TRENTE-TROISIÈME LEÇON
Suite de la précédente discussion. — Les faux miracles ne prouvent rien contre les vrais. — Marques auxquelles on peut reconnaître les uns et les autres. — Comment Celse s'efforçait de ramener le christianisme dans le cercle des religions mythologiques, pour le confondre avec les produits de la poésie grecque ou orientale. — Certitude des faits évangéliques. — Valeur du témoignage des apôtres. — La divinité de la religion chrétienne prouvée par les merveilles de son établissement et par la rapidité de sa propagation.
Messieurs,
Ce n'est pas à tort que Celse attachait tant d'importance à la question des miracles. Il sentait fort bien que les chrétiens tiraient de ces faits surnaturels un de leurs arguments les plus décisifs. Car le miracle est le sceau de Dieu imprimé à une œuvre ou à une doctrine ; c'est la lettre de créance qui désigne l'envoyé du ciel à la confiance des hommes. Irrécusable pour quiconque admet l'existence de Dieu, cette preuve de l'origine d'une révélation est en même temps la plus courte et lapins accessible à tous. L'examen détaillé et approfond i d'une doctrine ne sera jamais possible qu'à un petit nombre d'esprits, tandis qu'il n'est personne qui ne puisse reconnaître la vérité à cette marque authentique d' une intervention divine. Voilà pourquoi la révélation mosaïque et la révélation chrétienne ont dû présenter l'une et l'autre des motifs de crédibilité, qui s'imposent à la raison humaine en dehors de toute discussion ultérieure et comme une sorte de jugement sommaire. Cette h aute signification du miracle, en tant qu'indice sûr d'une
mission divine, ne pouvait échapper à Tattention du philosophe païen. Aussi, déploie-t-il toutes les ressources de son esprit pour affaiblir la portée d'une argumentation appuyée sur une telle base. Si les nécessités de la polémique lui interdisent de contester absolument la possibilité du surnaturel, il cherche du moins à ôter aux miracles de l'Evangile toute valeur démonstrative en les rangeant sur la même ligne que les prestiges des magiciens et les aventures merveilleuses des personnages mythologiques. Au fond, tout porte à croire que le libre penseur du ii« siècle n'attribuait aucun caractère surnaturel aux phénomènes qu'il lui plaisait de mettre en parallèle avec les faits du Nouveau Testament; ces phénomènes réels ou supposés, ne lui servaient que d'arguments ad hominem pour embarrasser les chrétiens en leur disant : les miracles que vous alléguez ne prouvent rien, car ailleurs on en fait autant, sinon plus.
« Celse feint de reconnaître comme vrai tout ce qui a été écrit touchant les guérisons miraculeuses, la résurrection des morts, la multiplication des pains dont il resta encore des fragments après que la multitude eût été rassasiée. Il concède ce qu'il appelle les amplifications des apôtres; mais il ajoute ; Supposons, si vous le voulez, que vous ayez fait toutes ces choses, n'en est-il pas de même des magiciens ? Eux aussi vont de prodige en prodige. Voyez, dit-il, ceux qui sont instruits dans les pratiques des Egyptiens : ils étalent sur les places publiques, pour quelques oboles, les merveilles de leurt art, chassent les démons du corps des hommes, conjurent les maladies, évoquent les âmes des héros, dressent des banquets splendides, des tables couvertes de gâteaux et de mets exquis, quoique en réalité il n'y ait rien, et font mouvoir comme autant d'animaux vivants des figures qui n'en ont que l'apparence ; et parce qu'ils exécutent ces tours, devrons-nous, conclut Celse, les tenir
pour fils de Dieu? Ne faut-il pas plutôt les regarder comme des misérables et des méchants (1)? »
Pour détruire une assimilation aussi peu sérieuse, il suffisait de montrer la haute portée morale des miracles évangéliques comparés à des prestiges qui, lors même qu'ils auraient exigé l'intervention de quelque puissance surnaturelle, ne pouvaient être rapportés qu'à Tesprit du mal. Ce critérium qu'Origène avait appliqué aux prophéties, il le reproduit avec non moins de raison pour les miracles :
« Il y aurait lieu à comparaison, dit-il, si le Sauveur n'avait, comme les magiciens, offert aux spectateurs que de vaines apparences ; mais on n'a jamais entendu dire queles sorciers se proposent de réformer les mœurs de ceux qu'ils attirent dans leurs filets; ils n'inspirent point la crainte de Dieu ; ils n'excitent point à vivre dans la pensée du jugement à venir ; ils ne font rien de tout cela, parce qu'ils ne peuvent ni ne veulent se mettre en peine de l'amélioration des hommes, étant eux-mêmes tout remplis de vices honteux et abominables. Celui-là, au contraire, qui par ses prodiges portait les spectateurs à corriger leurs habitudes, ne doit-il pas être regardé comme ayant offert à tous les hommes, aussi bien qu'à ses disciples immédiats, le modèle d'une vie parfaite? Car il excitait par là ses disciples à enseigner aux hommes la volonté de Dieu ; et il portait ceuxci à ne se proposer, dans toute leur conduite, que de plaire au Dieu suprême, moins encore sous l'impression des miracles que touchés par l'excellence de la doctrine et par la beauté des exemples. Or, si telle a été la vie de Jésus, comment le comparer à des magiciens, au lieu de reconnaître en lui le Dieu qui devait, suivant les prophéties, se revêtir d'un corps humain pour le bien de notre race (1)? »
(1) Contre Celse, I, 68 ; I, 38 ; II, 48. (1) Contre Celse, I, 68.
