TRENTE-DEUXIÈME LEÇON
La divinité de la religion clirétienne démontrée par les prophéties et par les miracles. — Méthodes diverses que Celse emploie pour enlever à la révélation un argument dont il sent la force. — Objection tirée de l'incrédulité des juifs. — Comparaison des miracles évangéliques avec les faux prestiges du paganisme. — Possibilité de l'ordre surnaturel. — Dans quels termes la question se posait au III« siècle entre les adversaires et les défenseurs de la religion chrétienne.
Messieurs,
La défense du mosaïsme, avons-nous dit, n'est qu'une introduction à l'apologie de la religion chrétienne. C'est l'Église que Celse voulait atteindre dans la synagogue; et sa critique des livres de l'Ancien Testament n'avait d'autre but que d'enlever à l'Evangile cette grande base doctrinale et historique. La discussion à laquelle il s'était livré jusqu'ici ressemblait fort à un combat d'avant-postes, prélude ordinaire d'un engagement plus sérieux. Ni l'Etat païen, ni la philosophie grecque ne se seraient préoccupés de la religion juive, s'il ne s'était agi pour eux d'abattre l'arbre vigoureux que la main de Dieu venait de greffer sur ce tronc séculaire; aussi la divinité du christianisme allait-elle devenir le point cardinal de la controverse entre Celse et Origène. Le sophiste païen mettra tout en œuvre pour rabaisser l'Eglise au niveau des institutions purement humaines ; et l'apologiste chrétien ne négligera aucun argument propre à montrer qu'elle est marquée du sceau divin. Or quel est le genre de preuves qui peut servir de fondement à une révélation surnaturelle? Evidemment ni les lois de la
nature ni les principes de la raison n'ont eii euîf-ïïiên^es d^ quoi garantir une manifestation de ce genre. A des vérités qui dépassent la portée de l'intelligence humaine, il faut des preuves du même ordre ; et s'il a plu à Dieu d'établir au milieu des hommes une œuvre supérieure à leurs forces, il a dû en attester l'origine par des signes non équivoques de sa puissance. En d'autres termes, une révélation a besoin de chercher son appui là-même d'où elle dérive, c'est-à-dire dans une action directe et immédiate de la Divinité. Dès la première page de son livre, Origène a parfaitement tracé le cercle où doit se mouvoir la démonstration évangélique ;
« La vérité du christianisme se démontre par un genre de preuves qui lui est propre, et qui a un caractère divin, dont n'approche aucun pirgument fourni par la dialectique grecque. Cette démonstration divine, l'apôtre l'appelle la démonstration de l'esprit et de la puissance : de l'esprit à cause des prophéties, particulièrement de celles qui regardent la personne du Christ, prophéties dont l'évidence suffit pour convaincre ceux qui les lisent; de la puissance, à cause des miracles dont la réalité se prouve par un grand nombre de raisons, entre autres par les vestiges qui restent encore de ce pouvoir parmi ceux dont la vie se règle sur les préceptes de l'Evangile (1). »
Un peu plus loin, l'apologiste détermine de nouveau, pt avec la même clarté, l'état de la question entre l'incrédulité et la foi :
« Notre société est établie sur la puissance divine, de telle sorte que Dieu lui-même en jeta les fondenaents, lorsqu'il apprit aux hommes par la bouche des prophètes à ■espérer l'avènement du Christ qui devait venir les sauver. Q^r pins les infidèles font d'efforts pour cionner nn démenti
(1) Contre Celse, I, 2.
à cette vérité, plus ils montrent que notre doctrine émane du Verbe divin, et qu'il faut reconnaître Jésus pour le Fils de Dieu après comme avant son incarnation. Je dis, après son incarnation ; car pour quiconque sait voir des yeux de Tâme, il est manifeste que cette doctrine est vraiment digne de Dieu ; qu'elle descend du ciel ; qu'elle ne doit ni son origine ni ses progrès à la science humaine, mais à Dieu, qui, s'étant manifesté par les effets multiples de sa sagesse et par une infinité de miracles, a premièrement établi le judaïsme et puis le christianisme (l). »
Les prophètes et les miracles, voilà donc les deux premières colonnes de Pédifîce que Celse essayait d'ébranler. Or, Messieurs, il y avait trois manières de combattre l'argument que le christianisme tirait des prophéties. La première consistait à soutenir que la prophétie est impossible, qu'elle répugne aux attributs divins ou qu'elle impHque contradiction : c'est le point de vue auquel doivent se placer les rationalistes. Puis, l'on pouvait faire cause commune avec les Juifs, et prétendre que les prophéties de l'Ancien Testament n'avaient pas trouvé leur accomplissement dans la personne de Jésus-Christ. Enfin, le paganisme orthodoxe, si l'on peut s'exprimer de la sorte, fournissait un autre plan d'attaque, fondé sur l'assimilation des prophéties de la Bible avec les oracles de l'antiquité grecque ou romaine. Chose singulière, et qui prouve, sinon sa bonne foi, du moins la souplesse de son esprit, Celse emploie tour à tour les trois méthodes ; et, pourvu qu'il enlève à la religion chrétienne un argument dont il sent la force, il emprunte indifTéremment le masque d'un épicurien, d'un juif ou d'un sectateur fervent du polythéisme.
