‹ OrigèneChapitre 14 sur 32 · TRENTE-QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-QUATRIÈME LEÇON

La personne de Jésus-Christ. — Inventions et calomnies de Celse. — Sources auxquelles le sophiste païen puise ces fahies ridicules et obscènes. — Grandeur morale de Jésus-Christ. — Son empire sur les âmes. — Comment les humiliations et les souffrances du Sauveur entraient dans le plan général de la Rédemption. — Celse admet dans les Évangiles ce qu'il juge favorable à sa cause, et rejette sans autre examen tout ce qui peut lui déplaire. — Difficultés qu'il oppose au récit de la résurrection du Christ. — De quelle manière Origène explique le délai de l'Incarnation. — Motifs et but de ce grand acte. — Objections tirées de l'immutabilité divine et des bassesses de la nature humaine. — Réponse de l'apologiste.

Messieurs,

En établissant la divinité du christianisme par les prophéties de l'Ancien Testament accomplies dans le Nouveau, et par les miracles évangéliques, Origène avait rempli une grande partie de sa tâche. Outre ces deux preuves péremptoires, la propagation aussi rapide que générale de l'Évangile, en dehors de toute puissance humaine, et malgré tant d'obstacles matériels ou moraux, la transformation merveilleuse qu'opérait la religion nouvelle dans la conduite de ses adhérents, l'héroïque fermeté des apôtres inspirant la constance non moins admirable des martyrs, voilà autant de faits qui imprimaient un caractère surnaturel à la révélation chrétienne. Or, du moment que l'œuvre elle-même apparaissait comme divine dans son origine et dans ses résultats, la divinité de son fondateur ne pouvait plus être mise en question. Car le Christ s'était déclaré le Fils de Dieu : si donc une pareille affirmation avait pu être marquée

du sceau divin, sans répondre à la réalité, l'idée de Dieu devenait un non-sens. En d'autres termes, la mission surnaturelle de Jésus, attestée par sa doctrine et par ses œuvres, démontrait du même coup sa divinité : devant une déclaration si formelle et si expresse, la logique ne permettait pas de lui attribuer la qualité d'envoyé céleste, et de méconnaître en lui le Verbe éternel. Dès lors, l'apologiste chrétien eût été en droit d'opposer une fin de non-recevoir à toutes les objections de la philosophie païenne contre le dogme de l'Incarnation. Mais ce grand sujet résumait trop bien tout le débat, pour qu'une attaque aussi radicale ne dût pas exiger de réponse directe. Alors, comme aujourd'hui, la controverse religieuse se concentrait sur l'Homme-Dieu, objet d'adoration et d'amour pour les chrétiens, de scandale pour les juifs, de dérision pour les païens; et jusqu'à la fin des siècles, le blasphème et la foi se croiseront autour de Celui que Dieu a établi au milieu du monde comme un signe de contradiction, auquel tout homme vient toucher pour son salut ou pour sa perte.

Gelse attaquait la personne de Jésus-Christ avec d'autant plus de fureur qu'il se faisait à la fois l'organe des juifs et des païens, en exprimant leur haine commune dans une même diatribe. Les fables ridicules et obscènes que l'imagination de quelques rabbins devait ramasser plus tard dans les Toldos Jesit, ou livres de la génération de Jésus, l'épicurien du II" siècle les connaît déjù, et les répète avec complaisance, telles qu'il les a puisées à cette source impure. Pour lui comme pour les auteurs cyniques du Talmud, la sainte Vierge devient une femme déshonorée par un soldat nommé Panthère ; et le Sauveur serait le fruit de cette union criminelle (1). On conçoit qu'un païen, habitué à remuer la fange de la mythologie grecque, ait pu accueillir

(1) Contre Celse, I, 28 et ss. ; 39.

