DÉPLACEMENT DE L’.AXE BALZACIEN VERS L'ALLEMAGNE
pathies légitimistes du romancier en pleine monarchie bourgeoise et de 1 action exercée sur ses dilections; sinon sur le fond de son génie, par une femme qui ne devait pas imaginer, comme nous le faisons, un Occident faisant contrepoids à un Centre européen. Et d ailleurs, ceci est assez probable : c’est Dresde qu’élirait le grand homme pour capitale de 1 esprit européen. La mesquine conversation dpnt il a eu, à Berlin, un échantillon au dîner de l’Ambassade, le dégoûterait de la capitale prussienne ; Munich l’a déçu ; Vienne est tout en frivolité. Au lieu que Dresde, à portée de la Pologne et de la. Bohème, est une résidence charmante, dont il apprécie la Bibliothèque, les Musées surtout, le Grüne Gewôlbe. C’est le carrefour de l’Émigration polonaise ; et même une colonie française limitée, mais d’autant plus distinguée, y résidait. « Je rêve de Dresde », écrira le voyageur en 1845...
La grande affaire, d’ailleurs, n’est pas de plaire spécialement aux Allemands cultivés, mais d’avoir surtout, à sa lyre, des cordes aussi variées qu’il se puisse. A un reproche banal de Charles de Bernard, dénonçant dans la jeune littérature un désir de « viser à l’imitation des chefs-d’œuvre étrangers », Balzac avait répondu, le 25 août 1831 : « Croyez-vous que le fantastique d’Hoffmann n’est pas virtuellement dans Micromégas, qui, lui-même, était déjà dans Cyrano de Bergerac, où Voltaire l’a pris ? Les genres appartiennent à tout le monde, et les Allemands n’ont pas plus le privilège de la lune que nous celui du soleil ou l’Écosse celui des brouillards ossianiques... » Désormais, cette protestation d’artiste, cette riposte d’un bon ouvrier qui ne veut pas qu’on lui prescrive d’avance son chantier, se fortifie d’une sorte de détermination volontaire. Pour être un auteur européen, il faut préparer les vraies concordances entre son œuvre et ce vaste public possible. Balzan a dû connaître (par Mme S. Gav, qui les connaissait elle-même par le prince Puckler- Muskau : cf. Les Causeries du monde, janvier 1833) les jugements élogieux à tout prendre, prononcés par Goethe sur son originalité, sur l’amertume de cette « littérature de désespoir » : sûre incitation, en tout cas, à se maintenir dans un plan de création qui dépasse les barrières des octrois de paroisse !
Dans sa Lettre aux, écrivains français, le ier novembre 1834, Balzac supplie ses confrères de se grouper, de se former en société, de défendre des intérêts corporatifs qu'un faux individualisme néglige, et il insiste sur l’action extérieure que représente, pour la France, ce rendement des intelligences et des talents : c’est qu’il a
SUR LES PAS DE GŒTHE
pu constater sur place l’importance du rayonnement littéraire et de l'action intellectuelle, et surtout qu’il n’a pas la naïveté de croire que l’étranger accepterait pêle-mêle des « valeurs » qui seraient trop indifférentes à un triage, à une sélection préalables. Et, en 1836, il écrit la France et l’Étranger pour lutter contre un absurde égocentrisme, qui est trop souvent le fait de ses compatriotes.
Même à Paris, le Balzac de cette époque vit dans un monde fortement imprégné de ce cosmopolitisme qui est un si grand danger pour les snobs, pour les débiles et les incertains, pour ceux que l’hérédité ou le tempérament n’enracinent pas assez dans leur vrai sol : ceux-là cèdent à la légère à tous les attraits de la singularité exotique, de nouveautés qui, souvent, sont les redites étrangères de choses parfaitement indigènes, mais ignorées. Pour les forts au contraire, quelle chance d’enrichissement, quel parfait gage d'émulation et de comparaison que les coudoiements hétérogènes qu’offre la grande ville, et que multipliaient les années opulentes et aveugles de la monarchie bourgeoise des Doctrinaires ! La finance cosmopolite s’est révélée à notre romancier dans la personne des Rothschild : c’est au baron James qu’il dédiera Un homme d’ affaires, à sa femme qu’il offrira, de même, Y Enfant maudit. 11 est lié avec plusieurs membres de la colonie italienne, et les noms en ski et en ska sont chers au correspondant de Mme Hanska. Surtout à l’ambassade d’Autriche, la diplomatie internationale et l’aristocratie plus ou moins ancienne qui gravite autour d’elle accueillent volontiers, sans toujours le prendre au sérieux, l’écrivain qui s’est rangé du côté de la légitimité et du système de Metternich en raison même, pourrait-on dire, de ses vues révolutionnaires sur le profond renouvellement des sociétés modernes ; le milieu des lettres et sa Bohème, le monde des artistes, cosmopolite par excellence, multiplient autour de lui les rencontres que peut souhaiter son avidité observatrice et documentaire.
Mme d’Agoult, qui revit entre 1838 et 1844 dans le roman et dans le personnage de Beatrix, et dont on sait les relations aigres-douces avec Balzac, forme un lien entre l’aristocratie cosmopolite, ses curiosités intellectuelles un peu désordonnées, et le romantisme surtout musical de l’heure ; et, derrière cette rivale de George Sand, la grande ombre de Gœthe lui-même était associée à un émouvant