N'imputons pas toutefois au philosophe païen des opinions trop radicales. Différant en cela d'une école moderne, Celse
(1) Contre Celse, III, 14.
ne niait pas directement la possibilité du surnaturel, c'està-dire des prophéties et des miracles. Cette négation qui implique l'athéisme en détruisant la puissance divine, lui aurait ôté toute confiance auprès de ses lecteurs. A défaut de convictions, les règles de la prudence l'avertissaient de ne pas trop se découvrir, en émettant une assertion comme celle de Voltaire : « Il est évident qu'on ne peut savoir l'avenir, parce qu'on ne peut savoir ce qui n'est pas. » A ce compte-là, Dieu lui-môme ne pourrait pas savoir l'avenir; et quant à nous, il nous serait impossible de connaître le passé ; car si l'avenir n'est pas encore, le passé a cessé d'être. De pareils raisonnements n'entraient pas dans l'esprit de Gelse, trop avisé pour se les permettre. Mais tout en ne contestant pas sur le surnaturel a priori, il a pourtant posé quelque part un principe qui aboutirait au même résultat par voie de conséquence. A l'entendre, la prophétie déterminerait fatalement la résolution de celui dont le thaumaturge a prévu l'acte. Cette maxime étrange, il l'avance à propos de la prédiction du Christ touchant la trahison de Judas et le reniement de saint Pierre : « Puisque le Christ était Dieu, dit le sophiste, et qu'il avait prédit ces choses, il fallait nécessairement qu'elles arrivassent. Un Dieu aurait donc changé en impies et en scélérats ses disciples et ses prophètes ! (1) » Nous ignorons si l'auteur de cet argument en comprenait toute la portée, mais il est évident que l'objection tendait à prouver l'impossibilité de la prophétie. Car si la prédiction donne à l'action prédite le caractère de la fatalité, elle implique contradiction, puisque Dieu a doué l'homme du libre arbitre. Vaine subtilité qu'Origènen'apas de peine à détruire en la rapprochant d'autres sophismes captieux que Cicéron avait déjà cités dans son livre duDestin : « Si vous êtes destiné à relever de cette maladie, que
(1) Contre Celse, II, 20.
VOUS appeliez le médecin, ou que vous ne l'appeliez pas, vous en relèverez. Si, au contraire, vous êtes destiné à ne pas en relever, que vous appeliez le médecin, ou que vous ne l'appeliez pas, vous êtes perdu. Donc, en toute hypothèse, le recours au médecin est inutile. » Autre raisonnement de la même force : « Si vous êtes destiné à avoir des enfants, vous en aurez, soit que vous preniez une femme, soit que vous n'en preniez pas ; mais si vous êtes destiné à ne pas avoir d'enfants, vous n'en aurez pas, soit que vous preniez une femme, soit que vous vous en absteniez. Donc, dans l'un comme dans l'autre cas, il est inutile de vous ma^ rier (1). » Le vice de ces arguments saute aux yeux : ils supposent qu'une chose arrive parce qu'elle est prédite, tandis qu'elle est prédite parce qu elle arrivera. La simple prévision d'un acte étant extérieure à celui qui le produit, ne saurait influer sur sa liberté qui demeure intacte, bien qu'une intelligence supérieure puisse prévoir l'usage qu'il en fera. Autre chose, dit Origène, est d'affirmer que les prophéties s'accomplissent certainement (Ttavxwç), autre chose de prétendre qu'elles s'accomplissent fatalement (avaYxa<7[xevo)ç) . Éclairé par une lumière infaillible, le prophète prévoit dans quel sens se portera la volonté de l'agent : voilà pourquoi il a la certitude. Sous l'influence des motifs qu'il discute et des mobiles qui le poussent, l'agent se détermine à poser tel acte de préférence à tel autre : c'est ce qui fait qu'il reste libre. L'apologiste chrétien réfute admirablement ce que les logiciens appellent une vaine subtilité (àpyoç ).ÔYo;) :
« Celse s'imagine qu'une chose divinement prédite n'arrive qu'en vertu de cette prédiction. Mais nous sommes loin de lui accorder ce point. A notre avis, le prophète n'est pas la cause de l'événement ; mais l'événement, devant arriver,
(1) Contre Celse, II. 20.