Lors donc qu'on veut déterminer à quel principe il convient de rapporter un fait miraculeux, le but que se propose le thaumaturge et son caractère moral constituent deux marques également décisives. Celse disait aux chrétiens : Vous reconnaissez vous-mêmes que Satan peut opérer certains prodiges ; dès lors quel moyen de distinguer ses œuvres de l'intervention divine? ne vaut-il pas mieux affirmer que tous les miracles sont également faux, ou du moins qu'ils ne prouvent pas plus l'un que l'autre? Origène réfute ce sophisme avec autant de verve que de bon sens. Vous renfermez, dit-il à son adversaire, sous un même genre des choses d'un genre très différent : le loup et le chien, la colombe et le ramier ne sont pas de la même espèce, quoique leurs figures et leurs voix puissent offrir quelque ressemblance. Ainsi les œuvres de la divinité sont de telle nature qu'elles repoussent toute comparaison avec les artifices de l'imposture. Au lieu de prétendre qu^il n'y a pas devrais miracles, parce qu'il y en a de faux, vous devriez conclure qu'il n'y a de faux miracles que parce qu'il y en a de vrais. On ne peut qu'admirer la sagacité dont l'apologiste fait preuve dans cette partie de son ouvrage :
« 11 me semble qu'on doit établir cette maxime générale : partout où se rencontre le mal déguisé sous l'apparence du bien, il faut nécessairement que le bien se trouve en opposition avec le mal. Ainsi, puisque certains événements arrivent par l'effet de la magie, nous devons conclure que d'autres sont le produit d'une énergie divine ; l'un est une conséquence de l'autre. Il faut donc supprimer les deux propositions et nier tout à la fois l'existence du bien et du mal, ou alors, en admettant l'un des deux, et principalement le mal, affirmer aussi le bien. Poser les opérations de la magie sans les actes de la vertu divine, ce serait à mon avis comme si l'on reconnaissait qu'il y a des sophismes et des
arguments qui ont quelque apparence de vérité sans être vrais au fond, et qu'on voulût néanmoins nier l'existence d'aucune vérité parmi les hommes, d'aucune dialectique ennemie du sophisme (1). » La comparaison est parfaite. Parce qu'il y a beaucoup d'hommes qui raisonnent mal, il ne s'ensuit pas qu'il soit impossible de raisonner juste. Au contraire, leurs arguments ne sont faux que parce qu'ils contredisent la vérité; et le sophisme démontre l'existence de la logique bien loin de la détruire. S'il n'y avait nulle part de monnaie authentique, personne ne songerait à en fabriquer de fausse ; et l'absence complète d'une substance quelconque exclurait toute tentative de l'altérer. Bref, en toutes choses, l'erreur présuppose la vérité dont elle est une contrefaçon. Cette observation d'Origène, Pascal va la développer avec la fermeté de style et de pensée qui caractérise le puissant écrivain :
« Ayant considéré d'où vient qu'on ajoute tant de fo i à tant d'imposteurs qui disent qu'ils ont des remèdes, jusqu'à mettre souvent sa vie entre leurs mains, il m'a paru que la véritable cause est qu'il y en a de vrais ; car il ne serait pas possible qu'il y en eût tant de faux et qu'on y donnât tant de créance s'il n'y en avait de véritables. Si jamais il n'y eût eu remède à aucun mal et que tous les maux eussent été incurables, il est impossible que les hommes se fussent imaginé qu'ils en pourraient donner, et encore plus que tant d'autres eussent donné croyance à ceux qui se fussent vantés d'en avoir ; de même que si un homme se vantait d'empêcher de mourir, personne ne le croirait, parce qu'il n'y a aucun exemple de cela; mais comme il y a eu quantité de remèdes qui se sont trouvés véritables, par la connaissance même des plus grands hommes, la créance des hommes s'est placée parla; et cela s'étant connu possible,
(1) Contre Celse, II, 51.
on a conclu de là que cela était... Ainsi, au lieu de conclure qu'il n'y a point de vrais miracles parce qu'il y en a tant de faux, il faut dire au contraire qu'il y a certainement de vrais miracles puisqu'il y en tant de faux, et qu'il n'y en a de faux que par cette raison qu'il y en a de vrais. Il faut raisonner de la même sorte pour la religion, car il ne serait pas possible que les hommes se fussent imaginé tant de fausses religions s'il n'y en avait une véritable (1). »
Mais, comme Pascal le fait remarquer également, si les faux miracles ne prouvent rien contre les vrais, il faut une règle sûre pour discerner les uns des autres (2). Gelse, d'accord là-dessus avec les juifs de son temps, attribuait les miracles du Christ à des opérations magiques. D'après cette opinion, alors très répandue dans la synagogue, c'est en Egypte que le Sauveur aurait été initié aux sciences occultes à l'aide desquelles il se serait fait passer pour Dieu (3). Il importait donc à Origène de marquer bien nettement la ligne de démarcation qui sépare le surnaturel vrai des mensonges et des superstitions antiques. Voilà pourquoi il insiste tant sur le but du miracle et sur le caractère du thaumaturge, comme étant deux signes qui permettent de distinguer l'œuvre divine des prestiges diaboliques et des supercheries humaines.
« Si, de ce que les démons prêtent leur illusion aux magiciens, l'on doit conclure que la vertu divine opère aussi dans le monde ses miracles, que nous reste-t-il à faire sinon à examiner attentivement la vie et les mœurs de ceux qui annoncent un pouvoir extraordinaire? Quelles sont les conséquences de leurs prodiges? Sont-ils pernicieux pour les hommes? Ont-ils pour but de réformer les mœurs? Quel est celui qui, ministre des démons, éblouit les yeux par des
(1) Pensées de Pascal, art. XXIII, n» 6. (Edit. Havet.)
(2) Ibid., art. XXIII, ii" 1,
(3) Contre Celse, I, 38.
sortilèges et des incantations? Quel est au contraire celui qui, rempli d'un esprit divin, dontil ressent les purs et saints mouvements dans son âme, dans son esprit, et même à mon avis dans son corps, n'opère de prodiges que pour l'utilité des hommes et afin de les porter à croire au vrai Dieu? Si donc, avant de se prononcer sur des miracles, il est nécessaire de rechercher l'intention bonne ou mauvaise de celui qui les opère, pour ne pas les accepter tous avec respect comme des opérations divines, ne sommes-nous pas obligés de voir l'effet d'une vertu divine dans les miracles de Moïse et de Jésus, puisqu'ils ont servi de fondement à deux grandes sociétés? Comment des lois qui détachent tout un peuple, non seulement des simulacres et de tout ce que les hommes érigent dans ce genre, mais même de tous les êtres créés pour l'élever jusqu'à Dieu, principe éternel de l'univers, devraient-elles leur établissement aux méchants artifices de quelque magicien (1) ? »
Ces principes, dictés par la saine raison, Origène les applique aux prétendues merveilles que Celse mettait en parallèle avec les miracles de l'Évangile. Après avoir hasardé les noms d'Esculape, de Bacchus, d'Hercule, des Dioscures, le philosophe païen produisait une série de contes tous plus absurdes les uns que les autres. Un certain Aristée de Proconnèse, qui, après avoir miraculeusement disparu aux regards des hommes, se serait fait voir depuis lors en divers temps et en divers lieux ; Hermotine de Clazomène, dont l'âme, disait-on, abandonnait souvent le corps pour errer çà et là; Cléomède d'Astypalée, qui devait s'être évadé d'un coffre fermé sur lui; Abaris THyperboréen, auquel on attribuait le privilège de fendre les airs avec la même vitesse que sa flèche ; Antinous, le favori d'Adrien, dont les Egyptiens vantaient les prodiges sans pouvoir dissimuler ses
(1) Contre Celse, III, 5i.
