‹ OrigèneChapitre 11 sur 32 · TRENTE ET UNIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE ET UNIÈME LEÇON

Défense du mosaïsme contre les attaques de Celse. — Certitude des faits de l'histoire juive. — Antiquité de Moïse et des Livres *saints. —Apologie de la Genèse. — Parallèle entre la législation religieuse, morale, civile des Juifs, et celle des autres peuples de l'antiquité . — Toute l'économie mosaïque venait aboutir au dogme de l'unité de Dieu, pour le conserver et le défendre . — Prélude de la démonstration évangélique.

Messieurs,

Quand l'ennemi assiège une forteresse, il commence par battre en brèche les ouvrages avancés, pour pénétrer ensuite au cœur de la place. Telle est la marche indiquée par les lois de la stratégie. Un fait tout analogue devait se produire dans la controverse du christianisme avec la philosophie païenne. Le jour où celle-ci prêta pour la première fois une attention sérieuse à la doctrine évangélique, elle s'aperçut bien vite que l'Église se rattachait au passé par un ensemble de faits et d'institutions préparatoires. A qui voulait combattre la religion nouvelle, le mosaïsme se présentait aussitôt comme un boulevard extérieur qu'il fallait détruire avant d'arriver au centre de l'attaque. N'est-ce pas, en effet, dans les livres et les prophéties de l'Ancien Testament que les chrétiens cherchaient un premier et puissant appui pour l'objet de leur foi? Leur enlever ce rempart, derrière lequel ils se retranchaient avec tant de confiance, tel devait donc être le premier effort de l'incrédulité païenne; et, comme les mêmes besoins engendrent des situations analogues, cette tactique ne pouvait manquer de se reproduire dans les siècles suivants. A chaque retour offensif des rationalistes

contre l'Évangile, depuis Celse jusqu'à Voltaire, c'est sur le terrain du mosaïsme que la lutte s'est engagée tout d'abord. Lorsque, dans ces derniers temps, une école d'exégètes protestants prit à tâche de ruiner les faits qui servent de base à la religion chrétienne, elle débuta par l'Ancien Testament dans ce travail de sape et de démolition. Avant que Strauss eût essayé de réduire l'Évangile à une pure mythologie, d'autres critiques, tels que Heyne, Gabier, Bauer, Kann et Valke, lui avaient frayé la voie en appliquant la même théorie à l'histoire du peuple juif. Bref, l'instinct de destruction, non moins que les lois de la logique, a toujours averti les incrédules qu'il faut passer sur le corps de la loi mosaïque pour atteindre le christianisme; et, par le même motif, la défense de cette révélation antérieure est restée un préliminaire indispensable de la démonstration évangélique. Avec la perspicacité qui le distingue, Origène a très bien vu où tendaient les critiques de son adversaire relativement aux Hébreux. « En les décriant, dit-il, Celse, guidé par sa haine, a pour but d'incriminer les origines du [christianisme, qui se rattachent aux Juifs (1). » Et un peu plus loin : «Celse s'imagine pouvoir convaincre plus facilement la religion chrétienne de fausseté en attaquant lejudaïsme, auquel celle-ci doit son origine (2). » Cette relation doctrinale et historique, l'apologiste la proclame hautement. Il n'hésite pas à reconnaître que les prescriptions de la loi mosaïque et les écrits des prophètes sont une introduction au christianisme (eîffafWYii) ; que notre doctrine, c'est-à-dire l'Évangile, est fondée sur la loi ancienne, à laquelle se rattache toute l'économie de la loi nouvelle (3). Aussi s'efforce- t-il de repousser comme autant d'attaques contre l'Église ellemême tout ce que le sophiste païen met en avant pour tra-

(1) Contre Celse, I, 16.

(2) Ibid., I, 22.

(3) Jbid., II, 4.

vestir les faits de l'histoire juive, pour rabaisser le caractère de la législation mosaïque, et pour enlever aux prophéties l^ur signification véritable et leur haute portée.

C'est en effet à ces trois chefs d'accusation qu'on peut ramener les objections de Gelse contre l'Ancien Testament. Et d'abord, le philosophe païen essaie d'ébranler la certitude historique des livres de Moïse, en assignant au peuple juif une origine toute différente de celle que lui attribue lePentateuque. Au lieu d'avoir eu pour ancêtres Abraham, Isaac et Jacob, les Hébreux ne seraient plus qu'une horde d'esclaves égyptiens en révolte contre leurs maîtres, et obligés de quitter leur patrie à la suite d'une sédition (1). Origène n'a pas de peine à réfuter cette fable, qui, selon toute apparence, provenait de quelque source égyptienne. Il oppose au détracteur de la nation juive un argument philologique dont l'importance ne saurait échapper à une critique sérieuse. Aussi loin qu'on remonte dans l'histoire des enfants d'Israël, on les trouve en possession d'une langue qui leur est propre, et par laquelle ils se distinguent de tout autre peuple. Leurs noms et ceux de leurs pères sont hébreux ; leurs livres sacrés sont écrits en langue et en caractères hébraïques ; or, ces caractères n'ont rien de commun avec l'écriture des Égyptiens. Comment donc supposer qu'une troupe d'esclaves révoltés, ne sachant la veille que l'égyptien, se soit mise à parler hébreu le lendemain? La langue est le plus sûr indice de l'origine d'un peuple (2). Cette discussion fait honneur à l'érudition de l'apologiste, et s'accorde parfaitement avec les résultats de la science moderne, pour qui l'hébreu est une langue-mère se rattachant aux idiomes sémitiques, mais nullement à l'ancien égyptien ou au copte. Par cette simple observation, la calomnie de Celse se trouvait réduite à néant, et les contes

(1) Contre Celse, III, 5 et ss. ; IV, 31 et ss.