même quand il n'aurait pas été prédit, donne à celui qui connaît l'avenir l'occasion de le prédire. Il faut que l'auteur d'une prédiction ait ceci dans sa pensée : telle chose pouvant arriver ou n'arriver pas, voici ce qui arrivera. Nous ne prétendons nullement que les prophètes enlèvent à ce qu'ils prédisent la possibilité d'arriver ou de n'arriver pas, comme s'ils disaient: telle chose arrivera nécessairement, et il est impossible qu'elle arrive d'une autre manière. C'est ainsi qu'il faut comprendre toutes les prédictions diverses que l'Écriture sainte et l'histoire des Grecs nous rapportent sur les choses dépendantes de la volonté de l'homme (1). »
Évidemment, Messieurs, ce n'est pas sur un pareil terrain que pouvait s'engager une lutte sérieuse entre Celse et Origène concernant les prophéties de l'Ancien et du Nouveau Testament. Aussi devons-nous constater que l'adversaire du christianisme se contente de jeter en passant une objection dont le bon sens le plus vulgaire suffisait à démontrer la faiblesse. Pour un homme qui faisait volontiers arme de tout, il valait bien mieux prêter la main aux juifs, et soutenir avec eux que les prophéties de la Bible ne s'étaient pas accomplies dans la personne de Jésus-Christ. A Torigine de l'Eglise, la philosophie païenne affectait de confondre les juifs et les chrétiens dans un commun mépris ; mais, mieux éclairé là-dessus que la plupart de ses coreligionnaires, Celse n'avait pas tardé à s'apercevoir qu'il régnait entre les uns et les autres un dissentiment profond. Tandis que ceuxci reconnaissaient Jésus-Christ pour le Messie prédit par les prophètes, ceux-là s'obstinaient à reculer dans l'avenir l'effet des promesses divines. Ce désaccord devait suggérer à un adversaire habile l'idée de mettre les chrétiens aux prises avec les juifs. Et, parle fait, Celse n'a pas manqué de tirer parti d'une situation qui lui paraissait si favorable à sa
(1) Contre Celse, II, 25.
cause. De même qu'il semblera piquant à Voltaire de calomnier l'Église sous le masque du rabbin Akib, ainsi l'épicurien du 11° siècle s'était-il fait un malin plaisir de placer dans la bouche d'un juif ses objections contre l'accomplissement des prophéties messianiques (1). Mais dans un ordre d'idées où la défense était si facile, un pareil stratagème ne pouvait aboutir qu'à ménager à l'apologiste chrétien un triomphe éclatant.
Gomment, en effet, effacer de l'horizon de l'histoire cette aurore prophétique dont les lumières avaient fait présager à quarante siècles l'avènement du christianisme ? Avec de l'habileté, on pouvait sans nul doute, comme on le peut encore, épiloguer sur l'une ou l'autre prédiction prise isolément, pour la détourner de son véritable sens ; mais quel moyen de rompre ce faisceau de prophéties qui se prêtent une force réciproque, et dont chacune se rattache à celle qui la suit pour confirmer celle qui la précède? Gomment nier que l'Évangile soit écrit d'avance dans la Bible, et que les traits du Messie épars à travers l'Ancien Testament viennent se réunir dans la figure du Ghrist, expression réelle et concrète de l'idéal prophétique? Sans vouloir épuiser un sujet sur lequel son adversaire ne possédait que peu de données, Origène passe en revue quelques-unes des pages de cet Évangile antidaté de plusieurs siècles. Ici, c'est Isaïe qui prédit que l'Emmanuel naîtra d'une vierge pure et sans tache ; là, c'est Michée qui désigne Bethléem comme le lieu d où sortira le Messie (2). Plus loin, c'est encore Isaïe qui décrit la passion du Sauveur dans ses causes et dans ses principales circonstances. Ailleurs, c'est Jacob qui précise l'époque de la venue du Rédempteur, en la rattachant à celle où le sceptre devait sortir à jamais de Juda (3). Toutes
(1) Œuvres de Voltaire, t. XXXlI,'p. 405 et ss. Sermon du rabbin Akib.
(2) Contre Celse, I, 31, 35, 51.
(3) Jbid., I, 53, 54, 55.
ces prophéties, Origène les discute avec beaucoup de sagacité, pour montrer à la lumière des événements qu'elles s'appliquent à Jésus de Nazareth, et non à d'autres personnages, encore moins au peuple juif pris collectivement, ainsi que le prétendaient quelques rabbins (1). Quand l'adversaii e, dérouté par cette logique franche et vigoureuse, se rejette de côté ou d'autre pour esquiver la conclusion, l'apologiste le ramène au point précis de la controverse : les prédictions ont-elles été faites? se sont-elles accomplies dans la personne de Jésus-Christ? Voilà les deux questions qu'on doit examiner (2). Il ne sert à rien de dire que le langage des prophètes n'est pas toujours d'une clarté irrésistible. Oui, sans doute, ils s'expriment quelquefois à mots couverts, sous le voile de la parabole et de l'allégorie; mais, pour être obscurs en maint endroit, leurs oracles n'en ont pas moins un sens profond, qu'il faut pénétrer en dégageant l'idée de son enveloppe métaphorique. D'ailleurs, c'est l'événement qui démontre la vérité d'une prophétie, et qui en éclaircit la signification. La Bible s'illumine aux clartés de l'Évangile ; et c'est en rapprochant ces deux termes, qu'on saisit le rapport entre la prédiction et son accomplissement (3).