mœurs infâmes : tels sont les personnages que Gelse se voit réduit à citer en fait de thaumaturges ; et nous devons ajouter que Voltaire n'a guère mieux trouvé dans son Dic^ tionnaire philosophique (1). Une thèse est perdue d'avance quand on n'a pour la défendre que de pareils arguments. Supposons même, répond Origène, que ces aventures ne soient pas autant de contes fabriqués à plaisir, y a-t-il là un but sérieux, digne de Dieu, et qui mérite d'être rapproché de la grande œuvre à laquelle les miracles évangéliques servent de fondement? Peut-on comparer des débauchés et des furieux, comme Hercule et Bacchus, à Jésus dont la vie a été irrépréhensible, de telle sorte que ses ennemis euxmêmes, cherchant contre lui de faux témoignages, ne purent rien trouver qui leur fournît le moindre prétexte pour l'accuser de quelque dérèglement? Donc, lors même que les anecdotes de Gelse seraient authentiques et qu'on fût obligé d'y voir l'intervention de quelque puissance surnaturelle, la comparaison des thaumaturges, de leur conduite et de leurs œuvres, suffirait pour prouver que toute vertu divine est absente des prestiges du paganisme, et que les démons en sont les véritables auteurs. Mais d'ailleurs, il y a une question préjudicielle qui dispense de tout examen ultérieur : les miracles de l'Evangile reposent sur un témoignage incontestable, tandis que rien ne garantit la réahté des prodiges racontés par Gelse (2). Voilà les divers contrastes que l'apologiste résume dans cette éloquente apostrophe :
« Toi qui traites de pures fables les merveilles que les disciples de Jésus nous rapportent sur sa personne, et qui déclames si fort contre ceux qui les croient, d'où vient que tu ne regardes pas de tels récits comme des contes imaginés
(1) Contre Cel'se, III, 22-39. -— Dict. phiL, art. Miracles, sect. I.
(2) Contre Celse, III, 23, 31, 32, 33, 34, etc.
à plaisir? Comment se fait-il qu'après avoir reproché aux autres d'admettre aveuglément les miracles de Jésus, tu paraisses accueillir sans la moindre preuve des fables aussi ridicules? Eh quoil Hérodote et Pindare te sembleront incapables de mensonges^ et quand il s'agit d'hommes qui n'hésitent pas à mourir pour les enseignements de Jésus, qui ont laissé par écrit le récit des faits dont ils avaient été témoins, afin d'en léguer le souvenir à la postérité, tu viendras nous dire qu'ils ont combattu pour des fictions, pour des chimères et des jongleries, préférant à cause d'elles une vie misérable et une mort violente! Juge toi-même de la différence qui existe entre l'aventure d'Aristée et l'histoire de Jésus, et vois si la conséquence des événements, si leurs résultats pour la réforme des moeurs, pour l'accroissement de la piété envers le Dieu suprême, n'obligent pas à conclure que les actions de Jésus portent un caractère divin, tandis qu'il n'y a rien de pareil dans celles d'Aristée de Proconnèse. Et en vérité, dans quel dessein la Providence aurait-elle opéré de semblables prodiges en faveur d'Aristée? De quelle utilité pouvaient être pour le genre humain les merveilles que tu lui attribues? Tu ne saurais me répondre. Nous, au contraire, lorsque nous racontons l'histoire de Jésus, nous en justifions les merveilles par une raison très solide : c'est que Dieu a voulu établir par le Christ une doctrine salutaire aux hommes, doctrine dont les apôtres ont été comme les fondements ; car sur eux repose tout l'édifice chrétien (1). »
C'est donc en vain que Celse prétendait ramener le christianisme dans le cercle des religions mythologiques, pour le confondre avec les produits de la poésie grecque ou orientale : toute tentative de ce genre venait échouer contre la certitude des faits évangéliques. Aucune mythologie ne
(1) Contre Celse, III, 27, 28.