(2) Ibid., III, 6, 8; IV, 34.

qu'il avait forgés à plaisir s'évanouissaient devant le Pentateuque appuyé sur la comparaison des langues.

Voltaire a repris pour son compte les plaisanteries de son devancier, avec autant de légèreté, et sans plus de succès. D'après lui, on a tout lieu de croire que les Juifs étaient « des Arabes vagabonds sujets à la lèpre, qui venaient piller quelquefois les confins d'Egypte, et qui se retirèrent dans le désert d'Horeb et de Sinaï quand on leur eut coupé le nez et les oreilles (1). » Il va sans dire que le facétieux écrivain n'apporte pas l'ombre d'une preuve à l'appui de son roman. Je me trompe : il a lu quelque part qu'un roi d'Ethiopie avait fait subir ce traitement barbare à une horde de voleurs. Évidemment, se dit-il aussitôt, il ne peut être question là que des Hébreux: leur loi défendait le vol, prescrivait des précautions contre la lèpre; donc, la nation entière n'était qu'une bande de pillards et une troupe de lépreux chassés d'Egypte. Telles sont les inductions délicates de cet homme auquel ses adeptes ont voulw faire une réputation d'historien. Il tient le Pentateuque pour non avenu ; mais quelques anecdotes ramassées çà et là, sans aucun esprit de discernement, voilà ce qu'il regarde comme les vrais monuments de la tradition. Nous devons reconnaître cependant que, sous un rapport, Voltaire est en progrès sur Celse. Malgré la violence de ses invectives contre les Juifs, le sophiste païen était trop sensé pour révoquer en doute l'existence d'un personnage auquel une nation entière rattachait, depuis près de deux mille ans, son origine, ses lois civiles, son régime social et politique, ses croyances et ses institutions religieuses. Il fallait arriver au xvm" siècle de l'ère chrétienne pour trouver deux philosophes auxquels leur haute intuition permît de ranger sur la même ligne le législateur des juifs et l'enchanteur Mer-

(1) Œuvres de Voltaire, t. XXXIII, p. 215 et ss. : Origine des Juifs,

lin (1). D'après cela, nous devons croire que, dans leurs savantes explorations, Voltaire et BouUanger avaient découvert quelque peuple également répandu sur la terre depuis trente à quarante siècles, et tenant de l'enchanteur Merlin son culte, ses dogmes et ses lois. On peut juger, par ce seul trait, combien l'anti-christianisme a gagné depuis Gelse en sérieux et en valeur scientifique.

Pour mieux réussir dans son dessein de rabaisser le peuple juif, l'épicurien du ii" siècle cherchait à diminuer l'antiquité de Moïse et des Livres saints. Par là, il voulait arriver à établir que les auteurs sacrés ont emprunté aux écrits des poètes et des philosophes grecs quantité de faits et de doctrines. Sodome et Gomorrhe embrasées par le feu du ciel lui semblent une réminiscence de l'épisode de Phaëton; et dans la tour de Babel construite par les descendants de Noé, il voit une copie du récit d'Homère sur les fils d'Aloiis essayant d'escalader le ciel (2). Hypothèse renouvelée depuis lors plus d'une fois, notamment par Voltaire, pour qui les faits relatifs à Moïse, à Samson, à la fille de Jephté, à la femme de Lot, sont autant de contes calqués sur les aventures de Bacchus, d'Hercule, d'Iphigénie, d'Eurydice, etc. (3). La réponse d'Origène est bien simple. Sans se perdre dans de longues discussions chronologiques, il se contente de renvoyer son adversaire à l'ouvrage de Josèphe sur Vantiquité des Juifs, et au discours de Tatien contre les Grecs : ces deux auteurs ont prouvé, par le propre témoignage des Égyptiens, des Phéniciens et des Grecs euxmêmes, que les hvres de Moïse sont de beaucoup antérieurs aux premières productions littéraires de la race hellénique. Le législateur des Juifs écrivait plusieurs siècles avant Ho-

(1) Œuvres de Voltaire, t. XXXIII. p. 12: De la personne de Moïse ; t. XLII, Dict. phil., art. Moïse,

(2) Contre Celse, IV, 21 .

(3) De la personne de Moïse, p. 13, note A.

mère et Hésiode. Si donc, conclut Origène, la ressemblance des récits vous paraît trop forte pour ne pas supposer un emprunt de part ou d'autre, le bon sens vous indique de quel côté doit se trouver la source primitive. Entre deux auteurs séparés par un intervalle de quelques siècles, ce n'est certes pas le plus ancien qui aura copié le plus récent ; et si nous voulions vous suivre sur ce terrain, nous serions en droit de retourner votre proposition, et d'affirmer que les fables de la mythologie grecque sont une altération des faits consignés dans les plus anciennes archives du monde (1).