avec faveur de pareilles indécences. Il n'y a pas lieu de s'étonner davantage que des hommes capables d'écrire le Talmud aient trempé leur plume dans la boue pour essayer de salir la naissance de Jésus-Christ (1). Mais ce que nous avons peine à comprendre, même de la part de Voltaire, c'est qu'il n'ait pas rougi de reproduire les infamies de Celse et des talmudistes, jusqu'à les juger plus croyables que le récit des Évangiles (2). En vérité, il est glorieux pour le christianisme d'avoir de tels adversaires f Mais laissons là ce copiste sans pudeur des extravagances rabbiniques, pour nous borner à la controverse entre Celse et Origène. L'apologiste ne s'arrête pas longtemps à détruire un conte imaginé par la haine jointe à la sottise. Ce n'est pas en présence des Évangiles et de la tradition chrétienne qu'une pareille absurdité aurait pu mériter une réfutation sérieuse. Origène prend la question de plus haut; et, sans recourir à la certitude du témoignage historique, il cherche dans le dogme de la .Providence une raison décisive pour écarter une souillure incompatible avec la haute mission du Christ. Comment, s'écrie-t-il, le vice pourrait-il se trouver à l'origine de la réforme morale du genre humain ? Quel moyen de prêter raisonnablement une naissance honteuse et souillée à celui qui a tant fait pour la race humaine, qui a retiré de leurs égarements les Grecs et les Barbares pour les ramener à l'amour du Créateur par la crainte de ses jugements ? Peuton supposer que la Providence eût imprimé le stigmate du déshonneur et de l'infamie à celui qui devait instruire et corriger tant d'âmes, au maître de la justice, de la tempérance et de toutes les vertus ? Cette réponse, Messieurs, serait parfaite, si Origène n'y avait mêlé sa théorie de la préexistence des âmes, en s'appuyant sur de prétendus mé-

(1) Voyez S. Justin, XX* leçon, Du rabbinisme,

(2) Œuvres de Voltaire, t. XXIII, 41, 4«, De la personne de Jésus.

rites antérieurs à la naissance, au lieu de s'en tenir aux œuvres de la vie terrestre du Christ.

Mais cette tache disparaît devant les belles pages que lui suggèrent les critiques de l'orgueilleux sophiste sur l'humble naissance du Sauveur, sur la pauvreté de sa mère, sur l'obscurité de sa famille et de son pays. L'éloquence chrétienne n'a guère de morceaux écrits dans un style plus ferme ni plus élevé :

« L'objection de Celse me prouve précisément que Jésus est le Fils de Dieu. En effet, l'illustration de la naissance, le rang de la famille, la faculté qu'ont des parents riches de donner à leurs fils une éducation brillante et complète, toutes ces choses contribuent beaucoup à la gloire et à la réputation d'un homme (1). Mais celui qui, placé dans des conditions contraires, ne laisse pas de remplir la terre du bruit de son nom, quoique tout semble le condamner à l'obscurité ; celui qui néanmoins attire sur lui tous les regards, et oblige mille bouches à publier ses merveilles, un tel être, dans son élan spontané et grandiose, ne mérite-t-il pas qu'on admire tant de force et d'élévation? Si l'on descend ensuite à un examen plus particulier, ne se demandera-t-on pas comment il a pu se faire qu'un homme né et élevé dans la pauvreté, étranger à tous les arts libéraux, n'ayant été instruit dans aucune des sciences qui apprennent à haranguer les multitudes, à les convaincre et à les persuader, qu'un tel homme ait osé promulguer de nouveaux dogmes, proposer à la race humaine un enseignement qui abolissait les rites des Juifs, sans déroger pourtant à l'autorité de leurs prophètes, et qui surtout anéantissait la religion des Grecs ? Par quelle science mystérieuse un homme, élevé comme nous venons de le dire, et dénué de toute instruction supérieure, d'après le propre aveu de ses ennemis,

(1) Contre Celse, I, 32, 33.