s'appuie sur le témoignage, et jamais fiction poétique n'a été scellée par le sang du martyre. Lorsque Homère et Hésiode berçaient la Grèce au bruit de leurs fables, ni l'un ni l'autre n'avaient vu ni entendu ce qu'ils racontaient. Qui d'entre les historiens grecs avait vécu dans la compagnie d'Esculape oudeBacchus, recueilli leurs paroles, enregistré leurs faits, et souffert la mort plutôt que de retrancher une syllabe du récit de leur vie ? Les apôtres, au contraire, ne rapportaient que ce qu'ils avaient vu de leurs yeux, entendu de leurs oreilles, touché de leurs mains ; en outre, le sacrifice de leur vie démontrait la sincérité et la profondeur de leurs convictions. Garanti par un tel témoignage, le caractère historique du christianisme excluait toute comparaison avec une mythologie quelconque. Les fables de la Grèce se perdaient dans la nuit des temps ; l'imagination des poètes en reculait l'origine au delà de tout monument historique: point de date précise; nul document qui pût servir de point d'appui à une critique sérieuse. Il n'en était pas de même des faits évangéliques : c'est en pleine histoire, dans le siècle d'Auguste, que le Christ avait vécu, enseigné sa doctrine et accompli ses œuvres. Le christianisme était né dans l'Orient, la patrie des mythes et des légendes ; mais déjà il venait de passer par le crible de l'esprit occidental, plus positif et plus réfléchi : dès son berceau, il avait essuyé le feu de l'attaque, et soulevé contre lui l'opposition de la science et de l'État païens. D'ailleurs les faits primitifs qui lui servent de base s'étaient accomplis au su et vu de tout un peuple rebelle, attentif à les examiner, et prompt à réclamer si on avait voulu substituer un pur roman à la réalité. Comparer une religion née dans de telles conditions à la mythologie grecque, c'était le comble de l'absurdité. Mais à défaut de toute garantie, la relation des apôtres, témoins oculaires, suffisait à elle seule pour bannir l'incertitude. Origène ne manque pas d'appuyer sur
cette circonstance, pour réfuter son adversaire : « S'il faut en venir à la comparaison des histoires, Gelse prétend ra-t-il que celle de ses héros est véritable, tandis que l'histoire de Jésus serait une fiction, cette histoire écrite par des témoins oculaires, qui ont prouvé l'énergie de leur conviction au sujet de ce qu'ils avaient vu, en justifiant la sincérité de leurs témoignages par la constance de leur âme et la générosité de leur mort? Un homme qui suit en toutes choses le droit chemin de la raison voudra-t-il jamais se rendre témérairement à l'autorité des uns, et rejeter sans examen la déposition des autres (1) ? »
La qualité de témoins oculaires est donc une première garantie de la fidélité avec laquelle les apôtres ont retracé l'histoire de leur maître. En prêchant l'Évangile, ils n'ont fait que raconter ce qui s'était passé sous leurs yeux. Peuton désirer, dans une question pareille, des témoins mieux placés pour voir et pour entendre ? Quant à la sincérité des disciples de Jésus-Christ, elle éclate dans leurs paroles comme dans leurs actes. Outre la sainteté de leur vie, Origène indique deux preuves de leur incontestable droiture. La première résulte delà franchise avec laquelle ils rapportent leurs erreurs et leurs fautes. Si, au lieu d'être sincères, ils avaient été capables d'écrire des mensonges, comme Celse l'imagine, ils eussent gardé le silence le plus profond sur le renoncement de Pierre et sur le scandale des autres disciples. Quoique ces choses soient réellement arrivées, qui aurait pu les connaître ou les prouver sans le récit qu'ils en ont fait? Il y a mieux : la prudence semblait les obliger à dissimuler ces aveux, puisqu'ils voulaient, par leurs écrits, apprendre aux hommes à mépriser la mort pour la profession du christianisme. Mais comme ils savaient avec quelle force l'Évangile agirait sur les cœurs, ils ne
(l) Contre Celse, III, 23.
craignirent pas que cet exemple devînt contagieux, ni qu'on s'en fit un prétexte de révolte ou d'apostasie (1).
Des hommes qui poussaient le scrupule de l'exactitude jusqu'à publier leurs propres faiblesses, quand rien ne les contraignait de les divulguer, de pareils hommes méritaient à coup sûr une confiance pleine et entière pour leur récit. Mais ce qui prouvait encore mieux leur sincérité, c'est leur constance à endurer tous les supplices et la mort elle-même plutôt que de fléchir dans leur déposition. Ou dupes ou fourbes, ainsi se posait la question pour les témoins des faits évangéliques. Habitué qu'il était à entasser les objections les plus contractoires, Gelse affirmait à la fois l'un et l'autre. Origène se récrie contre un procédé aussi déloyal : <( Notre adversaire, dit-il, ne prend pas garde qu'on ne saurait accuser les mêmes hommes de s'être laissé séduire sur le fait de Jésus en le prenant pour Dieu, et d'avoir été convaincus que tout ce qu'ils débitaient sur son compte était une pure fable. Ou ils ont écrit sincèrement ce qu'ils croyaient véritable, et alors ils n'ont rien inventé; ou bien ils ont débité des fables auxquelles ils n'ajoutaient aucune foi, et, dans ce cas, ils n'ont pas été séduits (2). » En effet, il n'y a pas de milieu entre croire une chose et ne pas la croire, du moment qu'on l'affirme. Or la fermeté des apôtres au milieu des persécutions et en face de la mort écartait l'hypothèse de l'illusion non moins que celle de la fraude. Dupes, ils n'auraient pu manquer d'ouvrir les yeux en voyant à quoi les menait une croyance si mal fondée ; fourbes, ils se seraient bien gardés de persévérer jusqu'à la fin dans une imposture qui leur valait pour tout gain des supplices en cette vie, des châtiments dans l'autre. « Supposez, dit Origène, qu'ils eussent inventé cette fable, l'au-
(1) Contre Celse, II, 15 ; III, 88.
(2) Ibid., II, 26.
raient-ils soutenue, avec une constance qui les portait non seulement à communiquer aux autres le mépris de la mort, mais à s'y exposer eux-mêmes les premiers (1)? » Déjà auparavant l'apologiste avait insisté, et avec raison, sur cette preuve éclatante de la sincérité des apôtres :
« Pures fictions des évangélistes, dira-t-on peut-être! Mais pourquoi la fiction ne serait-elle pas plutôt dans ce que la passion et la haine ont imaginé contre Jésus et les chrétiens, et la vérité dans ce qu'ont écrit des hommes qui, affrontant tous les supplices pour la doctrine de leur maître, ont prouvé par là même leur sincérité? Serait-il possible que les apôtres de Jésus eussent déployé jusqu'à la mort tant de constance et de fermeté d'âme, s'ils avaient inventé ce qu'ils rapportent de leur maître? Il devient donc évident pour tout homme de bonne foi qu'ils étaient bien persuadés de ce qu'ils écrivaient, puisqu'ils bravaient tant de persécutions pour leur foi en la divinité de Jésus (2). »
C'est l'idée que Pascal exprimera, en termes trop absolus peut-être, dans cette phrase bien connue : « Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger (3). » On a voulu affaibhr la portée de cette maxime, en citant plusieurs exemples d'hommes qui ont poussé l'entêtement jusqu'à souffrir la mort pour de fausses croyances. L'objection n'enlève rien à la force de l'argument tiré de la constance des apôtres. Que l'on puisse persister opiniâtrement dans ses propres idées, même fausses, au point de souffrir plutôt que d'y renoncer, l'orgueil et les passions suffisent assurément pour porter certains hommes à une telle extrémité. Mais les apôtres ne prêchaient pas une doctrine qui leur fût per-
(1) Contre Celse, II, 56.