Cette argumentation, basée sur l'antériorité de Moïse et des Livres saints, est péremptoire, et mérite d'autant plus l'attention qu'Origène y apporte beaucoup de réserve. Nous avons vu par quels motifs saint Justin et Clément, marchant sur les traces de l'école juive d'Alexandrie, avaient été amenés à excéder la mesure dans leur rapprochement des faits de l'histoire profane avec ceux de l'histoire sainte (2) . A les entendre, la mythologie païenne ne serait, d'un bout à l'autre, qu'une contrefaçon et un travestissement du récit biblique, et ce qu'il y a de vrai dans la philosophie grecque devrait s'expliquer par une connaissance directe de l'Écriture sainte. Cette hypothèse nous a paru excessive : sans méconnaître la concordance partielle de la fable avec l'histoire, et tout en retrouvant dans les mythes helléniques le souvenir des faits généraux de l'histoire primitive du genre humain, nous avons dû rejeter un système qui attribue la formation de la mythologie grecque à l'altération des faits particuliers à l'histoire du peuple juif, que les Grecs ne connaissaient pas à l'époque d'Homère ou d'Hésiode. De même, après avoir constaté, par leurs propres aveux, que Platon et les autres philosophes grecs devaient la plus saine

(1) Contre Celse, I, 16 ; IV, 11, 21, 36; VI, 19.

(2) S. Justin, 1. XI° ; Clément d'Alexandrie, 1. VI».

partie de leurs doctrines aux traditions orales provenant de la révélation primitive, nous n'avons pu admettre qu'ils eussent puisé à pleines mains dans des livres qui, n'ayant pas été traduits en grec, restaient inaccessibles aux écoles de l'Occident (1). 11 faut vraiment savoir gré à Origène de n'avoir pas cédé sur ce point au penchant que l'on éprouve trop souvent à exagérer une opinion en voulant combattre le sentiment contraire. Avec une retenue très louable, il se contente de se tenir sur la défensive, et de prouver, par l'antiquité de la Bible, qu'il ne saurait être question d'un emprunt fait par les écrivains sacrés à une littérature postérieure de plusieurs siècles. Quant à user de l'avantage que lui donne la chronologie pour soutenir la réciproque, il ne juge pas à propos de s'engager dans cette thèse développée par ses devanciers : « Nous ne voulons que nous défendre, dit-il, et faire voir que nos prophètes, c'est-àdire ceux des juifs, n'ont pu rien prendre de Platon, ayant vécu avant lui... Toutefois, je ne veux pas nier, comme quelques-uns l'ont écrit, que Platon ait appris des Hébreux ce qu'on lit dans le Phèdre (2), » Cette formule dubitative montre assez qu'il n'attachait pas une grande importance aux suppositions de saint Justin ou de Clément d'Alexandrie, et avec raison, car son argumentation contre Celse n'empruntait que plus de force au soin qu'il mettait à écarter une hypothèse pour le moins très douteuse.

Après avoir essayé de décrier les origines du peuple juif, et d'enlever aux Livres saints leur haute antiquité, le philosophe païen se livre à une série d'attaques contre le récit

(1) iS. Jaslin, leçon XI°.

(2) Contre Cclse, VI, 19 ; item, IV, 39 : « Il y a sujet de douter si cette allégorie s'est offerte par hasard à rimagination de Platon, ou si, comme quelques-uns croient, ayant rencontré, dans son voyage d'Egypte, des personnes intiées aux mystères de la religion juive, il a reçu d'elles quelque connaissance de ces choses. »

delà Genèse» Il tourne en ridicule la cosmogonie mosaïque, la création de l'homme et de la femme, l'histoire de la chute primitive et la description du déluge. Abraham et Sara, la femme et les filles de Lot, Esaii et Jacob, Rébecca et Laban, les frères de Joseph fournissent tour à tour un Ihème à ses plaisanteries (1). Toutes ces objections, que Voltaire devait ramasser plus tard dans son Dictionnaire philosophique ^ ont pour but de montrer que la Genèse est un tissu de rêveries et d'absurdités.

Or, Messieurs, pour détruire de pareilles allégations, il suffisait le plus souvent de rétablir le véritable sens des mots, et d'expliquer les métaphores que Gelse afTectait de prendre au pied de la lettre. « L'Ecriture, dit Origène, parle le langage des hommes pour se mettre à leur portée et faciliter aux lecteurs l'intelligence des choses divines (2). » Lors donc qu'elle s'accommode à nos manières de parler et à la faiblesse de notre esprit, n'allons pas abuser de cette condescendance, pour attribuer à Dieu des mains, une bouche, une voix, une forme, ou une couleur. Quand il est dit que Dieu répandit sur le visage d'Adam un souffle de vie, l'on ne doit pas se représenter un homme qui souffle dans des outres : impossible de peindre les opérations divines autrement que par des expressions sensibles (3). La plupart des objections de Celse s'évanouissaient devant cette simple distinction du sens propre et du sens figuré. Ainsi, reprend Fapologiste, la distribution de l'acte créateur en six jours n'indique pas un artisan incapable d'achever son œuvre en une seule fois, et qui ait besoin de repos pour réparer ses forces. Cette organisation progressive doit s'expliquer par des raisons plus hautes, que nous avons exposées dans nos commentaires, et sur lesquelles nous ne reviendrons pas

(1) Contre Celse, IV, 36-56 ; VI, 49-64.

