‹ Orientations étrangères chez Honoré de BalzacChapitre 98 sur 129 · MODESTE MIGNON · texte numérisé non relu

MODESTE MIGNON

droits d’auteur que trois des nôtres en auraient touché aux États- Unis ?

Un coup d’État, pour réussir, suppose non seulement l’implicite docilité de ceux qui sont prêts à l’accepter, mais l’énergique volonté de celui qui tient à faire figure dominatrice. N’admirons-nous pas que, dans cette période fiévreuse de la vie de Balzac, le cri de la sorcière : « Tu seras roi ! » trouve un écho chez cet éternel besogneux, courant après des renouvellements de billets et des disponibilités précaires — et rêvant en même temps d’une situation vraiment impériale, dans le monde des lettres, trente ans après la domination militaire de Napoléon ?

La meilleure façon de préparer son règne, c’est de donner à l’ensemble de ses exploits la grande allure qui en impose, de revêtir, s’il est possible, le manteau dont un prédécesseur se drapait : Napoléon n’a-t-il pas, de la sorte, jeté sur ses épaules les plis de Charlemagne ? De nouveau le mage de Weimar surgit. Puisque Goethe s’était trouvé exercer, à l’âge immédiatement antérieur, une magistrature européenne, ou occidentale, dont on s’est pathétiquement avisé à l’heure de sa mort, comment l’impatience souveraine de cet héritier présomptif un peu puéril, à la fois astucieux et naïf, ne serait-elle pas sollicitée par la haute figure gœthéenne ? Nous avons vu Louis Lambert glisser, sans guère rencontrer son vrai centre de gravité, de la transcendance swedenborgienne à une prétendue rivalité avec Faust, peut-être aussi avec Vérité et fiction — comme s’il était possible de concentrer des prestiges que le poète de Weimar avait, su répartir sur toute une carrière et sur une grande diversité d’œuvres. Un fameux épisode sentimental, lié à la vieillesse de Gœthe et à la jeunesse d’une femme du monde, incite à présent Balzac à une réplique romanesque : Modeste Mignon a son prix comme fiction, mais s’éclaire d’un jour supérieur à la lumière de la lutte balzacienne pour le renom européen.

Divulguée en 1835 après avoir été, même en France, maintes fois commentée à la suite de demi-indiscrétions 1, l’aventure de Gœthe avec Bettina Brentano vint, dix ans après la mort du « patriarche de Weimar », ranimer le souvenir et galvaniser la figure d’un homme qu’on s’imaginait figé dans une impassibilité marmoréenne. Eh

1. Cf. Sainte-Foi, Souvenirs de jeunesse. Paris, 1911, p. 319-

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quoi ! l’Olympien qui s’était libéré de la sentimentalité en écrivant Werther, le gestionnaire avisé de son génie, le sculpteur impassible de sa propre statue aurait éprouvé, sur le tard, un caprice dont une petite fille de Rhénanie, échappée du couvent, aurait pendant quatre ans tiré parti pour une vraie correspondance amoureuse ! De 1807 à 1811, date de son mariage avec un gentilhomme poète prussien, des lettres s’échangeaient entre « l’enfant » et le grand homme Que penser de ce cas extravagant ?

Un peu partout, dans la presse parisienne, on évoqua l’anecdote 1 ; on publia en 1843 une traduction de la correspondance inédite de Goethe et de Bettina, devenue Mme d’ Arnim. Balzac aurait pu s’aviser qu’un beau thème, « l’âge de l’amour », comme dira Paul Bourget, s offrait ainsi à l’auteur de la Femme de trente ans. Cependant comme il était, sinon en froid, du moins sur la défensive à l’égard de Goethe, admettant tout juste que « les grands hommes appartiennent à leurs œuvres », et que le reproche d’égoïsme est pure niaiserie (Cousine Bette), il semble bien qu’il serait passé à côté d’une riche suggestion si Mme Hanska ne lui en avait fourni le thème et l’indice. C’est elle qui, à Pétersbourg, prête à son hôte la Correspondance de Gœthe avec Bettina ; le premier volume le fait d’abord éclater de rire, tant il lui semble que les deux personnages jouent des rôles controuvés : Panurge en sait là-dessus plus que les cours d’amour ! En août 1843, Balzac fait, sur l’aventure elle-même, et sur le tome I qui l’a intéressé surtout, toutes sortes de commentaires qu’on trouvera dans sa correspondance. La matière, c’est visible, le tente à fond. Que sera-ce, quand Mme Hanska, se rappelant peut-être leur propre aventure, et cette initiative assez hardie qui l’avait jetée à la tête d’un auteur français inconnu d’elle, se met à traiter ce beau sujet ? Elle écrit pendant l’hiver 1843-1844 une nouvelle qu’elle jette au feu, mécontente, et que Balzac l’engage à récrire. Lui, de son côté, transpose à sa façon la même histoire. Fort habilement, il multiplie les précautions romanesques : je veux dire qu’en faisant choix de la ville du Havre, assez cosmopolite par son négoce, pour y situer son héroïne, en imaginant des circonstances de famille particulières qui laissent une certaine liberté à une de ces jeunes filles de la bourgeoisie française, si peu indépendantes dans la première moitié du XIXe siècle, en créant même une hérédité spéciale à son personnage, il rend possible, et

1. Cf. ma Bibliographie de Gœthe en France. Paris, 1907, n03 1251-1260 ; y ajouter : L. Prévost, article sur Mme d'Arnim dans la Revue de Paris de janvier 1841.