(2) Ibid., II, 10; I, 31.
(3) Pensées de Pascal, art. XXIV, no46 (édit. Havet). L'auteur ne veut parler que des faits qui peuvent servir de fondement à une religion révélée: de là le tour exclusif qu'il donne à sa phrase.
sonnelle ; ils n'ont pas versé leur sang pour une création de leur esprit : comme ils ne cessaient de le déclarer, tout leur rôle se réduisait à être l'écho docile d'une parole étrangère, à répéter humblement les leçons de leur maître. L'orgueil ne pouvait entrer pour rien dans leur fermeté à maintenir un enseignement dont il ne leur revenait aucune gloire, et qu'ils rapportaient tout entier à un autre qu'eux-mêmes. Voilà ce qui assure à leur témoignage une valeur exceptionnelle. Il y a plus, Messieurs, et cette raison est péreraptoire. Lorsqu'il ne s'agit que de doctrines, on comprend fort bien l'obstination que peuvent mettre certains esprits à soutenir une théorie, même en l'absence de motifs raisonnables. Mais le témoignage des apôtres portait principalement sur des faits extérieurs et sensibles, dont ils se disaient les témoins oculaires. Avaient-ils, oui ou non, vu de leurs propres yeux, et entendu de leurs oreilles, ce qu'ils racontaient? C'est le point précis auquel se ramenait toute leur déposition. Or si l'on peut citer des individus qui ont soutenu des opinions fausses au péril de leur vie, il n'y a pas d'exemple d'hommes qui se soient laissé martyriser pour des miracles qu'ils disaient avoir vus, et qu'ils n'avaient pas vus. La folie humaine ne va pas jusque-là; voilà pourquoi Origène et Pascal ont eu raison de chercher dans le martyre des apôtres une preuve de leur véracité concernant les faits matériels, palpables, qui constituaient l'objet de leur relation orale ou écrite.
Que répondre à des arguments fondés sur un témoignage qui réunissait toutes les conditions requises pour mériter la créance? Il ne restait qu'un moyen d'en infirmer la valeur. Cette ressource extrême consistait à prétendre que les miracles évangéliques ne sont pas suffisamment constatés, parce que le collège des Apôtres n'était pas une académie de savants. Celse mettait tout en œuvre pour exagérer l'ignorance des disciples du Christ , croyant détruire par là
l'aulorité de leur parole. A l'entendre, il n'appartenait qu'à la science grecque de porter un jugement irréfragable sur les faits de l'ordre religieux (1). En raisonnant de la sorte il préludait aux déclamations les plus habituelles de l'incrédulité moderne. Peut-être n'avez-vous pas oublié la sommation qu'un écrivain adressait à Dieu dans ces derniers temps pour le prier de vouloir bien opérer un miracle au milieu d'une commission de savants réunis ad hoc (2). On a trouvé le procédé un peu leste, et non sans quelque motif. Mais ce qu'on pas assez remarqué, c'est que l'idée, déjà effleurée par Celse, avait reçu de Voltaire sa vraie formule. Franchement, ils ont raison de vouloir lui élever une statue, car ils tiennent de lui tout ce qui paraît tant soit peu original dans leurs œuvres :
« On souhaiterait, par exemple, pour qu'un miracle soit bien constaté, qu'il fût fait en présence de l'Académie des sciences de Paris, ou de la Société royale de Londres et de la Faculté de médecine, assistées d'un détachement du régiment des gardes pour contenir la foule du peuple qui pourrait, par son indiscrétion, empêcher l'opération du miracle (3). »
Vous voyez, d'après cela, que Voltaire ne se gênait pas plus à l'égard de la divinité que les athées du xix« siècle. Les savants de cette trempe ont l'habitude de traiter familièrement avec Dieu, à qui ils veulent bien reconnaître quelques qualités, pourvu qu'il consente à se mettre à leur niveau pour les gratifier d'une soirée amusante. Nous devons dire à la louange de Celse qu'il n'allait pas tout à fait jusque-là. Origène pouvait donc se dispenser de prouver qu'on n'a pas besoin de recouriraux lumières d'une Académie entière pour apprendre qu'un cadavre entré en putréfaction est un indice
(1) Contre Celse, I, 2, 62.
(2) Vie de Jésus, par M. Renan.
(3) Voltaire, Dict.phil., art. Miracles, sect. I.
de mort, qu'on ne guérit pas un aveugle-né avec un peu de salive, et qu'à l'aide cinq pains et de deux poissons il n'est guère possible de rassassier cinq mille hommes, outre les femmes et les petits enfants. La science n'avait pas encore fait assez de progrès pour nécessiter une démonstration de ce genre. Mais l'apologiste du ii® siècle va plus loin; et ici nous sommes complètement de son avis. Il trouve que le défaut de science chez les apôtres corrobore leur témoignage en pareille matière, bien loin d'y porter le moindre préjudice. J'avoue que le bon sens, joint à des organes sains et à une grande simplicité d'âme, m'inspire à cet égard une confiance pleine et entière. Mais si, au lieu de ces témoins incapables de s'abuser surce qui leurcrèveles yeux, j'avais affaire à une réunion d'hommes ayant chacun une théorie médicale, des idées particulières sur la substance ou sur la nature des corps, j'y réfléchirais à plus d'une fois avant d'admettre leur témoignage. Car s'il existe des préjugés populaires, il y a aussi des préjugés scientifiques ; et ce ne sont pas les moins tenaces de tous. Je craindrais donc, et à bon droit, que ces hypothèses personnelles n'eussent déteint sur le récit luimême ; au contraire, l'absence de toute préoccupation de ce genre chez des âmes aussi simples et aussi droites que les apôtres est l'une des raisons qui, jointes à tant d'autres, ne me permettent pas de discuter la fidélité de leur relation. D'ailleurs, si l'ignorance des apôlres était de nature à soulever la défiance et les contradictions, le succès de leur enseignement n'en deviendrait que plus merveilleux. Voilà ce qu'Origène oppose à son adversaire avec une logique qui ne laisse pas de prise au sophisme :