a-t-il pu révéler sur le jugement de Dieu, sur les châtiments du \ice et les récompenses de la vertu, une doctrine propre à gagner non seulement les simples et les ignorants, mais encore une foule d'esprits clairvoyants, accoutumés aux méditations profondes et à l'étude du sens caché sous une enveloppe extérieure et grossière ? Lorsque, dans Platon, un Sériphien reproche à Thémistocle, à cet homme fameux par ses exploits militaires, de devoir sa renommée non à son propre mérite, mais au rang suprême qu'occupait sa patrie parmi les villes grecques, Thémistocle, tout en reconnaissant combien sa patrie avait contribué à l'illustrer, se contente de répondre : si j'étais né à Sériphe, je ne serais pas aussi célèbre ; mais lors même que vous auriez eu l'avantage de naître à Athènes, vous ne seriez pas devenu Thémistocle. Eh bien ! notre Jésus à qui l'on reproche d'être né dans un hameau et encore dans un hameau qui n'appartient ni à la Grèce ni à aucun autre pays estimé par le grand nombre, d'être le fils d'une pauvre ouvrière, d'avoir été contraint par l'indigence à quitter sa patrie et à travailler comme mercenaire en Egypte ; ce Jésus qui, pour me servir du même exemple, n'était pas seulement un Sériphien, né dans la dernière et la moins connue de toutes les îles, mais encore le plus obscur des Sériphiens, si je puis m'exprimer de la sorte, ce Jésus a néanmoins remué le monde plus que l'Athénien Thémistocle, plus que Pythagore, plus que Platon, plus que n'importe quel sage, roi ou général d'armée. N'est-il pas prodigieux que tant de causes naturelles d'obscurité aient abouti à éclipser toutes les gloires du monde ? Ainsi devra en juger quiconque examine attentivement la nature des choses. Parmi ceux que l'on nomme illustres, il s'en trouve peu qui le soient par plusieurs endroits à la fois. L'un se rend célèbre par sa sagesse ; l'autre par ses exploits militaires; plusieurs d'entre les Barbares se font admirer par les effets surprenants de leurs incan-

talions ; quelques-uns par d'autres qualités, toutes en petit nombre. Mais, sans parler d'une foule de vertus, Jésus s'est rendu admirable et par sa sagesse, et par ses miracles, et par son autorité. S'il s'est fait des adhérents, il n'a point agi comme un tyran qui gagne des gens pour l'aider à renverser les lois de son pays ; ni comme un voleur qui arme ses compagnons contre d'autres hommes ; ni comme un riche qui s'attire des clients à force de largesses ; ni enfin comme aucun de ceux dont la conduite est manifestement blâmable. Il s'est montré le vrai docteur enseignant aux hommes ce qu'ils doivent penser du Dieu suprême, quel culte ils sont tenus de lui rendre, et quelle morale ils sont obligés de suivre pour se rapprocher de lui (1). »

La grandeur morale de Jésus-Christ et son empire sur les âmes, voilà donc cequ'Origène oppose au sophiste scandalisé de ne pas trouver dans la naissance du Fils de Dieu l'éclat et les pompes terrestres. Gomme les répugnances de Gelse montrent bien à quel point l'idée de la vraie grandeur s'était affaiblie dans l'esprit des juifs et des païens ! un Messie conquérant, traînant des armées à sa suite, tel était l'idéal des uns ; un empereur revêtu de pourpre et faisant mouvoir d'une parole quelques millions d'esclaves, voilà ce qui éblouissait les autres. Imaginations chimériques, contre lesquelles le christianisme n'a cessé de réagir par son dogme d'un Homme-Dieu né dans l'indigence et dans l'obscurité. C'est sa gloire d'avoir réduit à leur juste mesure tous ces avantages extérieurs dont se repaît la vanité humaine, et d'avoir fait triompher ici-bas cette idée désormais indestructible, que tout le mérite de l'homme se tire delà vertu, en sorte que la dernière femme du peuple peut dépasser en valeur morale le premier souverain du monde. Si Celse avait pensé en vrai philosophe, il aurait compris que, pour

(l) Contre Celse, I, 29, 30.

un Homme-Dieu, la grandeur ne pouvait consister qu'à fouler aux pieds les biens de la terre, comme sa puissance devait éclater dans l'absence de force humaine. C'est ce que Pascal a si admirablement exprimé dans le sublime fragment oîi il reprend et développe la pensée d'Origène. Il n'est pas de sujet qui ait mieux inspiré les deux apologistes :