(2)/6td., IV, 71.

(3)/6td., VI, &1.64; IV, 37.

ici (1). Celse relève dans l'histoire des patriarches quelques traits peu édifiants; mais où a-t-il vu que l'Ecriture sainte les approuve? Ce n'est pas justifier un crime que d'en faire le récit. Rien ne prouve mieux la sincérité des écrivains sacrés que cette habitude de rapporter fidèlement les actions de leurs ancêtres, sans dissimuler aucune faute. Une telle franchise montre précisément combien leur témoignage est digne de foi (2). D'ailleurs, est-ce bien à un païen de s'effaroucher d'une narration où l'auteur, exact à remplir sa tâche d'historien, ne croit pas devoir omettre ce qui peut ternir la réputation de son peuple. Ici, le défenseur du mosaïsme reprend l'ofl^ensive, pour s'emparer de l'arme que lui fournit son adversaire. Au moins, s'écrie-t-il, n'est-ce pas sur la Divinité que retombent les crimes ou les fautes dont les juifs et leurs ancêtres se sont rendus coupables. « Mais que voyons nous dans les histoires grecques? Des dieux qui mutilent leurs pères, et d'autres qui dévorent leurs fils; une déesse donnant une pierre au lieu de son fils au père des dieux et des hommes; un père qui excite au vice sa propre fille; une femme qui met son mari dans les chaînes avec

(1) Contre Celse, VI, 49, 50, 51, 60, 01. Il est à regretter qu'Origène ait renvoyé son adversaire purement et simplement à ses commentaires sur l'œuvre des six jours ; car, sauf de courts fragments, cette partie de ses ouvrages n'est pas arrivée jusqu'à nous. On aimerait à savoir comment il répondait à cette objection de son adversaire : « Où étaient les jours avant que le ciel fût créé, que la terre fût affermie, et que le soleil accomplît sa révolution autour d'elle? » Tout porte à croire que, suivant son habitude, il avait recours à des explications mystiques. On pourrait même induire d'un passage qu'il n'admettait pas la succession chronologique de six jours ou de six périodes dans l'œuvre de la création : « A ceux qui, interprétant l'Ecriture dans le sens littéral, prétendent que six jours ont été employés à la création du monde, nous avons opposé ce passage : Voilà le livre de la génération du ciel et de la terre lorsqu'ils furent créés au jour où Dieu fit le ciel et la terre (VI, 60). » Ces paroles semblent indiquer que, pour Origène, la série des six jours se réduisait à une succession logique, au lieu de désigner des époques réellement distinctes.

(2) Ibid., IV, 45.

l'aide du frère et de la fille du mari. Est-il besoin de citer toutes ces honteuses histoires des dieux de la Grèce, dont aucune allégorie ne peut couvrir la turpitude (1). »

Cette apologie de la Genèse serait parfaite, si la théorie d'Origène sur l'interprétation allégorique ne venait y mêler quelques réponses peu solides. La philosophie païenne avait compris qu'il était impossible de soutenir la mythologie grecque, telle qu'Homère et Hésiode la représentaient dans leurs écrits. C'est pourquoi elle s'efforçait de lui prêter un sens plus raisonnable, en réduisant les aventures des dieux aux lois et aux phénomènes de la nature. Cette explication delà mythologie par la physique avait généralement prévalu dans les écoles de la Grèce, qui comptaient ainsi restaurer le polythéisme sous une forme plus acceptable pour les esprits sérieux. Plutarque, Maxime de Tyr et Apulée avaient préparé ce mouvement d'idées qui allait se prolonger et s'étendre dans l'école néoplatonicienne d'Alexandrie (2). Quant à Celse, il professait à cet égard l'opinion que Plotin et Porphyre développeront dans leurs écrits ; mais en revendiquant pour les Grecs le bénéfice de l'interprétation allégorique, il prétendait en exclure les juifs et les chrétiens. Origène s'élève vivement contre cette partialité. De quel droit, s'écrie-t-il, voudriez-vous nous interdire de chercher des allégories dans certains passages des livres de Moïse, vous qui ne cessez d'appliquer la même méthode à vos poètes et à vos historiens? H vous plaît de découvrir un sens mystérieux derrière celui que les termes présentent naturellement h l'esprit dans la fable de Pandore racontée par Hésiode, ou dans le mythe de Pénia et de Porus que Platon a si ingénieusement décrit. Nous ne demandons pas mieux ; mais permettez-nous à notre tour de trouver des

(1) Contre Celse, IV, 43; I, 17.