« Si Jésus avait choisi pour ministres de sa doctrine des hommes renommés comme savants, et capables d'enlever les suffrages de la multitude par leurs raisonnements subtils et parleur éloquence, on pourrait le soupçonner à bon droit d'avoir employé des moyens analogues à ceux des philo-
sophes qui ont voulu être fondateurs de secle. Dès lors sa doctrine n'aurait plus ce caractère de divinité qu'il lui attribuait, étant soutenue par tout ce que l'art d'arranger les mots et de chatouiller l'oreille a de plus propre à persuader; et la foi qu'on y aurait ajoutée , comme celle que les philosophes du monde ont dans leurs dogmes, eût été fondée sur la sagesse des hommes, et non sur la puissance de Dieu. Mais quand on voit des pêcheurs et des publicains qui n'avaient aucune teinte des lettres, comme l'Évangile l'atteste et comme Gelse l'admet d'après leur propre témoignage; quand on les voit, dis-je, disputer hardiment contre les Juifs sur la foi de Jésus, et même porter avec succès leur prédication au milieu des autres peuples, peut-on s'empêcher de demander d'oii leur venait cette force de persuasion ? Car elle:dépassait tout ce qu'on voit d'ordinaire. Ne faut-il pas en conclure que Jésus réalisait dans ses apôtres la parole qu'il leur avait adressée naguère : Suivez-moi et je vous ferai pêcheurs d'hommes (1) ? »
Gelse ne faisait donc que détruire sa propre thèse en insistant sur le défaut de culture intellectuelle chez les apôtres. Celte absence de savoir humain et de littérature, en obligeant de conclure à une vertu divine pour expliquer leur succès, ne servait qu'à confirmer la vérité de leur narration. Jamais des hommes si ignorants et si simples n'eussent été capables d'inventer les faits qu'ils rapportent, ni la doctrine qu'ils enseignent. Origène a raison de s'appuyer sur une preuve dont l'évidence saute aux yeux. Dans le beau passage que je vais vous lire, il développe à l'avance l'idée que Rousseau exprimera si heureusement au sujet de l'Évangile : « l'inventeur en serait plus étonnant que le héros. »
« Nous croyons à la sincérité de ceux qui ont écrit les
(1) Contre Celse, I, 62.
Evangiles, parce que nous y voyons clairement des marques de leur piété et de leur candeur, n'y découvrant rien qui sente le déguisement, l'artifice, la fourberie ou l'imposture. Nous sommes persuadés que des âmes non moins étrangères aux subtilités de la science grecque, à ses sophismes et à ses tours insinuants, qu'à toutes les finesses de la rhétorique du barreau, n'auraient pas été capables d'inventer des choses si propres d'elles-mêmes à nous inspirer la foi et la résolution d'y conformer notre vie. Quelle était l'intention de Jésus, quand il employa de tels hérauts pour la propagation de sa doctrine ? D'une part, il ne voulait pas qu'on pût la soupçonner de se maintenir par l'illusion de quelques sophismes spécieux ; de l'autre , il voulait prouver aux personnes intelligentes que la bonne foi de ces écrivains, jointe, s'il faut le dire, aune grande simplicité, avait reçu une vertu divine mille fois plus efficace que la pompe des paroles, l'arrangement du discours, et tout ce luxe de divisions et de figures familières à la Grèce (1). »
Ailleurs, l'apologiste revient sur le même sujet, pour compléter son argument :
« S'il faut raisonner d'après la vraisemblance sur le premier étabhssement du christianisme, nous-le reconnaîtrons sans peine, il n'est guère probable que les apôtres de Jésus, hommes illettrés et sortis des derniers rangs du peuple, aient osé prêcher au monde la religion chrétienne sur un autre fondement que la puissance dont ils étaient revêtus, et la grâce qui accompagnait leur prédication pour la faire accepter. Que leurs auditeurs aient renoncé à des coutumes héréditaires établies parmi eux depuis si longtemps, sans y avoir été déterminés par une vertu efficace et par des actions miraculeuses, et cela pour embrasser des dogmes si nou-
(1) Contre Celse, III, 39.
veaux et si différents de ceux qu'ils avaient sucés avec le lait, la chose n'est pas plus admissible (1). »
Ici Origène entrait dans un nouvel ordre de preuves. La conversion du monde opérée par douze hommes de la Galilée, sans le secours d'aucune force humaine, venait s'ajouter aux miracles évangéliques, pour en confirmer la certitude. C'était le prolongement de l'œuvre du Christ, dont la puissance surnaturelle survivait dans les apôtres. Pour démontrer la divinité de la religion chrétienne, il s'agissait de faire ressortir la portée immense d'un événement que Chateaubriand a si bien caractérisé dans ce mot: « le christianisme, prêché par des ignorants, a été cru par des savants ; voilà pourquoi il ne ressemble à rien. » Sans miracles, s'écrie Origène, les apôtres n'auraient pu faire triompher aussi rapidement une doctrine inconnue jusqu'alors (2). Cette doctrine heurtait de front les préjugés etles croyances du monde entier; dès son apparition, juifs et païens, tous s'étaient ligués pour la combattre et l'étouffer dans le sang. De plus, ce n'était pas une doctrine purement spéculative, que Ton pût embrasser sans faire de grands sacrifices, ni contracter de graves obligations. Elle imposait un frein sévère aux passions humaines, en exigeant de ses adhérents la pratique des vertus les plus difficiles. Si donc, malgré tant d'obstacles matériels et moraux, elle s'est répandue en si peu d'années sur toute la surface de la terre, subjuguant les esprits, et réformant les âmes, le bon sens et la logique interdisent d'attribuer un pareil résultat aux ressources naturelles de quelques gens du peuple obscurs et illettrés. Cette preuve palpable de la divinité du christianisme, l'apologétique n'a cessé de la développer avec autant de vigueur que de clarté ; mais il est intéressant d'observer comment on la formulait au m' siècle, à une époque où nul ne
(1) Contre Celse, VIII, 47.