« Tout l'éclat des grandeurs n'a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de Tesprit. La grandeur des gens d'esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair. La grandeur de la sagesse, qui n'est nulle part, sinon en Dieu, est invisible aux charnels et aux gens d'esprit. Ce sont trois ordres différant en genre. Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leur victoire et leur lustre, et n'ont nulle besoin des grandeurs charnelles, où elles n'ont pas de rapport. Ils sont vus non des yeux, mais des esprits; c'est assez. Les saints ont leur empire, leur éclat, leur victoire, leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles ou spirituelles, où elles n'ont nul rapport, car elles n'y ajoutent ni ôtent. Ils sont vus de Dieu et des anges, et non des corps, ni des esprits curieux. Dieu leur suffît. Archimède, sans éclat, serait en même vénération. Il n'a pas donné des batailles pour les yeux, mais il a fourni à tous les esprits ses inventions. Oh ! qu'il a éclaté aux esprits ! Jésus-Christ, sans bien et sans aucune production au dehors de science, est dans son ordre de sainteté. Il n'a point donné d'invention, il n'a point régné; mais il a été humble, patient, saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. Oh ! qu'il est venu en grande pompe et en une prodigieuse magnificence, aux yeux du cœur et qui voient la sagesse. Il eût été inutile à Archimède de faire le prince dans ses livres de géométrie, quoiqu'il le fût. Il eût été inutile à Notre-Seigneur Jésus- Christ, pour éclater dans son règne de sainteté, de venir en roi ; mais qu'il est bien venu avec l'éclat de son ordre ! Il est

bien ridicule de se scandaliser de la bassesse de Jésus- Christ, comme si cette bassesse était du même ordre duquel est la grandeur qu'il venait faire paraître. Qu'on considère cette grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l'élection des siens, dans leur abandon, dans sa secrète résurrection, et dans le reste : on la verra si grande, qu'on n'aura pas sujet de se scandaliser d'une bassesse qui n'y est pas. Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles, comme s'il n'y en avait pas de spirituelles; et d'autres qui n'admirent que les spirituelles, comme s'il n'y en avait pas d'infiniment plus hautes dans la sagesse (1). »

Gelse était du nombre de ces hommes qui n'ont pas le sens des grandeurs de l'ordre surnaturel. Les humiliations volontaires de Jésus-Christ déroutaient cet esprit habitué à juger des personnes et dès choses par leur éclat extérieur. Qu'est-ce qu'un Dieu, s'écriait-il, qui, à peine né, s'enfuit en Egypte, pour échapper aux embûches d'un homme? Peut-on voir l'Être suprême dans celui qui se laisse abandonner et trahir par les siens, condamner et juger par des ennemis ? S'il avait prévu ces desseins criminels, comme prétendent les chrétiens, quoi de plus simple que de les déjouer par sa toute-puissance ? Pourquoi, à présent du moins, ne manifeste-t-ilpas sa divinité en vengeant les outrages dont on l'accable, lui et son Père ? S'il voulait obtenir la foi du genre humain, que ne disparaissait-il subitement de la croix à laquelle il était suspendu (2)? Ces objections prouvent évidemment que le sophiste païen n'avait aucune idée de la mission du Christ, ni du but de l'Incarnation. Celse, répond Origène, me rappelle ces gens qui, se bâtissant un monde différent du nôtre, n'hésitent pas à critiquer

(1) Pensées de Pascal, art. XVII, n» 1.

(2) Contre Celse, I, 66 ; II, 9, 16, 17, 18, 19, 20, 21 ; II, 68,

l'œuvre de la Providence. Ah I s'écrient-ils, que les choses iraient beaucoup mieux, si l'on nous avait consultés avant de rien faire ! Forfanterie ridicule ! Nul doute qu'en vertu de sa nature divine Jésus ne pût disparaître comme bon lui semblait. En défiant la haine de ses ennemis avant que son heure fût venue, le Sauveur avait assez montré qu'il était le maître de donner sa vie ou de la conserver. Mais il s'agirait d'établir que l'accomplissement du désir de Celse eût servi le plan général de l'Incarnation. Ayant consenti à subir le supplice de la croix pour le salut du genre humain, le Christ a dû vouloir jusqu'à la fin les conséquences de son acte, et prouver la réalité de sa mort par les circonstances de sa sépulture (1). Aujourd'hui encore, comme pendant sa vie terrestre, il se laisse insulter par ses ennemis ; mais est-ce que les athées n'insultent pas journellement la divine Providence, sans que leur crime reçoive ici-bas tout le châtiment qu'il mérite? Cette impunité temporaire prouvet-elle quelque chose contre l'existence de Dieu (2) ? Notre- Seigneur s'est livré aux coups des méchants parce qu'il l'a voulu ; il ne serait pas tombé entre leurs mains s'il n'y avait consenti. Qui donc s'étonnera qu'au lieu d'éviter la trahison ou l'abandon des uns et les persécutions des autres, il se soit exposé aux maux que lui révélait sa prescience? Pour lui permettre d'accomplir son sacrifice, il fallait bien que sa nature humaine fût sujette à nos faiblesses et à nos infirmités: éloigner d'elle toute cause de douleur, c'eût été anéantir l'œuvre de la rédemption (3). D'ailleurs, sa divinité répandait trop d'éclat pour qu'on pût se scandaliser avec raison des abaissements volontaires de son humanité. Il naît d'une humble vierge; mais les anges dans le ciel et les hommes sur la terre rendent leurs hom-

