COUP D’ŒIL VERS L’ALLEMAGNE
l’orientation assez inquiétante manifestée par le goût moyen des lecteurs français et de la critique parisienne en général : glissement vers une situation extérieure plutôt que nationale, à mesure que le Régime de Juillet incline vers sa liquidation.
Balzac se demandait en 1832, à la fin du Curé de Tours, si ce « cosmopolitisme moral, espoir de la Rome chrétienne », est une fantasmagorie pure ou un dévouement efficace, et si même un certain égoïsme n en est pas la condition, puisque les esprits qui se déclarent amis d’une humanité étrangère et lointaine se dégagent de leurs vrais devoirs. Il n’importe ; il l’écrit à sa mère : « Je veux gouverner l’Europe intellectuellement » ; ce propos napoléonien, comment lui donner quelque substance ?
Le gage le plus manifeste de la gravitation de Balzac vers le concept d’« Europe », c’est son adhésion presque immédiate à l’Europe littéraire et les termes dans lesquels elle est formulée 1. C’est le 27 octobre 1832 qu’était lancé le premier Prospectus annonçant cette entreprise, qui tarda quelque peu à se réaliser ; dès mars 1833, notre romancier avait quitté pour le nouveau péiiodique la Revue de Paris, à laquelle pourtant l’avait lié, le Ier septembre, un traité promettant sa collaboration exclusive. Meme si l’on admet que seules des raisons financières — les honoraires éblouissants promis par l 'Europe littéraire — l’amenèrent à reprendre à Amédée Pichot et à la Revue de Paris les épreuves de la Théorie de la démarche pour les donner à l’entreprise rivale, il est très significatif que, devenu actionnaire de l’Europe littéraire lors de sa réorganisation, il ait pris vraiment à cœur le succès de ce périodique. Peut-être même est-ce à dessein qu’il y publia signée, parmi d’autres nouveautés anonymes, la fameuse Histoire de N apoléon contée dans une grange par un vieux soldat qui devait être un chapitre si émouvant du Médecin de campagne: si vraiment l’intelligence européenne devait trouver réunis, dans un même périodique, des représentants de tous ses éléments, n’importait-il pas que celui de la France rappelât qu’une « légende » napoléonienne, un souvenir simplifié et quasimystique de l’« épopée », faisait désormais partie de l’apport français, même populaire, même démocratique ou démagogique, dans la conscience collective de l’Occident ? Et sur ce point, ce n’est pas.
1. Cf. Th. R. Palfrey, L’Europe littéraire (1833-1834) ; une tentative de journalisme cosmopolite. Paris, 1927. Le 23 septembre 1832, déjà, Balzac écrivait à sa mère à propos de certaines possibilités politiques : « Croyez-vous que ie veuille, quitter le monde des idées et la chance d’être un homme européen.. . ? »
SUR LES PAS DE GŒ7HE
Heine, auteur des Deux Grenadiers, qui lui eût donné un démenti !
Quant au déplacement vers l’Allemagne de l’axe intellectuel du romancier, il est plus délicat d’en fournir la preuve. Ses voyages de 1835, et puis de 1843, de 1845, 1846, 1847 ne signifient pas grand chose ; l’expérience directe, en ces matières, est affaire de second .ordre, et l’on peut même dire qu’à pratiquer de plus près cette Allemagne dont il ne parle pas la langue, ou l’Autriche où l’aristocratie lui fait si grand accueil, il voit mal l’ensemble. En parcourant « le» Allemagnes », Balzac se persuade surtout que la Germanie est « le pays le plus gueux, le plus dénué du monde ». Mais c’est de l’effort intellectuel, d’autant plus méritoire, de ce pays, qu’il s'agit pour lui. Et cette patrie réputée de l’idéalisme, de la métaphysique, de la musique, même privée de son grand représentant weimarien, ne laisse pas de le tenter.
Balzac, en 1832, avait rendu compte, dans la Caricature du 3 juillet, des Œuvres complètes de Tieck, lequel, en Allemagne, était resté une sorte de « suppléant mineur » de l’auteur de Faust: il ira voir au passage à Postdam, conduit par A. de Hurnblodt, cette sorte de rival et d’ émule h II ne dut pas être effrayé de sa concurrence : Tieck était plus que sexagénaire, fort effaré de la production française la plus récente, incapable de comprendre les jeunes: « c’est par eux que nous voulons être compris », déclarera la Revue des Deux Mondes, qui tâte le terrain en Allemagne le Ier janvier 1835. D’autre part, Barchou de Penhoën avait publié, en 1832, une traduction de la Destination de l’homme de Fichte qui prélude à son Histoire de la philosophie allemande (1836). Balzac, qui lui dédiera Gobseck en 1840, est au courant de son exégèse métaphysique et semble accepter l’optimisme qui se dégageait du traité de bichte, « anéantissement du mal », lois du monde intelligible progressivement dégagées pour l’homme, nécessité de faire accepter une philosophie spiritualiste à une société préoccupée d’intérêts positifs. Et, sans doute, Ballanche aussi apportait cela, mais le renom de la philosophie transcendent ale pouvait faire accepter, surtout d’un ami comme Barchou, l’autre doctrine de préférence.
L’intention cosmopolite de Balzac, avec centre de gravité allemand, semble évidente : elle s’explique surtout si l’on tient compte des svm-
1. Il y aurait lieu de scruter les données du problème Balzac-Tieck. Il est assez singulier que Th. Gautier (Balzac, Paris, 1859, p. 114) signale que « Balzac lisait [ses pièces de théâtre] comme Tieck, sans indiquer ni les actes, ni les scènes ni les ,.oms ».