(2) Voir les Apologistes chrétiens après S. Justin,!. XIP. Origines an néoplatonisme au II* siècle.

vérités métaphysiques ou morales sous l'écorce de la lettre, dans les endroits de la Genèse qui insinuent quelque chose de supérieur au fait matériel. « Quoi ! les Grecs auront le privilège de couvrir d'un voile leur philosophie; les Égyptiens et les autres barbares qui se vantent de posséder la vérité sous l'enveloppe de leurs mystères, jouiront du même droit; et les juifs, avec leur législateur et leurs écrivains, passeront dans votre esprit pour les plus grossiers de tous les hommes ! Elle sera la seule que Dieu ait déshéritée des dons de l'esprit, cette nation si bien instruite à s'élever jusqu'au Dieu incréé, à l'avoir sans cesse devant les yeux et à mettre en lui toutes ses espérances (1). »

Envisagée comme argument ad hominem, la thèse d'Origène ne laisse rien à désirer. Du moment qu'il voulait défendre une partie du récit biblique au moyen de l'allégorie, il ne pouvait mieux s'y prendre qu'en s 'autorisant de l'exemple de son adversaire : par là il enlevait tout prétexte aux objections que Gelse tirait du sens littéral. Mais nous ne saurions en dire autant, si nous envisageons la réponse, non plus relativement à l'attaque, mais en elle-même et quant à sa valeur absolue. Certes, Origène n'excédait pas son droit en voulant expliquer dans le sens allégorique le récit de la Genèse touchant la formation de la femme et le rôle du serpent tentateur (2). A vrai dire, je ne ^ois aucune nécessité de recourir à ces interprétations pour repousser les critiques de Gelse et de Voltaire. En d'autres termes, la leçon morale n'exclut pas la réalité du fait historique. Gelui qui fît l'homme du limon de la terre, a fort bien pu former la femme d'une côte de l'homme, pour marquer l'intime union des époux, fondement de la famille, et par suite

(1) Contre Celse, IV, 38-40, 49-52 ; I, 17-18. (1) Ihid., IV, 38, 39.

de la société humaine. Que le démon, revêtu comme il l'est d'un pouvoir surnaturel, ait choisi pour instrument de ses desseins un serpent réel, et qu'il ait fait mouvoir les organes de cet animal, de manière à en tirer des sons articulés, il n'y a rien là d'absurde ni d'impossible ; et si tout se réduisait à une simple allégorie morale, exprimant la lutte des sens avec l'esprit, on ne comprendrait guère que tous les anciens peuples se fussent accordés dans leurs traditions à imaginer un rapport entre le serpent et la chute primitive. Mais enfin l'opinion d'Origène, reprise plus tard par le cardinal Gajétan, quelque hardie qu'elle puisse paraître, est restée néanmoins à l'abri de toute censure ecclésiastique. Si donc l'auteur du Traité contre Celse avait restreint son système de défense aux premiers chapitres de la Genèse, qui sont en effet pleins de mystères, nous n'aurions pas de grands reproches à lui adresser ; mais il va plus loin, et dans le but de réduire à néant les objections de son adversaire, il se croit obligé d'expliquer par l'allégorie l'expulsion de nos premiers parents du paradis terrestre, la ruine de la tour de Babel et la dispersion des peuples, les puits creusés par les patriarches, et jusqu'à la différence entre les troupeaux de Jacob et ceux de Laban (1). On ne saurait le méconnaître, ce mode d'interprétation aurait mieux trouvé sa place dans une homélie que dans un ouvrage de controverse, où il s'agit avant tout d'examiner la lettre simple et nue des textes. Au lieu de faire valoir des considérations morales, il eût été préférable d'insister davantage sur le caractère historique de la Genèse, garanti par le ton même et la forme de la narration ; par les tables

(1) Contre Celse, IV, 21, 40, 43, 44 ; V, 30. Malgré cette tendance à résoudre les difficultés par le moyen de l'allégorie, Origène ne laisse pas de faire observer que le sens littéral se justifie par lui-même eu bien des endroits, notamment pour le déluge, pour l'histoire de Joseph, et même pour l'aventure de Lot et de ses filles, {fbid., IV, 41, 45, 47.)

généalogiques qui s'y trouvent dressées avec un soin extrême ; par la tradition primitive encore vivante à l'époque de Moïse ; par le petit nombre de générations qui s'étaient écoulées entre les premiers patriarches et lui ; et enfin par toute l'histoire du peuple juif à laquelle ce livre servait de préambule nécessaire et d'introduction. En se plaçant ainsi sur le terrain d'une critique ferme et sévère, Origène aurait bien mieux réussi à écarter toute comparaison entre les rêveries poétiques des Grecs et une série d'annales rédigées avec autant d'ordre que de simplicité, en dehors de toute préoccupation d'art ou de style, et sans qu'il manque un anneau à cette chaîne imposante de témoignages.

Mais si nous sommes obligés de faire quelques réserves sur la méthode qu'Origène a suivie pour justifier le récit biblique, nous ne pouvons qu'applaudir à son parallèle entre la législation religieuse, morale, civile, des juifs et celle des autres peuples de l'antiquité. Ici, la supériorité des Hébreux devenait si manifeste qu'il était presque impossible de la contester. Tandis que le reste de l'univers était plongé dans l'idolâtrie, s'écrie l'apologiste chrétien, ces chevriers, ces gardeurs de moutons, comme Celse affecte d'appeler les enfants d'Israël, n'adoraient qu'un seul Dieu. A ce trait unique on peut mesurer toute la distance qui séparait le peuple hébreu des nations païennes (1). Celse comprenait si bien la portée de cette prééminence, qu'il s'efforçait de l'amoindrir, en soutenant que la loi permettait aux juifs d'adorer le ciel et ses anges (2). Objection ridicule, que Voltaire a reprise comme d'habitude, mais sans réussir à la rendre plus sérieuse (3). Origène ne nie point que l'exemple des nations étrangères n'ait entraîné à maintes reprises une partie du peuple élu vers l'idolâtrie ; mais la loi mosaïque

(1) Contre Celse, I, 23.