Ici, Messieurs, Origène venait se heurter à une objection assez spécieuse. Si les prophéties de l'ancienne loi avaient un degré de clarté suffisant pour subjuguer l'intelligence, comment se fait-il qu'une partie du peuple juif ait refusé de reconnaître le Messie dans la personne de Jésus-Christ? Il n'est peut-être pas d'observation que l'on retrouve plus souvent dans la bouche des rationalistes ; mais, comme sur tant d'autres points, c'est à Celse que revient l'initiative de l'attaque. « Quel Dieu, s'écrie-t-il, apparaissant au milieu
(1) Contre Cehe, I, 50, 55.
(2) Ibid., VII, 14.
(3) Ibid., VII, 9, 10, 11, 12; II, 19.
302 LE TRAITÉ CONTBE CÈLSE
des hommes a jamais trouvé en eux de l'incrédulité, dans ceux-là surtout qui espéraient sa venue? Comment pouvaient-ils ne pas le reconnaître, s'ils l'attendaient depuis tant de siècles (1)? » La réponse d'Origène est admirable de bon sens et de justesse. Aune difficulté qui ne laisse pas de frapper de prime abord, il oppose deux raisons: l'une, plus générale, tirée de l'opiniâtreté avec laquelle les hommes persistent dans leurs préjugés de naissance et d'éducation ; l'autre, particulière au peuple juif. Si l'on considère d'une part, que le merveilleux spectacle de l'univers n'empêche pas les athées de nier l'existence de Dieu ; et, d'autre part, que dix-huit siècles de durée, en ajoutant chaque jour de nouvelles preuves à la démonstration du christianisme, n'ont pu réussir à briser la résistance des incrédules, on devra souscrire sans réserve à ces réflexions inspirées par une étude attentive du cœur humain:
« Telle est la force du préjugé et de l'esprit de dispute qu'on résiste à l'évidence plutôt que d'abandonner des sentiments dont l'âme s'est une fois imbue ; et de toutes les habitudes, il n'en est pas dont on se dégage plus difficilement que de celles qui tiennent au dogme. Nous savons ce qu'il en coûte pour renoncer à une coutume quelconque. Que de peine n'éprouvons-nous pas à quitter les maisons, les villes, les bourgs, les hommes auxquels nous rattachent les liens de l'habitude? Voilà le motif pour lequel tant de juifs ne se sont rendus ni à l'évidence des prophéties, ni à l'éclat des miracles de Jésus-Christ, fortifiés par les circonstances merveilleuses de sa passion. Pour se convaincre que c'est là une des faiblesses de la nature humaine, il suffit de considérer avec quelle ténacité on conserve les mœurs de sa famille et de sa patrie, quelque honteuses et déraisonnables qu'elles soient. 11 vous faudra de grands efforts
(1) Contre Celse, II, 75.
pour désabuser un Égyptien des superstitions paternelles, et de son culte pour les animaux sans raison auxquels il rend les honneurs divins, à tel point qu'il aimerait mieux mourir que de manger leur chair. Nous avons insisté sur ce point, afin de répondre à ceux qui pourraient nous dire : si les prophéties concernant Jésus étaient claires, pourquoi donc les Juifs n'ont-ils pas accepté la doctrine de celui qui se présentait à eux, ni suivi la bonne voie qu'il leur montrait (l). »
Ce raisonnement, fondé sur l'étude de l'histoire et de la nature humaine, suffisait à coup sûr pour détruire l'objection tirée de Tincrédulité des juifs. Mais Origène ne s'en tient pas à ces observations générales ; et, comme il avait plu à Gelse de mettre en scène un juif argumentant contre les chrétiens, l'apologiste s'empresse de faire valoir une considération plus spéciale, qu'il emprunte à l'histoire du peuple d'Israël. Gomment s'étonner, dit-il, que cette race à la tête dure et au cœur incirconcis ait refusé de reconnaître le Messie prédit par les prophètes, elle, qui dès l'origine s'était montrée rebelle à la voix de son législateur? Dieu multiplie les prodiges pour l'arracher à la servitude d'Egypte ; il lui ouvre un passage à travers la mer Rouge, marché devant elle dans la colonne de feu et la nuée lumineuse, lui donne les préceptes du Décalogue sur le Sinaï ; et la voilà qui, le lendemain, se fabrique un veau d'or, à l'instar des Egyptiens, pour l'adorer en place du vrai Dieu! Ne vous semble-t-il pas que la dernière page des annales éè ce peuple ressemble singulièrement à la première ? « Oui, continue Origène, les Juifs sont toujours les mômes. Vainement Dieu les environne de prodiges ; vainement il \e\iT manifeste sa présence parmi eux, tout le temps qu'ils voyagent dans le désert, ils donnent des marques de leur
(1) Contre Celse, I, 52.
