son camarade Barchou de Penhoën l, de précoces envolées métaphysiques.
Son Traité de la Volonté, c’est peut-être — inspiré par des tra-
i. Sur cet ami de Balzac, il y aurait lieu d'écrire toute une biographie intellectuelle. Ce Breton apparenté à la famille du général Moreau, officier d’avenir du corps d’état-major et prenant part en cette qualité à l’expédition d'Alger et à ses suites, renonce à une carrière très aimée, dès la Révolution de juillet. Il demande à l’histoire, à la philosophie, l’emploi de son activité, entre à la Revue des Deux Mondes et s’y retrouve probablement avec Balzac, qu’il ne semble guère avoir fréquenté avant 1832 ou 1833. Sa traduction de la Destination de l’homme de Fichte, le complément qu’il donne à la partie métaphysique de Y Allemagne de Mme de
L’iDÉALiSME DE <( LOUIS LAMBERT »
vaux analogues dont le principal du collège était l’auteur (à la Cabanis) — un ensemble de vues sur l'« exercice de l’intelligence » considérée, non comme une faculté de discernement dialectique, mais comme le dynamisme des impondérables : et ainsi la Psychologie et la Logique de son système se confondent dans l’espèce d’ Energétique de l’ esprit dont est féru Balzac : peut-être s’y ajouterat-il, avant le dernier remaniement, un écho des hypothèses assez fumeuses, mais excitantes, que pouvait lui fournir Hoené Wronski, mathématicien transcendant. Mais son Ontologie est tout de suite swedenborgienne : « Le Ciel, me disait-il, serait après tout la survie de nos facultés perfectionnées, et l’Enfer, le néant où retombent les facultés imparfaites ». Non pas un Ciel et un Enfer de schèmes ou de symboles, puisque les anges étaient pour lui de « délicieuses illusions auxquelles ne voulait pas renoncer Lambert, qui les caressait encore au moment où le glaive de son analyse en tranchait les éblouissantes ailes. » « Peut-être ses chimères sur les anges dominèrent-elles trop longtemps ses travaux », dit encore Balzac : c’est avouer que des conceptions scientifiques moins hasardeuses, auxquelles il se soumettait lui-même, ne chassaient pas entièrement de sa pensée la forme swedenborgienne dont il s’enchantait. La lutte engagée entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, entre partisans d’un monde évolué, lui paraît terminée en faveur de l’hypothèse d’un homme final assurément, mais point fini. Le ni sus du monde continue ; et là, au lieu de supposer — comme feront les Saint - Simoniens, les Fouriéristes, ou même les disciples de Condorcet — une progresion dans le sens de l’organisation sociale, Louis demande à Swedenborg de satisfaire à la fois sa religiosité latente et son scientisme ingénu : l’homme se continue, s’il le peut, dans le sens de l’ange — non dans la direction du surhomme, ou de l’homme social.
«S avez- vous pourquoi je suis revenu à Swedenborg, après avoir fait d’immenses études sur les religions et m’être démontré, par la lecture de tous les ouvrages que la patiente Allemagne, l’Angleterre et la France ont publiés depuis soixante ans, la profonde vérité des aperçus de ma jeunesse sur la Bible ? Évidemment, Swedenborg résume toutes les religions, ou plutôt la seule religion de l’humanité... Swedenborg sera peut-être le Bouddha du Nord. Quelque obscurs et diffus que soient
Staël (surtout en matière schellingienne) ont fait impression sur le romancier qui y goûtait sans doute, non pas la métaphysique, mais des vues sur l’homme enraciné dans l’Univers et ne pioclamant pas, cependant, un nécessaire fatalisme. Voir, plus loin, page 200..
SUR LES PAS DE GCEl'HE
ses livres, il s'y trouve les éléments d’une conception sociale grandiose. Sa théocratie est sublime, et sa religion est la seule que puisse admettre un esprit supérieur. Lui seul fait toucher à Dieu, il en donne soif, il a dégagé la majesté de Dieu des langes dans lesquels l’ont entortillée les autres cultes humains ; il l’a laissé où il est, en faisant graviter autour de lui ses créations innombrables et ses créatures, par des transformations successives qui sont un avenir plus immédiat, plus naturel que ne l’est l’éternité catholique. 11 a lavé Dieu du reproche que lui font les âmes tendres sur la pérennité des vengeances par lesquelles il punit les fautes d’un instant, système sans justice ni bonté. Chaque homme peut savoir s’il lui est réservé d’entrer dans une autre vie, et si ce monde a un sens. «
Balzac a supprimé, pour la publication définitive, passage de son manuscrit et de ses épreuves qui mettait expressément son héros dans le sillage du grand personnage gœthéen et de son émule byronien :
La vie de cet immense cerveau qui, sans doute, a craqué de toutes parts comme un empire trop vaste, n’est éloignée du sublime de Faust que par les espaces qui séparent les fictions du génie des hasards de la nature ; mais Gœthe et lord Byron seuls auraient pu suivre dans tous ses développements probables un grand génie qui, pour les hommes vulgaires, semble arriver à la folie, quand pour certains autres, il s’avance dans les plus hautes régions de la pensée, et tente l’assaut de vérités inconnues. C’eût été peut-être une invention féconde en d’autres mains que de rendre l’amour d’une femme le seul interprète possible des idées inchoisies, des visions de cet être incomplet par trop de force ou par faiblesse . .
Louis Lambert aurait donc, au gré de son créateur, dépassé Faust dans la mesure même où Mll° de Villenoix était supérieure à l’ignorante Gretchen : F éternel féminin selon Balzac — et l’hommage n’est pas mince — eût ainsi résidé dans l’union de la spiritualité et du dévouement, et non dans l’instinct et la spontanéité comme pour l’héroïne de Gœthe.
La « notice biographique » se termine actuellement par une transcription (ajoutée bien postérieurement) de soi-disant reliquiae de Louis Lambert : méditations transcendentales qui se rattachent, on le verra, à un ordre de préoccupations que Balzac abordait à peine en i8g2. Ces témoignages doivent justifier, plus encore que l’histoire elle-même, la trajectoire extraordinaire d’un esprit unique : « fleur née sur le bord d’un gouffre, elle devait y tomber inconnue avec ses couleurs et ses parfums inconnus. Comme beau-