(1) Contre Celse, II, 68, 69.

(2) Ibid„U, 35.

( (3) Ibid., II, 23, 17, 9;; I, 66.

mages au nouveau-né. Il consent à se faire baptiser par Jean pour accomplir toute justice ; mais les cieux s'entr'ouvrent lors de son baptême, l'Esprit saint descend sur lui sous la forme symbolique d'une colombe, et une voix céleste le proclame le Fils de Dieu. Il vit dans le dénûment ; mais à sa voix les boiteux marchent, les aveugles voient, les sourds entendent et les morts ressuscitent. Il meurt sur une croix; mais à sa mort la terre tremble, les rochers se fendent, le soleil s'obscurcit, le voile du temple se déchire de haut en bas. Il est déposé dans un sépulcre; mais il ressuscite le troisième jour. Partout se manifeste sa double nature; et sous la victime qui s'immole pour le salut du monde, la raison nous oblige de voir le Maître souverain de la vie et de la mort (1).

Voilà Tantithèse que Celse s'obstinait à méconnaître. Il consentait bien à se prévaloir du récit évangélique pour reprocher au Sauveur des humiliations dont il ne comprenait pas le motif; quant aux œuvres merveilleuses du Christ, quoique racontées par les mêmes témoins, il les écartait a priori comme de pures fictions. En d'autres termes, il taillait et rognait à son gré dans les Évangiles, admettant ce qu'il jugeait favorable à sa cause, et rejetant sans autre examen tout ce qui pouvait lui déplaire. Ce procédé tout arbitraire, il l'a légué à ses successeurs; et récemment encore, l'auteur d'une Vie de Jésus et d'une Histoire des des apôtres nous offrait un échantillon fort curieux de ces fantaisies d'artiste qui échappent à toute discussion sérieuse (2). Origène s'indigne, et à bon droit, d'une partialité aussi révoltante : « S'agit-il d'accuser Jésus, s'écrie l'éloquent écrivain, Celse invoque le témoignage des Écritures, et il semble reconnaître leur autorité dès qu'elles paraissent

(1) Contre Celse, I, 40-60; II, 9, 10, 33, etc.

(8) Voir notre Examen critique des deux ouvrages de M. KenaUé

fournir un prétexte à ses imputations. Ces m^mes Écritures renferment-elles des textes opposés à ceux dont il abuse pour calomnier le Christ, alors il fait semblant de ne plus les connaître le moins du monde (1). » Y a-t-il là une ombre de saine critique ou de bonne foi? « Car enfin, dit ailleurs l'apologiste, il est déraisonnable de ne consulter que la passion pour admettre ou pour repousser la déposition des mêmes témoins... Si Celse ajoute foi aux Evangiles là où il s'imagine trouver quelque prétexte d'attaquer les chrétiens ; si au contraire il leur refuse toute créance, chaque fois qu'il y rencontre une preuve de la divinité de Jésus, nous lui dirons : rejette les Evangiles dans leur intégrité, et cesse de les citer contre nous, ou bien accepte tout ce qu'ils contiennent, et admire avec nous le Verbe de Dieu fait homme pour le salut du genre humain (2). » L'observation est de toute justesse; car il n'y a pas plus de raison d'admettre le témoignage des évangélistes sur un point que sur un autre. La franchise avec laquelle ils rapportent les faits mêmes qui peuvent fournir matière à objection montre précisément combien leur relation est digne de foi pour tout le reste. C'est encore à Origène que nous devons cette excellente remarque. Celse énumérait avec complaisance tous les outrages que le Sauveur avait subis pendant sa passion î il n'oubliait rien, ni le manteau d'écarlate, ni le sceptre de roseau, ni la couronne d'épines. Mais, lui demande son adversaire, où as-tu appris tout cela, sinon dans les Evangiles? Te figures-tu par hasard que les historiens de ces événements n'avaient pas su prévoir que toi et tes pareils vous pourriez y trouver un sujet de blâme ou de dérision? Si donc ils ne craignent pas de les raconter, au risque de prêter le flanc à tes calomnies, admire leur sincérité pour tout l'ensemble du récit, au lieu de supprimer arbitraire-