incrédulité, ainsi qu'il est écrit dans leur propre loi. Aujourd'hui, ni le merveilleux avènement de Jésus, ni ses discours pleins d'autorité, ni les miracles qu'il opère en présence de tout le peuple, rien ne peut vaincre leur résistance. Il n'en faut pas davantage, ce me semble, à qui voudra établir que l'incrédulité des Juifs à l'égard de Jésus s'accorde parfaitement avec ce que nous lisons sur leur opiniâtreté primitive... Est-il surprenant qu'un même peuple ait témoigné la même incrédulité dans des circonstances toutes pareilles ? Car, quand vous péchâtes contre Dieu en refusant de croire Moïse, il s'agissait du premier établissement de votre loi, comme il s'agit ici du premier établissement de la nouvelle alHance, de la seconde loi, dont Jésus est le médiateur. Que faitesvous donc en rejetant Jésus? Vous attestez contre vousmêmes que vous êtes bien les enfants de ces incrédules du désert ; et, selon la parole du Sauveur, vous témoignez assez que vous consentez aux œuvres de vos pères (1). »
L'obstination des Juifs ne prouve donc rien contre la clarté des prophéties messianiques ; elle montre tout simplement qu'Israël a tini par où il avait commencé, par une révolte contre l'autorité de Dieu. Ce peuple indocile, dit 'Origène, a interprété les divins oracles dans un sens grossier et charnel ; il a confondu deux avènements du Christ, également prédits : l'un, glorieux, où l'immortel Roi des siècles apparaîtra pour juger les vivants et les morts à la fin des temps ; l'autre, plein d'humiliations et d'opprobres, où la grande victime de propitiation devait s'immoler pour le salut du genre humain (2), Quant à leur chimère d'un Messie conquérant, destiné à réunir sous leur domination tous les peuples de la terre, les juifs devraient en être désabusés à la vue des calamités qui sont venues fondre sur eux, comme
(1) Contre Celse, II, 74, 75.
(2) Ibid.,l, £6; 11,29.
châtiment de leur incrédulité. A ce contraste entre leur ancien état et leur situation présente, il leur serait facile de reconnaître que Dieu a tranché la question par un argument sans réplique, et que ralliance primitive est rompue pour toujours. « Voyez les juifs, s'écrie l'éloquent écrivain : depuis la venue de Jésus, Dieu les a entièrement abandonnés. De tout ce qu'ils avaient autrefois d'auguste dans leur religion, plus rien ne leur reste: vous chercheriez vainement parmi eux un signe qui annonce la présence de quelque divinité. Plus de prophètes! plus de miracles!... Est-il vrai, oui ou non, qu'il ne s'est pas écoulé une génération entière entre la dispersion totale des Juifs et le traitement qu'ils avaient fait subir à Jésus? Car enfin, si je ne me trompe, quarante-deux ans après qu'ils l'eurent mis en croix, Jérusalem fut détruite de fond en comble ; et nous ne lisons pas que, depuis son origine, la nation juive ait été privée pendant un aussi longtemps de l'exercice de son culte, et assujettie à de plus forts qu'elle. Si, à cause de ses péchés, elle a paru quelquefois être abandonnée, le secours divin ne lui a jamais fait défaut: ramenée dans ses foyers bientôt après, elle a pu chaque fois vaquer de nouveau et avec une entière liberté aux prescriptions de sa loi. Parmi les preuves qui font voir qu'il y avait en Jésus quelque chose de divin et de sacré, nous pouvons donc compter les calamités si nombreuses et si terribles que les Juifs ont éprouvées et éprouvent encore à cause de lui (1). »
Quelque habile que pût être sa manœuvre, Gelse n'avait pas réussi à renverser les prophéties de la Bible en plaçant ses objections dans la bouche d'un juif. Aussi le sophiste païen jelte-t-il là cette arme de circonstance pour essayer d'un autre plan d'attaque. Cette fois, c'est vers le polythéisme qu'il se tourne, afin d'y trouver quelque chose qui
(l) Contre Celse, II, 8 ; IV, 22 ; VIII, 42.