(2) Ibid., V, 7 et ss.

(3) T. XXXIII, p. 221 et ss. : Juifs idolâtres.

combattait ce penchant, en proclamant le dogme de l'unité de Dieu, tandis que la mythologie grecque et les religions orientales favorisaient une telle tendance par leur enseignement et par leurs rites. Voilà le contraste éclatant, merveilleux, qui ne trouve son explication que dans le fait d'une révélation divine, conservée à travers les siècles par l'action de la même puissance qui en avait gratifié les hommes.

« Si quelqu'un, dit Origène, étudie avec soin la forme primitive de leur république et les dispositions de leurs lois, dans ces juifs si méprisés, il trouvera des hommes qui représentaient sur la terre une ombre de la vie céleste, ne reconnaissant d'autre Dieu que le Dieu suprême, et ne souffrant parmi eux aucun faiseur d'images. Il n'y avait ni peintre ni sculpteur dans leur Etat : la loi en bannissait toutes ces catégories de gens, afin qu'il n'y eût aucune occasion de fabriquer des simulacres qui induisent en erreur les hommes ignorants, et détournent de Dieu les yeux de l'âme pour les rabaisser vers la terre. Ecoutez l'une des clauses de leur loi : « Ne péchez point en vous taillant un ouvrage de sculpture ou une image quelconque, soit une représentation d'homme ou de femme, soit une figure des animaux qui sont sur la terre, ou des oiseaux qui volent dans les airs, ou des reptiles qui rampent sur la terre, ou des poissons qui se meuvent dans l'eau.» L'intention de la loi était qu'ils s'en tinssent à la vérité de chaque être, sans la déguiser par ces fausses apparences d'homme ou de femme, de bête ou d'oiseau, de reptile ou de poisson. Voici encore qui est grand et magnifique : « En levant les yeux au ciel, et en voyant le soleil, la lune, les astres, tout Tornement du ciel, gardez-vous bien de l'erreur qui vous porterait à adorer ces choses et à les servir (1). »

En même temps qu*il détruisait par ces textes formels, positifs, les allégations de Celse, Origène indiquait le véri-

(i) Contre Celse, IV, 31.

table but de la législation mosaïque, qui consistait à préserver les juifs de Tidolâtrie en sauvegardant la doctrine de l'unité de Dieu au milieu du naufrage universel des saines croyances. Telle est la fin suprême à laquelle tendait tout cet ensemble de prescriptions minutieuses dont le sens et la portée échappaient au philosophe païen. De là cet isolement dans lequel la loi retenait le peuple dépositaire des espérances de l'humanité, et ce mur de séparation qu'elle élevait entre Israël et les nations païennes. Ignorant le motif qui portait les Juifs à se concentrer en eux-mêmes et à éviter le contact de la gentilité, les païens voyaient dans une telle conduite l'effet d'une haine profonde pour le reste du genre humain, odium generis humani, comme disait Tacite. Mais si les préjugés de race leur avaient permis d'étudier avec soin cette vaste économie civile et domestique, ils n'eussent pas manqué d*admirer avec Origène une législation si propre à développer la vie religieuse et morale d'un peuple. Jamais l'établissement mosaïque n'a trouvé de panégyriste plus ardent ni plus habile à faire ressortir les qualités qui lui assuraient la prééminence sur toutes les institutions de l'ancien monde :

« Combien était admirable la police d'un État où l'efféminé ne pouvait pas même se montrer en public ; où les courtisanes, dont les amorces sont si dangereuses pour la jeunesse, n'étaient pas souffertes; où les plus justes, désignés au choix de leurs concitoyens par l'intégrité d'une longue vie, rendaient les arrêts de la justice, et, suivant un usage particulier à la langue hébraïque, recevaient le nom de dieux, à cause de leur probité plus qu'humaine; où l'on voyait la nation tout entière adonnée à l'étude de la sagesse, ayant des jours fixes appelés sabbats, et d'autres jours de fêtes destinés à l'explication publique des lois divines ! Et que dirai-je de leur hiérarchie sacerdotale, de leurs rites, de leurs sacrifices, dont les innombrables

symboles oflraient un sens si élevé à ceux qui les étudiaient attentivement (1)? »