(1) Contre Celse, VI, 75.

(2) /6td., 11,11, 33.

ment ce qui te déplaît. Tu les regardes comme des auteurs véridiques, lorsqu'ils t'apprennent les souffrances du Christ, la désertion de ses disciples et d'autres circonstances dont tu cherches à tirer parti ; accepte aussi leur témoignage, quand ils rapportent les prodiges qui ont fait dire au centenier sur le Calvaire : « Celui-ci était véritablement le Fils de Dieu. » Ecoute-les avec la même docilité, racontant la manière dont les apôtres ont réparé leur chute, la liberté généreuse avec laquelle ils ont parlé aux Juifs, et la constance qu'ils ont montrée en scellant de leur sang la doctrine du maître. Bref, ne prends pas ton imagination pour la règle de la vérité, et ne mets pas en pièces les quatre Evangiles, pour t'en fabriquer un cinquième avec les seuls débris que la passion et l'intérêt te portent à épargner (1).

Celse n'avait pas une idée assez exacte de la bonne foi. Il admettait, lui aussi, plusieurs mesures dans la sincérité,, en cherchant à distinguer entre les grands et les petits mensonges; car toutes ces maximes, qui ont eu un certain retentissement dans l'histoire contemporaine, sont depuis longtemps du domaine de l'archéologie. Origène lui demande avec raison ce qu'il faut entendre en pareil cas par de grands ou de petits mensonges. « Une fausseté, dit-il, n'est pas plus grande ni plus petite qu'une autre fausseté (^).->y Jésus-Christ et les apôtres étaient sincères, ou ils ne Tétaient pas; et dans les affirmations qui résument leur enseignement, il n'y a pas de milieu entre l'imposture et la bonne foi. Je comprends qu'un homme, dont les idées morales étaient aussi peu fermes, ait cru voir partout des fictions. De tous les faits auxquels il applique sa théorie des grands et des petits mensonges, la résurrection du Seigneur est celui qui l'a préoccupé davantage. On ne citerait guère de difficulté sou-

Ci) Contre Celse, II, 34, 35, 36, 37, 45. (2) Ibid., 11,7.

levée depuis lors sur ce point capital, qu'il n'ait formulée d'avance, à tel point qu'en reproduisant ses paroles, on a l'air de vouloir résumer toutes les objections des incrédules anciens et modernes.

Et d'abord, il attaque le témoignage sur lequel repose la certitude de ce grand fait. Gomme les rationalistes de nos jours, il hésite à se prononcer sur la question de savoir si Jésus-Christ était réellement mort ou non : il affirme le pour et le contre, selon les nécessités du moment (1). Puis il en vient à ceux auxquels le Sauveur s'était manifesté après sa résurrection. On nous disait récemment que « la passion d'une hallucinée a donné au monde un Dieu ressuscité (2). » Le mot est de Celse : « Une femme fanatique (YuvYiTcapoidxpoç), s'écriait-il, telle est la grande autorité sur laquelle vous vous appuyez; tous ontétélestémoins du supplice de Jésus ; un seul Ta été de sa résurrection (3). » Malgré le ton d'assurance avec lequel l'épicurien du ii* siècle débite ces plaisanteries, elles n'étaient guère faites pour embarrasser son adversaire. Sans s'arrêter à tant d'autres preuves qui établissent la réalité de la mort du Sauveur, Origène se contente d'insister sur le caractère public de cet événement: « Jésus-Christ est mort sur la croix à la vue de tout un peuple, afin d'enlever tout prétexte de dire qu'il n'était mort qu'en apparence, et qu'après s'être dérobé volontairement aux regards des hommes, il avait reparu ensuite pour feindre une résurrection (4). » D'autre part, il n'est pas vrai d'affirmer avec Celse que Marie Madeleine seule vit Jésus ressuscité. A cette sainte femme, qu'il plaît à l'insulteur d'appeler « une hallucinée », il faut joindre d'abord Marie, mère de Jacques et de Joseph, comme le rapporte saint