puisse contrebalancer les prédictions de l'Ancien Testament. « Ils comptent pour rien, dit-il avec humeur en parlant des chrétiens, les oracles de la Pythie, des Dodonides, d'Apollon Glarien, des Branchides, d'Ammon et de mille autres devins, quoique leur influence ait peuplé la terre. S'agit-il au contraire des prédictions de la Judée, qu'elles aient été formulées ou non à la manière du pays, ils les tiennent pour merveilleuses et irréfragables (1).)) Après avoir fidèlement rapporté l'observation de son adversaire, Origène le suit sur ce nouveau terrain, pour montrer qu'on ne saurait établir de comparaison sérieuse entre les prophéties messianiques et les oracles du paganisme. Il ne songe pas môme à profiter de l'avantage que lui offrirait le sentiment d'Aristote et des péripatéticiens, celui d'Épicure et de son école, pour réduire toutes ces divinations grecques à une pure supercherie. Il veut bien admettre l'action de quelque puissance surnaturelle dans les oracles que rendaient la Pythie et ses pareilles ; mais faut-il en conclure à l'exercice d'un ministère divin? Assurément non. Il y a des énergies bien diverses dans l'ordre surnaturel, et si Dieu inspire les vrais prophètes, les démons ont la faculté de contrefaire son action dans l'esprit des faux devins. Quels sont donc les critériums à l'aide desquels on peut distinguer une opération de l'autre ? Origène en indique deux : le but de la prophétie et le caractère moral du prophète. A quoi tendaient les oracles du paganisme? A tromper les hommes, en les détournant du Dieu véritable pour les fortifier dans leur attachement au culte des idoles. Les prophéties de la Bible, au contraire, n'ont pas eu d'autre fin que la glorification du Dieu unique, la ruine de l'idolâtrie, la réforme des mœurs et l'amélioration des âmes. Tels résultats, telles causes. On arrive à la même conclusion en comparant les organes de
(1) Contre Celse, VII, 3.
ces manifestations si diverses. Ici, des pratiques immorales, des fureurs qui annoncent la présence d'un esprit tout différent de l'Esprit saint; là, une vie exemplaire, ainsi qu'il sied à des envoyés de Dieu.
« Il n'en est pas, dit Origène, des prophètes juifs comme des devins du paganisme : les uns étaient déjà des sages avant d'avoir reçu le don de prophétie; les autres sont devenus tels le jour où l'inspiration divine éclaira leur esprit. Ils furent choisis par la Providence pour être les dépositaires de l'Esprit saint et de ses oracles, à cause du genre de vie qu'ils avaient embrassé, genre de vie difficile à imiter, oti éclate une liberté généreuse, une constance inébranlable au milieu des périls et en face de la mort. La raison nous enseigne à elle seule que les prophètes du Dieu suprême doivent être tels que la fermeté d'âme d'un Antisthène, d'un Gratès, d'un Diogène, ne soit qu'un jeu en comparaison de la leur. Aussi est-ce à cause de leur amour pour la vérité et de leur liberté à reprendre les pécheurs, qu'ils ont été lapidés, sciés, soumis aux plus rudes épreuves, et qu'ils ont péri par le tranchant du glaive. Voilà pourquoi ils allaient çà et là, couverts de peaux de brebis et de chèvres, dans le besoin, dans l'angoisse, dans l'affliction, errant au milieu des déserts, sur les montagnes, d'une caverne à l'autre, eux dont le monde n'était pas digne ; toujours occupés de Dieu et de ses biens invisibles, qui, n'étant pas l'objet de nos sens, ne peuvent être qu'éternels (Hébr., xi, 37, 38; II" aux Cor., IV, 18). La vie de chaque prophète a été écrite. Mais il suffira pour le moment de rappeler quelle a été la vie de Moïse, dont les prophéties sont consignées dans la Loi ; celle de Jérémie, racontée dans le livre qui porte son nom; et celle d'Isaïe qui, par une austérité sans exemple, marcha pendant trois ans nu et sans chaussure. Considérez encore l'énergique sobriété de Daniel et de ses jeunes compagnons qui, s'abstenant de la chair des animaux, vivaient de lé-
gumes et ne buvaient que de l'eau. Si vous pouvez remonter plus haut, parcourez l'histoire de Noé, qui reçut aussi les lumières de la prophétie ; d'Isaac, qui bénit son fils en termes prophétiques ; de Jacob, qui dit à ses douze fils: Venez, que je vous annonce ce qui doit arriver dans les derniers temps. Ceux-là et une infinité d'autres, prophétisant de la part de Dieu, ont prédit ce qui concernait Jésus- Ghrist. C'est pourquoi nous ne faisons pas le moindre cas des oracles de la Pythie, des Dodonides, d'Apollon Clarien, des Branchides, de Jupiter Ammon, et de tous ces gens qu'on veut nous donner pour inspirés. Au contraire, nous tenons en haute vénération les prophètes de la Judée, voyant que leur vie austère, ferme et honnête, les rendait dignesdes inspirations de l'Esprit divin, lesquelles n'ontrien de commun avec les oracles provenant des démons (1). »
La sainteté des prophètes, le caractère si éminemment moral de leurs prédictions, voilà donc ce qui excluait le surnaturel diabolique ainsi que toute comparaison avec les phénomènes de la divination grecque; dès lors, la troisième tentative de Celse demeurait aussi infructueuse que les deux précédentes. La prophétie restait possible, malgré les assertions du rationalisme; l'obstination des Juifs, d'ailleurs prédite dans les Livres saints, n'empêchait pas que l'événement eût vérifié au pied de la lettre les prédictions relatives au règne messianique ; et les oracles du paganisme, vraie caricature des prophéties de la Bible, ne servaient qu'à les faire ressortir avec plus d'éclat, puisqu'ils montraient par quels artifices une puissance ténébreuse s'attache à contrefaire l'œuvre divine dans l'histoire de l'humanité. En suivant son antagoniste à travers les évolutions d'un esprit fertile en ressources, Origène avait mis hors d'atteinte cette première preuve décisive de la divinité du christianisme. Mais à la
(1) Contre Celse, VII, 7.
