‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 97 sur 129 · RELATIONS COSMOPOLITES · texte numérisé non relu

RELATIONS COSMOPOLITES

souvenir . la bénédiction donnée à la petite de Fia vigny par le vieux poète francfortois.

Peut-être cependant 1 amie de Liszt avait-elle témoigné aux révolutionnaires d Allemagne et de France un intérêt trop vif pour que les idées politiques de Balzac se sentissent parfaitement à l’aise dans un milieu artiste, assurément, et intellectuel à souhait, mais trop voisin, pour la sagesse foncière du romancier, des surenchères politiques et des hasardeuses expériences novatrices en matière sociale.

Les milieux artistiques pouvaient mieux le contenter. Quelle joie de coudoyer, dans le salon du baron Gérard, « peintre des rois et roi des peintres », les « illustrations européennes » de ce quart de siècle ! Avec quel orgueil goguenard Balzac confie, à sa parfaite amie Mme Carraud, que sa renommée se peut mesurer aux ports de lettres qu’il lui faut payer, le destinataire d’un pli ayant alors à régler les frais d’envoi, fort élevés s’il s’agit de la poste étrangère. « Croiriez-vous que la gloire se traduit pour moi par des ports de lettres, et que je reçois jusqu’à trois et quatre lettres de femmes par jour ? Elles viennent du fond de la Russie, de l’Allemagne, etc. » (2 juillet 1832).

L’Angleterre seule est un peu en défaut pour l’instant, sans doute parce que l’émancipation féminine, impliquée ailleurs dans tous ces appels et ces saluts épistolaires, y est plus lente que sur le continent — et c’est avec une sorte de surprise que, deux ans plus tard et non sans superbe, Balzac mande à Mme Hanska : « Une lady a traversé le détroit, m’a écrit une belle lettre en anglais, et j’ai répondu que je n’entendais que le français, et que je respectais trop les dames pour faire traduire cette lettre. »

C’est chez le baron Gérard, en juin 1833, que trois familles allemandes, « l’une de Vienne, l’autre de Francfort, la troisième prussienne », se précipitent sur l’écrivain pour clamer une admiration dont il hume avec complaisance l’encens un peu gros.

« Elles me confient qu’elles viennent fidèlement depuis un mois chez Gérard, écrit -il dès le lendemain à sa sœur, dans l’espérance de m’y voir, et m’apprennent -u’à partir de la frontière de France ma réputation commence (cher ingrat pays !) « Persévérez dans vos travaux, ajoutent-elles, et vous serez bientôt à la tête de l’Europe littéraire ! » De l’Europe ! ma sœur, elles l’ont dit !.. Ma foi. c’étaient de bons Allemands, je me suis laissé aller à croire qu’ils pensaient ce qu’ils disaient, et, pour être vrai, je les aurais écoutés toute la nuit. *

SUR LES PAS DE ’OCETHE

• Les bons Allemands disaient vrai, et il suffit de parcourir les périodiques de Berlin, de Munich et d’Augsbourg vers cette date pour sé convaincre qu’une contre-partie essentielle de la renommée de Balzac s’y élaborait à ce moment. La Jeune-Allemagne, désabusée du médiévisme confiant des sous-romantiques et soucieuse de prendre pied dans le réel, un peu inquiète malgré tout des surenchères imaginatives de Victor Hugo et de l’outrance féministe des Muses saint-simoniennes, voyait assez volontiers dans Balzac un modèle — à peine compromis peut-être par ses persistances légitimistes. C’est en 1835 très particulièrement que dans le Literarischer Zodiakus et son supplément littéraire, dans la Deutsche Revue, dans le Phônix, les œuvres de Balzac et son aspect physique, Seraphita comme le Pcre Goriot étaient présentés avec enthousiasme à un public docile. Le mot de « génie » est prononcé dans le Literaturblatt du 4 juillet 1835 Par Gutzkow b Les traductions allemandes se multiplient cette année-là et l’année suivante, les Erzâhlende Schriften entreprises par Fr. Seybold s’ajoutent à nombre de traductions isolées. Ce n’est pas ici qu’on rechigne, comme autour de Sainte- Beuve, à retrouver la figuration persistante de la Comédie humaine, tel un peuple familier, dans les divers compartiments de l’œuvre ! « Ce qui plaît surtout dans ces créations, dit un étranger de culture allemande, c’est un lien mystérieux qui les relie entre elles ; ce sont ces personnages que nous retrouvons sans cesse 1 2 . «

A ces raisons d’internationalisme intellectuel, il convient d’en ajouter une qui a sa valeur pour un écrivain en perpétuel mal d’argent : une « consommation » d’outre-frontières est un sérieux supplément d’honoraires. Que chaque nation étende son« marché», rien de plus naturel. Et la jeune Société des gens de lettres est aussitôt mise (30 octobre 1836) par Balzac en face de cette question des droits d’auteur à l’étranger.

Chaque nation sera tributaire l’une de l’autre pour les œuvres de l’intelligence, et, certes, la France a consommé assez d’exemplaires des traductions de Goethe et de Schiller, de Walter Scott et de Byron, pour nous permettre de croire que la soulte ne sera pas toujours en notre faveur ; le talent est de tous les pays, et son industrie pourra lutter ainsi corps à corps dans l’échange des intérêts matériels de pays à pays. Cooper n’aurait-il pas touché à lui seul, en France, autant de

1. Sur la dépendance de Gutzkow à l’égard de Balzac, cf., en attendant une étude historique en même temps que littéraire, J. Dresch, Le roman social en Allemagne, Paris, 1913, p. 18 et 38.

2. Ch. de Forster, Quinze ans à Paris (1832-1848). Paris, 1848, t. II, p. 354.

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