(1) Contre Celse, II, 39, 6L

(2) Vie de Jésus, i^AT M. Renan, p. 434.

(3) Contre Celse, II, 56, 70.

(4) Ibid.y II, 56.

La personne DE JÉSUS-CHRIST 353

Matthieu. Puis, suivant le récit des Evangiles, confirmé dans ses principaux traits par l'apôtre Paul, Jésus ressuscité s'est montré à Pierre, à Jacques, aux onze apôtres réunis, aux deux disciples allant à Emmaiis, aux sept apôtres péchant sur le lac de Tibériade, à plus de cinq cents frères rassemblés, dont beaucoup vivaient encore à l'époque où Paul écrivait aux Corinthiens. Tous ces hommes ont été les témoins oculaires de la résurrection; et leurs hésitations, leur doute prolongé, leur excessive lenteur à se rendre au témoignage de leurs sens, prouvent bien que l'évidence seule avait pu subjuguer leur esprit (1).

« Mais, répliquait le sophiste païen, puisque Jésus voulait manifester sa divinité par sa résurrection, que ne se montrait-il à ses ennemis, à son juge, et généralement à tout le monde? (2) » Et qu'est-ce qui lui en faisait une loi ? répond Origène. Du moment qu'il offrait à tous une garantie suffisante du fait dans la personne de quelques témoins dignes de foi, personne n'avait le droit d'en réclamer davantage. Peut-on trouver mauvais qu'il ne se soit transfiguré sur le Thabor qu'en présence de Pierre, de Jean et de Jacques, au lieu d'opérer ce miracle sous les yeux de la multitude? Ainsi Dieu n'était-il apparu, dans l'Ancien Testament, qu'à Abraham et à un petit nombre d'hommes privilégiés, dont la mission consistait à redire au reste des mortels ce qu'ils avaient vu et entendu (3). Comme Pascal, l'apologiste du m' siècle demande aux œuvres divines assez de clarté pour que la bonne foi ne puisse pas s'y méprendre, mais non une évidence tellement irrésistible qu'il n'y ait plus aucun mérite à les reconnaître (4) Outre celte réponse, fondée sur la liberté de Dieu et sur l'économie générale de la religion, il

(1) Contre Celse, II, 70, 65, 63, 62, 61.

(2) Ibid., II, 63, 67.

(3) Ibid., II, 65, 66.

(4) Ibid., Il, 67 ; Pensées de Pascal, art. XX, ii» I .

en donne une autre qui me paraît moins satisfaisante- D'après lui, Jésus-Christ ne s'est pas montré à ses ennemis après sa résurrection, pour ménager leur faiblesse, et pour ne pas aggraver leur faute en les exposant à une nouvelle résistance plus coupable que la première. Sans vouloir nier ce qu'il y a d'ingénieux et de délicat dans cette hypothèse, nous devons dire cependant que la conduite du Sauveur s'explique par une raison infiniment plus plausible. Jésus- Christ n'a pas choisi pour témoins de sa résurrection ceux qui l'avaient méconnu pendant sa vie, parce qu'ils ne méritaient pas ce privilège. Le crime ne crée pas de droit contre Dieu, et ce serait une étrange aberration que d'y voir un titre à une faveur quelconque. Il suffit assurément que Dieu, mette la vérité à la portée des méchants, pour ôter par làf toute excuse à leur incrédulité; mais se prévaloir d'une révolte pour exiger une distinction, ce serait peut-être semontrer par trop difficile.