question des prophéties se rattache immédiatement celle des miracles, ou, pour mieux dire, ces deux questions n'en font qu'une; caria prophétie n'est autre chose qu'un miracle dans l'ordre intellectuel. De même que, pour confirmer la vérité d'une révélation, Dieu manifeste son intervention par un signe irrécusable, en communiquant à un homme des lumières supérieures à toute prévision humaine, ainsi peut-il lui conférer, pour la même fin, une puissance surnaturelle, soit dans l'ordre extérieur et physique, soit dans l'ordre moral et social. C'est à ces deux classes de faits merveilleux qu'Origène réserve le nom de miracles (TepacyTia), pour les distinguer des prédictions (Tcpoçrixeiat). Or, Messieurs, dans cette discussion parallèle à la première, l'attaque contre les miracles évangéliques pouvait également se produire sous une triple forme. La négation la plus radicale était celle-ci : les miracles de l'Evangile n'ont pas eu lieu, car un miracle quelconque est impossible a priori et répugne à la raison humaine. Une autre proposition, moins absolue, se réduisait à dire : qu'ils aient eu lieu ou non, les miracles de l'Evangile ne prouvent rien pour la religion chrétienne, car les autres religions peuvent invoquer en leur faveur des faits du môme genre. Enfin, il y avait moyen de placer le débat sur un terrain tout différent pour argumenter de la sorte : nous ne contestons pas la possibilité des miracles évangéliques, mais ils ne sont pas suffisamment constatés, et le témoignage sur lequel ils reposent ne mérite pas de créance. Vous n'avez pas eu de peine à reconnaître dans ces vieilleries toutes les prétendues nouveautés que l'on débite autour de nous depuis quelques années ; mais le trait particulier à Gelse et à Voltaire, c'est qu'ils ont soutenu à la fois les trois propositions, sans s'inquiéter de savoir si l'une n'exclut pas Tautre (1). Voilà ce qui nous permet de rattacher au philo-
(1) Œuvres de Voltaire, t. XLll, Dict. phU.,an. Miracles.
sophe païen, comme à leur tronc unique, les diverses brang elles de l'incrédulité moderne.
Pour être juste, nous devons cependant reproduire l'observation que nous faisions tout à l'heure au sujet des attaques de Gelse contre les prophéties. Nier directement et d'une façon absolue la possibilité du miracle, voilà une assertion que l'épicurien n'a pas cru devoir se permettre dans un ouvrage destiné à combattre les chrétiens. Sans doute s'il avait voulu être conséquent aux opinions de sa secte, il aurait dû pousser l'audace jusque-là; mais aux yeux de tout lecteur intelligent, c'eût été faire ouvertement profession d'athéisme; or, comme Origène le fait remarquer à différentes reprises, l'adversaire des chrétiens était trop habile pour ôter ainsi d'avance tout crédit à son livre. On a voulu contester de nos jours que l'athéisme soit la conséquence logique de la négation du surnaturel ; mais une raison ferme et sévère ne se paie pas de mots. Refuser à Dieu le pouvoir de déroger aux lois qu'il a librement établies, d'y poser des exceptions décrétées de toute éternité comme la règle elle-même, c'est limiter sa toute-puissance, c'est le nier. Ou Dieu n'est qu'un vain mot, qui sert à désigner dans leur ensemble la nature et l'humanité, ou il est l'Être vivant et personnel qui, après avoir créé le monde par sa libre volonté, le gouverne suivant des luis dont il n'est pas, dont il ne saurait être l'esclave. Rousseau proposait d'envoyer aux Petites-Maisons celui qui refuserait à Dieu le pouvoir de faire des miracles. Rousseau avait tort, car ce ne serait pas un bon moyen pour le guérir que de le mettre en telle compagnie ; mais, ce qu'il y a de certain, c'est qu'un pareil sentiment implique la négation de Dieu, de son activité souveraine et pleinement indépendante. Soit mesure de précaution, soit reste de croyances positives, Gelse n'ose pas se porter à une telle extrémité ; et pourtant, à propos de la résurrection des corps, il émet un principe qui tend, du
moins indirectement, à mettre en question la possibilité du miracle. Je vous prie, Messieurs, de remarquer la réponse d'Origène, car elle montre combien ce grand esprit apportait de finesse et de pénétration dans une si grave matière :
