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coup de gens incompris, n’avait- il pas souvent voulu se plonger avec orgueil dans le néant pour y perdre les secrets de sa vie ? »
Anxieusement, l’œuvre à peine bâtie, son auteur la place dans le prolongement et comme sur le plan de Faust 1.11 semble craindre à la fois qu’en mettant trop haut ce poème, on le situe hors d’atteinte, et qu’en le mettant trop bas, on diminue son mérite à lui, qui s’est efforcé, à son tour, défigurer l’ascension d’une âme humaine vers les cimes. « Cette Notice biographique, écrit-il à Mme Surville en août 1832, est une œuvre où j’ai voulu lutter avec Goethe et Byron, avec Faust et Manfred, et c’est une joute qui n’est pas encore finie...» Vers la sage Mme Carraud, l’aveu, l’appel, le besoin de confrontation sont plus insistants, puisqu’elle s’astreint, la bonne âme, à faire un pensum de littérature comparée d’où son ami sorte vainqueur : elle tient à ce que Louis Lambert l’emporte sur le poème — • encore inachevé — du grand Allemand 2.
Le coup d’aile qui entraîne Louis Lambert quelque part, loin du monde, la tendre complicité de sa femme qui le sait familier avec le monde des esprits, une certaine transcendance de la pensée qui aborde, d’une façon métaphysique les questions du mouvement, de la masse, de la pesanteur, tels seraient les éléments supérieurs qui permettraient la comparaison : est-il besoin de dire que dans la littérature universelle, Faust garde son rang de prééminence ? Une intensité plus poétique l’anime : la médiocrité de son intrigue humaine est rachetée par les prolongements donnés par son auteur à ce simple drame ; les résonnances philosophiques y sont plus profondes, la variété des styles plus attrayante. Et si ces raisons de
1. On sait d’ailleurs qu’il y a, dans le Faust de Goethe, des éléments swedenborgiens aussi bien que herdériens : rencontre singulière de deux grands esprits.
2. Voir (Revue des Deux Mondes, Ier février 1923, p. 628) le long passage où Mme Z. Carraud, sagement, douloureusement pourrait-on dire, compare Louis Lambert à Faust. « Faust me paraît bizarre avant tout ; Méphistophélès n’est point le diable qui, selon moi, devrait le guider. Les tentations sont par trop vulgaires ; je conçois une composition de ce genre, avec toutes ces singularités, mais bien plus grandiose. Il y a de belles pages de philosophie, mais si connues quelles n’apportent aucune idée nouvelle ; enfin, je suis mécontente de moi, n osant 1 être de 1 ouvrage. Bien entendu, je n’entends pas juger de la poésie ni du style, puisque je n’ai en main qu’une traduction... Enfin, Lambert est pour moi, toute affection à part, à mille piques au dessus de Faust. Je conçois la folie de Lambert, sa langueur morale, à laquelle succèdent des transports ineffables ; sa seconde vue, sa religion du pressentiment, puis son amour d homme, tribut payé a 1 humanité, jeté sur le tout, mais sentant encore sa nature supérieure. Faust aime comme aiment les bêtes , sa Marguerite ne l’aime que parce qu’il est beau, et il s’appelle l 'homme-dieu ! Oh non ! » Et, aux objections de Balzac, le ier février 1833 : '< Je suis bien plus sûre encore de lui préférer Lambert ».
SUR LES PAS DE GŒTHE
supériorité sont déjà plausibles au sujet de l’œuvre incomplète que pouvait connaître Balzac, en 1832, dans les traductions connues, celle de Gérard de Nerval en tête, que dire du Faust complet, et du drame de Marguerite couronné par l’intermède à! Hélène, de l’action et de 1 histoire venant parachever la présentation allégorique d une destinee humaine ? Ad augusta per angusta : cette antique devise, assurément, s applique egalement à l’une et à l’autre œuvre ; mais ce sont des mondes plus complets, mieux engrenés l’un dans 1 autre, que fait graviter le poète de Weimar autour d’une vieille légende populaire.
Et maintenant, la lutte avec Gœthe disparu ne s’engageait-elle pas sur un autre terrain ? ?
Dès le 30 janvier 1834, Balzac annonçait, avec une nuance de dépit que corrige quelque vanité, que la France faisait la petite bouche et n avait même pas acheté 200 exemplaires de l’édition parisienne, alors que le public allemand avait déjà consommé « 2.000 Louis Lambert de la contrefaçon ». Deux traductions, en 1836, de la seule Séraphita, représentaient de leur côté un chiffre de vente supérieur à ce que fournissait la France. Faut-il tirer, de chiffres qu il est aujourd hui malaise de vérifier, la moindre conclusion sur les dispositions moyennes des deux pays ? Il serait plus équitable d’admettre que le public de « nouveaux riches » et de bourgeois d affaires qui modifia rapidement l’aspect des auditoires et des clientèles du Régime de Juillet, justifia le succès d’opposition de Chatterton et explique en partie le silence de Vigny, était peu disposé à goûter d’affilée un livre aussi fermé à la commune intelligence , au contraire, 1 Allemagne, difficile à conquérir au réalisme dans 1 art, impregnee de romantisme à tous égards, peut avoir apprécié sans retard un livre dont elle comprenait plus aisément les aspirations.
Quoi qu il en soit, ces années 1832 à. 1836 marquent le mieux, dans la destinee du grand romancier français, une « européanisation » consciente, un déplacement d’axe vers l’Allemagne du même coup. Fes témoignages biographiques coïncident avec les indices fournis par les œuvres, pour nous permettre d’observer un « glissement » que nous comprendrons mieux si nous nous rappelons l’intérêt croissant pris à la politique par Hugo et Lamartine — et surtout