(2) Ibid., I, 38.
pouvait contester sérieusement des faits dont tous étaient témoins :
« Gelse nous dit que Jésus a paru au monde depuis fort peu d'années. Voici notre réponse : Si Jésus a pu, dans un si court espace de temps, disséminer sa doctrine sur la plus grande partie de notre globe, gagner à son enseignement tant de Grecs et de Barbares, de sages et d'ignorants, les porter à combattre pour le christianisme jusqu'à la mort plutôt que d'y renoncer, ce qu'on ne dit pas d'aucune autre religion, je demande si c'est là un événement auquel Dieu n'ait point eu de part. Je ne cherche pas ce qui peut favoriser ma cause, m'attachant uniquement à juger les faits avec impartialité. Eh bien! l'on m'accordera sans doute que ceux qui se proposent de guérir le corps n'arrivent pas à ce résultat sans la volonté de Dieu. Supposons donc un homme capable d'arracher les âmes à leurs vices, à l'intempérance, à l'injustice, au mépris de la divinité, une telle œuvre se bornerait-elle à cent âmes retirées de la corruption, il faudrait encore y voirTeffet d'une opération divine. A plus forte raison devra-t-on tirer cette conclusion, en comparant à leur ancienne vie la vie nouvelle de ce grand nombre d'hommes devenus les disciples de Jésus ; en voyant dans quel abîme de désordres, de fraudes et de cupidités ilsétaient plongés avant de s'être laissé séduire, comme parlent Celse et ceux qui jugent comme lui, avant d'avoir embrassé cette doctrine que nos adversaires appellent « la peste du genre humain. » Ainsi raisonnera tout esprit équitable, dans la pensée que rien de bon n'arrive aux hommes sans la participation de Dieu. A partir du moment où ces hommes ont adhéré à la religion de Jésus, ils sont devenus des modèles de douceur et de fermeté, à tel point que l'amour d'une pureté plus qu'ordinaire et le désir de se consacrer plus parfaitement au service de Dieu en ont porté plusieurs à s'abstenir des plaisirs même permis. Il suffi
donc d'un peu d'attention pour se convaincre que Jésus a entrepris une œuvre supérieure aux forces humaines, et qu'il l'a exécutée comme il l'avait entreprise. Dès l'origine, tout ce qui avait quelque pouvoir sur la terre s'est opposé à rétablissement de sa doctrine : les princes qui ont régné successivement, les généraux d'armées qui commandaient sous eux, les préfets, les magistrats particuliers des villes, les soldats, le peuple. Elle a vaincu, elle a triomphé de tous les obstacles, montrant par là qu'elle était la parole de Dieu plus forte que toute puissance humaine. Elle a soumis la Grèce entière, la plus grande partie des nations barbares et amené au culte du vrai Dieu une infinité d'âmes (1). »
Nous devons rendre cette justice à Celse qu'il ne méconnaissait pas combien un changement sérieux dans les mœurs présente de difficultés. Aussi se croyait-il obligé de recourir à la magie pour expliquer le succès de la prédication apostolique. Vain subterfuge ! « Gomment, lui répond Origène, attribuer à la magie les œuvres d'hommes dont tous les efforts tendaient à établir une religion qui proscrit les arts magiques (2) ? » Toujours est-il que le philosophe païen rendait au christianisme un hommage involontaire en constatant, par l'observation psychologique, combien la conversion d'une seule âme est chose malaisée pour qui ne voudrait employer que des moyens humains : « Tout le monde le sait, disait-il, ceux qui, à la pente naturelle vers le péché ont ajouté l'habitude, ne se réforment pas complètement par la crainte des châtiments, moins encore par la miséricorde, car c'est la chose la plus difficile du monde que de changer de nature (3). » Origène souscrit en partie à cette maxime, si propre à démontrer que le christianisme cherchait au-dessus de la nature humaine les forces qui lui
(1) Coiilre Celsetl, 26, 27; II, 79.
(2) Jbid,, I, 38.
(8) Jbid.j III, 65.
permettaient d'opérer un changement radical dans les mœurs de ses adhérents. Voilà pourquoi il revient à tant de reprises sur ces résultats qui constituent en effet le plus grand des miracles dans l'ordre moral. Sans doute il ne manque pas d'alléguer en outre les faits surnaturels qui, à i*époque où il écrivait, se produisaient encore assez fréquemment dans l'ordre extérieur et sensible pour confirmer la foi naissante et fortifier les fidèles au milieu des persécutions. L'assurance avec laquelle il oppose aux païens les dons extraordinaires que plusieurs chrétiens de son temps avaient reçus en partage, la qualité de témoin oculaire qu'il s'attribue sans crainte de trouver un démenti, tout cela ne permet guère de contester dans leur ensemble ces phénomènes miraculeux, dont la réalité est d'ailleurs garantie par d'autres témoignages contemporains (1). Mais l'on voit clairement qu'ilattache beaucoup plus d'importance, comme preuve de la divinité du christianisme, aux merveilles de sainteté que la prédication évangélique avait réalisées au milieu d'un monde corrompu et pervers : de tous les arguments, c'était le plus propre à frapper des philosophes tels queCelse, pour peu qu'ils eussent voulu réfléchir aux difficultés qu'on éprouve à vaincre dans un seul homme les préjugés et les passions dont il s'est rendu l'esclave. Dans cette conversion rapide d'un si grand nombre d'âmes à l'Évangile, Origène trouve l'accomplissement manifeste de la parole du Sauveur prédisant à ses disciples qu'il leur serait donné d'opérer des prodiges supérieurs aux siens.
« Voyez, s'écrie l'éloquent écrivain, ce qui se passe dans le monde. Tous les jours les yeux des aveugles spirituels s'ouvrent à la lumière ; ceux qui étaient devenus sourds à la voix de la vertu ouvrent leurs oreilles pour écouter avec avidité tout ce qu'on leur dit de Dieu et de la vie bienheu-
(1) Ibid, I, 6, 46.
reuse qu'il nous prépare auprès de lui. Beaucoup d'autres en qui l'homme intérieur était boiteux, selon le langage de l'Ecriture, guéris désormais par la doctrine de l'Évangile, ne se contentent pas de marcher, mais bondissent comme le cerf, animal ennemi des serpents et inaccessible au poison des vipères. Une fois guéris, ces boiteux reçoivent de Jésus la vertu de fouler aux pieds les serpents, les scorpions et toute la puissance de l'ennemi, eux dont les pieds étaient paralysés tout à l'heure ; ils les foulent aux pieds sans péril, car la malice et le venin des démons ne peuvent plus rien contre eux (1). »
Et ce seraient quelques hommes étrangers à tout art et à toute science humaine, qui auraient eu le privilège de réformer à un tel point les mœurs d'une grande partie de leurs semblables, sans autres ressources que celles de leur esprit naturellement étroit et borné?