« Quand nous disons que tout est possible à Dieu, nous savons que ce mot tout ne comprend pas ce qui implique contradiction et ce qui heurte le bon sens. Nous disons à notre to ur que Dieu ne peut faire des choses déshonnêtes, aut rement Dieu pourrait cesser d'être Dieu ; car si Dieu faisait quelque chose de déshonnête, il ne serait plus Dieu. Quant à ce que Celse ajoute, que Dieu ne veut rien de contraire à la nature (Ttapà cpôaiv), nous estimons qu'il faut distinguer. Si parce qui est contraire à la nature, il entend ce qui est mal, nous disons également que Dieu ne veut rien de contraire à la nature, puisqu'il ne veut rien de vicieux ni de déraisonnable. Mais s'il faut nécessairement reconnaître que ce qui arrive d'après le conseil et la volonté de Dieu n'est pas contraire à la nature, il s'ensuit qu'on ne saurait envisager comme tel aucune opération divine, quelque incroyable qu'elle soit ou qu'elle paraisse à plusieurs. Si l'on veut prendre les mots à la rigueur et définir la nature comme on la définit d'ordinaire, nous dirons que Dieu peut faire certaines choses au-dessus de la nature (ÔTrsp x^v (puaiv) : ainsi, élève-t-il l'homme au-dessus de la c ondition humaine pour le rendre participant à une nature plus excellente et plus divine ; ainsi le maintient-il dans cet état aussi longtemps que l'homme témoigne par ses actions de son désir d'y être conservé (1). »
Le miracle n'eât donc pas contraire aux lois de la nature (Tcapa cpuffiv) ; non, il est en dehors d'elles et au-dessus d'elles (uTtèp (puffiv). Excellente distinction, devant laquelle s'évanouissent tous les fantômes créés par l'imagination des ra-
(1) Contre Celse, V, 23.
tionalistes. Quand Voltaire définit le miracle « la violation des lois mathématiques, divines, immuables, éternelles» (1), il se forge des chimères pour les combattre. D'abord, il ne s'agit nullement des lois mathématiques, qui sont éternelles et absolues, mais des lois physiques et morales que Dieu a librement établies en créant le monde ; et quant à ces lois relatives et temporaires, les seules qui soient en question, le miracle n'en viole aucune : il n'y touche même pas ; il ne les contrarie ni ne les confirme; il s'accomplit dans une autre sphère et en vertu d'une autre cause. Le miracle est l'effet d'une intervention directe et immédiate delà cause première agissant en dehors des causes secondes, qu'elle ne supprime ni ne dérange, mais dont le concours ne lui est pas indispensable pour agir. Qu'on ne parle donc pas de violation d'une loi quelconque : il n'y a même, à prendre les mots dans leur sens rigoureux, ni suspension momentanée, ni dérogation ; c'est en dehors et au-dessus des lois de la nature que s'accomplit le fait miraculeux, par une action souveraine de la toute-puissance divine. Ces lois continuent à suivre leur cours, bien qu'il se produise un phénomène qui n'en est pas plus la négation qu'il n'en est la conséquence, mais qui est tout simplement d'un autre ordre. Et maintenant, dira-t-on que la cause première ne peut pas agir sans le secours des causes secondes? Nous demanderons alors comment Dieu a pu créer le monde quand il n'y avait pas de causes secondes. Avons-nous raison de dire que la négation de la possibilité du miracle équivaut logiquement à une profession d'athéisme ?
Déjà, Messieurs, vous devez comprendre pourquoi le Traité d'Origène contre Gelse occupe une si grande place dans la littérature chrétienne. 11 se recommande d'abord
(1) Dict. phil., art. Miracles.
par l'intérêt qui s'attache tout naturellement à la première controverse scientifique entre les défenseurs de la révélation divine et ses adversaires. A ce titre, il résume tout une phase du plus grave débat qui ait jamais divisé les hommes. Mais la portée de ce livre ne s'arrête pas aux limites du premier âge de l'Eglise, soit qu'on envisage le caractère de l'attaque, soit qu'on examine les moyens de défense pré sentes par l'apologiste chrétien. Il y a sans doute dans cette discussion, déjà si ancienne, bien des points qui n'offrent plus d'actualité et dont l'importance a disparu avec celle d'une cause perdue sans retour; mais, au fond, la question est celle-là même qui ne cessera de mettre le rationalisme aux prises avec la philosophie de la foi. A mesure que nous avancerons dans l'étude de ce grand ouvrage, la conclusion que nous venons de tirer acquerra un nouveau degré d'évidence. Après avoir servi de modèle à ses successeurs dans le soin qu'ils mettent la plupart à ne pas nier directement la possibilité du miracle, Gelse va leur enseigner de quelle manière il faut s'y prendre pour ébranler la certitude des faits évangéliques. En d'autres termes il écrira une vie de Jésus à sa façon, et ce ne sera pas la partie la moins curieuse de son œuvre.