« modeste mignon »

même assez vraisemblable au temps du Romantisme, une anecdote dont la substance est tout allemande : de la sorte, il plaisait au Gemüth d’outre- Rhin et à une certaine forme du « culte des grands hommes » assez familière à la jeunesse féminine de certains pays, parce qu elle ne tire pas toujours à conséquence ; en même temps il narrait une fois de plus une belle histoire, parisienne et provinciale, éclatante et étouffée, romanesque et positive, morale et dangereuse, au vieux public de ce « cher ingrat pays » de France.

Si Modeste Mignon appartient à ce genre de femmes nommées « les blondes célestes », et si « elle offre, comme autrefois sa mère, une coquette expression de cette grâce peu comprise en France, où nous l’appelons sensiblerie, mais qui, chez les Allemandes, est la poésie du cœur arrivée à la surface de l’être, » c’est parce que son père, le beau lieutenant Charles Mignon de la Bastie, en 1804, à Francfort, avait fini « par rencontrer le hasard qui cherche tous les jolis garçons » et par être adore d une Allemande dont Balzac ne s’ingénie même pas à compliquer ou à modifier l’identité : Bettina Wallen- 1 od-Tustall-Bartenstild est la fille unique d’un banquier francfortois. Le bel officier méridional triomphe aisément d’un cœur bourgeois et allemand, et fonde un foyer franco-germanique où les possibilités de bonheur ne font pas défaut, mais où la discordance est pourtant fatale. Modeste est la seconde fille née de ce mariage aventureux ; sa sœur aînée, Bettina-Caroline, meurt à vingt deux ans en 1827, et désormais la reverie solitaire se donnera libre cours. La jeune fille est « le portrait de sa mère » ; elle a donné « pour pâture à son âme les chefs-d’œuvre modernes des trois littératures anglaise, allemande et française » j puis « a la période affamée de ses lectures succède, chez Modeste, le jeu de cette étrange faculté donnée aux imaginations vives de se faire acteur dans une vie arrangée comme dans un rêve ». Enfin, d une troisième période d’idées « naquit chez Modeste un violent désir de pénétrer au cœur d’une de ces existences anormales, de connaître les ressorts de la pensée, les malheurs intimes du génie, et ce qu’il veut, et ce qu’il est... »

Le romancier n’a-t-il pas pris toutes ses précautions ? Le « futile et niais hasard » peut-il désormais opéier, sur cette jeune havraise exceptionnelle, alors que le simple attrait de la Schwârmerei aurait suifi à tout expliquer chez une Allemande de 1800 ? Balzac donne, dans ce roman, un parfait exemple de ces exigences satisfaites de crédibilité qui sont l’une des grandes leçons léguées par le maître à d’innombrables disciples, et où gît peut-être la raison

SUR LES PAS DE GŒTHE

qui lui a fait attribuer si légèrement la dénomination de réaliste.

Après la vestale, le dieu ; après l’enthousiaste lectrice, le poète qui la fait vibrer :

Canalis est un petit homme sec, de tournure aristocratique, brun, doué d’une figure vituline, et d’une tête un peu menue, comme celle des hommes qui ont plus de vanité que d’orgueil. . La nature a bien servi ses prétentions. Il a ces yeux d’un éclat oriental qu’on demande aux poètes, une finesse assez jolie dans les manières, une voix vibrante ; mais un charlatanisme naturel détruit presque ces avantages... Canalis n’a pas assez de foi pour être don Quichotte, mais il a trop d’élévation pour ne pas toujours se mettre dans le beau côté des questions... Comme il arrive très souvent, l’homme est en désaccord complet avec les produits de sa pensée... Il est extrêmement rare de trouver un accord entre le talent et le caractère. Les facultés ne sont pas le résumé de l’homme.

Résistons au plaisir pervers de mettre des noms — même celui de Lamartine — sous ce portrait : car ce n’est décidément pas ainsi, par une médiocre utilisation des personnalités, que Balzac opère. Canalis lui-même, par habileté de coquetterie autant que par franchise passagère, nous rappelle que c’est l’aventure jouée entre Weimar et Francfort qui est au point de départ de cette histoire française, car il a dit à Modeste :

«Tenez, votre poème projeté n’est qu’un plagiat. Une jeune fille de l’Allemagne, qui n’était pas, comme vous, une demi-allemande, mais une Allemande tout entière, a, dans l’ivresse de ses vingt ans, adoré Goethe ; elle en a fait son ami, sa religion, son Dieu ! tout en le sachant marié. Madame Goethe, en bonne Allemande, en femme de poète, s’est prêtée à ce culte par une complaisance très narquoise, et qui n’a pas guéri Bettina ! Mais qu’est-il arrivé ? Cette extatique a fini par épouser quelque bon gros Allemand. »

L’aventure française, on le sait, est différente ; et d’ailleurs M. d’Arnim n’était pas un « bon gros Allemand » quelconque. Il n’importe : encore une fois, dans sa transposition d’une idylle fameuse et paradoxale, Balzac s’est rapproché par la pensée du grand écrivain qui en avait été le héros. C’est que, décidément, les années voisines de 1835 sont hantées, pour son émulation, par cette figure dominatrice qu’il ambitionne d’égaler.

L’avenir devait démontrer que Balzac avait vu assez juste dans son audace, et que les grandes destinées européennes, en littérature,

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