« Quand nous voyons ces discours que Celse appelle bas et grossiers revêtir une force et un charme irrésistibles, quand nous les voyons partout rappeler la multitude de la débauche à la tempérance, de l'iniquité à la justice, de la pusillanimité à un tel degré de constance qu'elle méprise la mort pour la cause de la religion, comment pourrions-nous ne point admirer une puissance si merveilleuse? Sans doute elle avait une force de persuasion la parole de ces hommes qui reçurent dans l'origine la mission de propager notre doctrine et qui travaillèrent à fonder les églises de Dieu ; mais cette force de persuasion ne ressemblait point à celle que possèdent les maîtres de la sagesse platonicienne et les autres philosophes réduits aux seules ressources de la nature humaine. C'est Dieu qui fournissait aux apôtres de Jésus leurs arguments, avec la vertu de gagner les cœurs par la démonstration de Vesprit et de la puissance, y o'ûh pourquoi
(1) Contre Celse, II, 4S.
leur parole, ou plutôt la parole de Dieu, se répandit avec tant de vitesse, transformant par leur ministère ceux que la nature et l'habitude entraînaient au péché. La crainte de quelque châtiment humain n'aurait pas été capable de corriger les pécheurs ; cette parole les corrigea, en les réglant et en les formant à son gré (1). »
J'ai dit. Messieurs, qu'une telle argumentation emprunte une force toute particulière à l'époque où écrivait Origène. Vous n'ignorez pas que Gibbon et d'autres auteurs plus récents ont essayé d'affaiblir le caractère miraculeux de l'établissement du christianisme, soit en contestant la rapidité de ses progrès, soit en diminuant les obstacles qui s'opposaient à son triomphe. Ces tentatives, dont nous avons déjà eu occasion de démontrer l'inanité, viennent échouer une fois de plus contre l'ouvrage que nous étudions en ce moment (2). Ce n'est pas au milieu du m® siècle, dans un livre destiné à réfuter les païens, qu'Origène aurait pu insister à tant de reprises sur la propagation aussi rapide que générale de l'Évangile, sur l'étonnante révolution morale qui en avait été la suite, si ces deux faits n'eussent été à l'abri de toute contestation sérieuse. Il aurait manqué son but et enlevé tout crédit à son œuvre en émettant sans motif des assertions qu'il eût été si facile de détruire, alors que trois générations à peine s'étaient écoulées depuis l'origine de l'Église. La même remarque s'applique aux obstacles matériels et moraux dont l'apologiste relève le nombre et la force. On conçoit qu'il puisse venir en idée à quelque romancier moderne de vouloir persuader à ses lecteurs que le polythéisme était mourant à l'époque des apôtres ; mais écrire une telle phrase entre deux persécutions, au milieu de la guerre formidable que continuaient à
(1) Contre Celse, III, 68.
(2) Voyez S. Justin, 1. 1, II, IIl ; Examen critique des apôtres de M. Renan, p. 110 et ss.
faire au christianisme la philosophie, l'État et le peuple païens, c'eût été une cruelle plaisanterie. En ramassant toutes ses forces pendant trois siècles pour combattre la religion nouvelle avec une fureur sans pareille, le prétendu mourant ne montrait pas trop mal qu'il se portait assez bien. Quant à l'excellence de la morale évangélique, qu'on voudrait faire passer pour un moyen infaillible de succès, nous verrons plus tard ce que Gelse en pensait, et combien il cherchait à rabaisser l'Evangile au-dessous de l'enseignement des philosophes. Cette idée qui nous paraît si belle, l'idée d'une religion embrassant tous les hommes dans les lions de la foi et de la charité, est précisément ce qui heurtera davantage les préjugés de l'orgueilleux sophiste. Origène se bornait donc à décrire le véritable état des choses, tel qu'il l'avait encore sous les yeux, quand il attribuait un caractère surnaturel au triomphe du christianisme. Non pas qu'il veuille exagérer cette thèse au point de prétendre que rien absolument, dans la situation de l'ancien monde, ne facilitait les succès de l'Évangile. Comme saint Augustin et Bossuet, il trouve et avec raison, dans la réunion de tous les peuples sous un même sceptre, une préparation providentielle au règne de Jésus-Christ.
oc Dieu, dit-il, voulant disposer les nations à recevoir la doctrine de son Fils, les assujettit toutes à l'autorité romaine, de peur que des peuples étrangers l'un à l'autre et Vivant sous différents sceptres ne fussent un obstacle à l'accomplissement de l'ordre que les apôtres avaient reçu de •Jésus : « Allez et enseignez toutes les nations. » Personne n'ignore en effet que Jésus naquit sous le règne d'Auguste, et que ce prince avait comme réuni en un seul empire la plus grande partie des hommes qui habitent la terre. Des dominations multiples auraient entravé la diffusion de la doctrine de Jésus dans le monde entier ; car sans parler des motifs que nous donnions tout à l'heure, lés peuples
auraient été forcés de combattre les uns contre les autres pour défendre mutuellement leur patrie. Voilà ce qui était arrivé avant l'époque d'Auguste, et bien antérieurement encore, quand les nécessités de la guerre armèrent entre eux les Athéniens et les peuples du Péloponêse, ainsi que tant d'autres nations. Gomment- donc cette doctrine pacifique, qui ne permet pas même de repousser l'outrage par l'outrage, aurait-elle pu triompher, si l'avènement de Jésus n'avait substitué par toute la terre le calme à la tempête (1) ? ))
La démonstration de la divinité du christianisme par les prophéties et les miracles est l'une des parties les plus heureuses du Traité contre Celse. Élévation des idées, logique vive et pressante, style plein d'images et de mouvement, tout se réunit pour appeler l'attention sur ces pages qui peuvent servir de modèle à l'apologétique chrétienne. On n'aurait guère besoin d'y rien changerpouren faire une réponse complète aux objections du rationalisme moderne : voilà pourquoi je n'ai pas craint, dans cette leçon, de multiplier les citations, me bornant le plus souvent à laisser parler l'auteur lui-même, car l'on ne pourrait pas raisonner plus juste et il serait difficile de mieux dire.
{\) Contre Celse, II, ZO.