La Grèce avait donc beau vanter la splendeur de ses arts^ et de sa littérature, tout cet éclat dont elle se montrait si fière ne servait qu'à mettre en relief son infériorité religieuse et morale. Plus le sophiste païen cherchait à rabaisser la nation juive, moins il parvenait à expliquer comment cette « troupe d'esclaves fugitifs » était arrivée à posséder un ensemble de doctrines et d'institutions auquel le polythéisme n'avait rien à opposer. On comprend que Tapologiste chrétien aime à revenir sur un thème qui lui offre tant d'avantage. Cette comparaison entre un amas de vaines pratiques, vides d'enseignements sérieux, sans influence salutaire sur la conduite des hommes, et une législation qui saisissait l'âme partons les côtés pour l'élever jusqu'au Dieu unique, une telle comparaison, dis-je, suffisait à montrer que le mosaïsme n'était pas une œuvre purement humaine; et les efforts de Gelse pour déprécier le caractère et l'intelligence des juifs, bien loin d'affaiblir cette conclusion, n'aboutissaient qu'à lui prêter une nouvelle force. Si l'on n'envisage que la surface des choses, la civilisation grecque a de quoi éblouir l'imagination ; mais il ne faut pas se laisser tromper par les apparences : la valeur morale d'un peuple doit se mesurer à la somme de connaissances et de vertus qu'il possède ; or, le moindre d'entre les juifs, éclairé par sa religion, était plus instruit sur son origine, ses devoirs et sa croyance que le premier philosophe de la gentilité. Voilà le phénomène merveilleux qu Origène fait briller aux yeux de son adversaire :

« Si l'on s'attache, dit-il, à pénétrer l'intention du législateur et qu'on veuille comparer la république judaïque à toutes les autres, il n'en est aucune qui paraîtra plus digne

(1) Contre Celse, IV, 31.

d'admiration. En eCfet ce peuple avait banni tout ce qui est inutile à la vie humaine pour ne conserver que les choses vraiment profitables. Un avait ni jeux publics, ni spectacles, ni courses de chevaux ; il ne souffrait point de ces femmes qui vendent leur beauté au premier venu, sans respect de l'ordre que la nature a établi pour la conservation du genre humain. Quel avantage n'était-ce point pour les juifs d'être instruits, dès leur plus tendre enfance, à s'élever au-dessus de toutes les choses sensibles, à ne renfermer Dieu dans aucune d'elles, mais à le chercher plus haut et au -delà du monde des corps? Quel avantage n'était-ce pas encore pour eux de sucer avec le lait et d'apprendre, en apprenant à parler, la doctrine de l'immortalité de l'âme, des supplices souterrains et des récompenses destinées à la vertu? Il est vrai que ces dogmes n'étaient proposés aux enfants et aux esprits de même trempe que sous des images proportionnées à leur culture ; mais pour ceux qui, poussant plus loin leurs recherches, désiraient pénétrer la raison des choses, ce qui, jusque-là, n'avait été que des mythes, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, se transformait à leur égard en laissant voir la vérité même qui s'y trouve renfermée. Du reste, pour mériter le nom de portion ou d'héritage de Dieu, ils méprisaient toute divination comme une vaine supercherie, comme une pratique inspirée par les démons plutôt que par une sainte intelligence, ne cherchant la connaissance de l'avenir que dans ces âmes qui, à cause de leur exquise pureté, recevaient l'esprit du Dieu suprême. Que dire aussi de cet ordre si sagement et si justement établi, tant pour les maîtres que pour les serviteurs, suivant lequel un juif ne pouvait servir plus de six ans? Gelse a donc beau faire et beau dire, il n'empêchera pas les juifs de l'emporter en lumières, non seulement sur le commun des hommes, mais même sur ceux qui passent pour philosophes ; car ces philosophes, après toutes leur belles spéculations, ne lais- T. n. 19

sent pas de retomber dans le culte des idoles et des démolis, tandis que le moindre d'entre les juifs s'attache uni"qt3ement au vrai Dieu. A cet égard, on iie saurait les blârtier de se montrer fiers et de fuir tout commerce avec 1*6 reste des hommes comme avec des profanes et des impies. Et plût à Dieu qu'ils n'eussent pas violé leur loi en conspirant, premièrement contre la vie de leurs prophètes, et enfin contre celle de Jésus. Nous aurions eu un modèle de cette république céleste dont Platon a bien tâché de donner uae idée, mais sans pouvoir atteindre par l'imagination à ce que Moïse et les prophètes ont su exécuter ; car par leurs discours dégagés de toute superstition, ils sont parvenus à fonder une race d'hommes choisis, une nation sainte et consacrée à Dieu fl). » ' *

J'ai cité tout au long ce bel éloge de la loi mosaïc^ue, parce qu'il renferme une réponse décisive aux attaques de Celse contre l'Ancien Testament. Montrer que toute cette économie religieuse et civile venait aboutir au dogme de l'unité de Dieu, pour le conserver et le défendre, c'était la Vraie manière d'expliquer la mission historique du peuple juif. Et maintenant, continue l'apologiste, que l'on puisse signaler certains rites communs aux Hébreux et à d'autres peuples, il ne s'ensuit rien de là contre l'excellence du mosaïsme. Malgré leur ressemblance matérielle, on ne saurait identifier des pratiques si différentes quant à leur but. Celse à qui Voltaire emprunta cette objection, comme tant d-autres, avait remarqué que la circoncision était également eh usage chez les Egyptiens et les habitants de la Gholchide (2). — Fort bien, lui répond Origène, mais n'oubliez pas d'ajouter qu'elle avait une signification toute particuhère pour les descendants d'Abraham : c'était le sceau inviolable de l'alliance divine et le gage des bénédictions célestes sur

(1) Contre Celse, V, 42, 43

(2) Ibid., I, 2è; V, 47, 48. — Voltaife, DiiiUphU., art. Circoniision>,

la postérité du patriarche ; rien de pareil chez les nations idolâtres. Quant à prétendre avec les deux incrédules que les juifs tenaient ce rit des Egyptiens, c'est là une assertion complètement dénuée de preuve. On peut soutenir avec bien plus de vraisemblance que les prêtres égyptiens avaient adopté un usage pratiqué par l'illustre Hébreu devenu le premier ministre de Pharaon; ou, mieux encore, qu'ils avaient emprunté la circoncision aux Arabes descendants d'Abraham par Ismaël, et dominateurs de l'Egypte pendant un assez long espace de temps. Cette dernière hypothèse acquiert une grande probabilité si l'on observe, avec Clément d'Alexandrie et Origène, que la circoncision des Egyptiens ressemblait beaucoup plus à celle des Arabes qu'à celle de Juifs. Mais lors même que cette cérémonie aurait été établie chez d'autres peuples antérieurement aux Hébreux, il serait toujours vrai de dire que la loi mosaïque y attachait un sens différent, comme le baptême chrétien conserve son caractère propre et original, bien que le sentiment de la déchéance universelle eût inspiré aux païens eux-mêmes la coutume des lustrations.

Cette sagacité avec laquelle Origène compare le mosaïsme aux systèmes religieux de l'antiquité païenne, je ne la retrouve pas au même degré sur d'autres points, où les opinions particulières de l'auteur lui suggèrent des réponses peu solides. C'était une réflexion judicieuse que de rappeler au philosophe païen la haute vénération dont jouissaient dans tout l'Orient les noms d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. En présence de faits bien constatés et généralement admis, Origène pouvait en appeler avec confiance à la vertu merveilleuse des formules consacrées où figuraient les noms de ces pères de la race juive : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, toi qui submergeas dans la mer Rouge le roi des Egyptiens, etc. » Mais pourquoi prétendre que ces noms ne possèdent plus ni force ni efficacité contre les

démons et toutes les puissances nuisibles, du moment qu'on les traduit en grec par des termes équivalents (1)? Voilà une opinion fort singulière, qui n'était guère de nature à fortifier l'argumentation, car les résultats de la prière sont dus à la foi et non aux mots d'une langue de préférence à ceux d'un autre. En expliquant la distinction que la loi mosaïque établissait entre les animaux purs et impurs, c'est à-dire bons ou mauvais à manger, Origène me semble également avoir donné une place trop exclusive aux raisons mystiques. Il ne se trompe pas en disant que Moïse cherchait à écarter par là de vaines superstitions; mais sous prétexte de montrer que chaque espèce de démon a quelque affinité avec chaque espèce d'animal, il néglige entièrement les motifs. d'hygiène qui avaient inspiré en grande partie le législateur juif (2). Enfin, à force de vouloir prêter à la loi ancienne un sens trop spirituel, il en arrive à méconnaître quelque peu la différence qui devait exister entre les deux Testaments quant à leur sanction. Nul doute que les biens de l'âme ne fussent la récompense principale du juste qui observait fidèlement les prescriptions de la loi mosaïque ; mais les prospérités temporelles entraient pour une large part dans les promesses que Dieu avait faites au peuple juif, afin de le porter à l'accomplissement du pacte solennel conclu avec ses ancêtres. Réduire à des avantages purement spirituels l'effet des bénédictions divines sur la postérité d'Abraham, c'était une explication qui pouvait couper court aux objections de l'adversaire, mais qui avait le tort de trop assimiler la loi ancienne à la loi évangélique(3). Voilà des défauts bien légers dans un si grand ouvrage, mais qu'il faut relever avec autant de soin que les qualités, si on veut l'apprécier à sa juste valeur.

(1) Contre Celse, IV, 33, 3J ; V, 45 ; I, 24, 25.

(2) Ibid., IV, 93.

(3) Jbid., VII, 18-23.

Après avoir mis hors d'atteinte les faits de l'histoire juive et les prescriptions de la loi mosaïque, Origène se tourne vers les prophéties de l'Ancien Testament pour en déterminer la signification véritable et la haute portée. C'est par ce côté que la controverse avec Gelse vient toucher au christianisme, car les prophéties, en rattachant l'avenir au passé, marquent le point intermédiaire entre les deux alliances. Toute sainte qu'elle était par elle-même, l'ancienne loi devait franchir les limites étroites qui la restreignaient à un seul peuple pour se fondre dans une économie plus parfaite et destinée à embrasser toutes les nations de la terre. La révélation patriarcale et la révélation mosaïque formaient comme les propylées du temple où l'humanité entière allait être appelée à servir le vrai Dieu. Ici le débat s'élargit pour l'apologiste chrétien avec l'horizon qui se découvre devant lui : ce n'est plus à un seul adversaire, mais à deux qu'il devra faire face désormais. Juif et païen tour à tour, Celse réunira dans une même attaque les objections qui partent des deux camps. Défenseur des cultes polythéistes que menace la doctrine évangélique, il se fera l'écho du judaïsme devenu infidèle à sa mission. La divinité de la religion chrétienne, voilà donc le grand thème sur lequel va se concentrer la discussion, car la défense du mosaïsme n'est que le prélude de la démonstration évangélique. Or, si toutes les questions s'efTacent auprès de cellelà, il n'est pas non plus de sujet où Origène ait déployé autant de logique et de véritable éloquence.

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