Enfin l'auteur du Discours véritable cherchait à mettre les évangélistes en contradiction avec eux-mêmes sur les circonstances de la résurrection. « On raconte, disait-il,, qu'au tombeau de Jésus il vint deux anges, selon les uns, et un seul, selon d'autres (1). » Découverte merveilleuse, pour laquelle chaque rationaliste jusqu'à Strauss a été tenté plus ou moins de prendre un brevet d'invention. « Celse, répond Origène, aura sans doute remarqué que Matthieu et Marc ne parlent que d'un ange, tandis que Luc et Jean font mention de deux. Mais oii est la contradiction? L'ange unique dont parlent les uns est celui qui renversa la pierre du sépulcre, et les deux anges mentionnés par les autres sont ceux qui se présentèrent aux femmes près du monument, avec des robes brillantes, ou ceux qui se montrèrent assis dans le sépulcre et vêtus de blanc (2). » Rien de plus simple

(1) Contre Celse, II, 64, 66, 67.

(2) Contre Celse, V, 56.

que la solution de celLo terrible difficulté. En parlant d'un ange, on n'exclut pas la présence d'un autre; et mentionner deux anges, ce n'est sans doute pas nier qu'il y en ait eu un. Il suffit de souffler sur ces fantômes pour les faire disparaître. Et quand nous remontons ainsi aux sources où ont puisé les incrédules modernes, ce n'est pas, croyez -le bien, que nous songions le moins du monde à leur reprocher ces emprunts. Il est tout simple que, ne trouvant rien de mieux à imaginer, ils se bornent à répéter ce qu'on avait dit avant eux. Mais ce qui nous paraît fort singulier, c'est qu'on prenne de tels airs de jeunesse sous une vieille défroque, et qu'après avoir ramassé quelques bribes dans les ouvrages de Gelse, et d'autres auteurs non moins récents, on vienne nous dire avec une grande pompe de style, que « la critique est née de nos jours. » Yoilà des prétentions à la nouveauté qui nous semblent un peu exagérées; et peutêtre serait-il bon de ne pas oublier, dans l'intérêt de la science moderne, qiie dix-sept siècles de date constituent une antiquité assez respectable.

D'après ce que nous venons de dire, il vous est facile de voir comment Gelse écrivait sa Vie de Jésus. Il admettait les Évangiles pour tout ce qui lui paraissait fournir matière à une objection ; quant au reste, il le rejetait comme préjudiciable à sa cause. En conséquence, il tronquait les citations, s'arrêtant juste à l'endroit où il aurait pu trouver la solution de la difficulté. Ainsi, par exemple, il citait volontiers cette parole du Christ : « Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi, s'il est possible » ; mais, comme le fait remarquer Origène, il supprimait les mots qui suivent immédiatement, et qui témoignent si bien de la fermeté du Sauveur ainsi que de son respect pour la volonté de son Père ; « Cependant, qu'il en soit non comme je veux, mais comme Yous le voulez (1). » Il est évident qu'un travail poursuivi

(1) Contre Celse, II, 2 1,

sur un tel plan, et à l'aide de procédés aussi arbitraires, ne pouvait être sérieux ; et je préfère de beaucoup à celte parodie de l'histoire le genre d'arguments que Gelse dirige contre le dogme de l'Incarnation. Au moins y a-t-il là quelques objections qui méritent la peine d'être relevées ; et nous ne ferons que rendre justice au philosophe païen, en reconnaissant que cette partie de son ouvrage dénote un esprit subtil et pénétrant.

Il s'étonne en premier lieu du délai de l'Incarnation : « Eh quoi ! après tant de siècles Dieu pense enfin à faire rentrer les hommes dans la voie de la justice : il n'y pensait donc pas auparavant ?» — « Si Dieu, semblable au Jupiter de la comédie, voulait, en se réveillant d'un long sommeil, déhvrer le genre humain de ses maux, pourquoi envoyer dans un coin de la terre l'Esprit dont vous parlez? Il devait le souffler de la même manière dans beaucoup d'autres corps et le répandre ainsi par tout l'univers (1). » Origène fait remarquer avec beaucoup de raison combien il est ridicule d'adresser à Dieu de semblables questions. Pour être en droit de les soulever, il faudrait connaître dans son ensemble le plan de la Providence, tandis que nous ne savons le tout de rien. « Il y a, dit le grand écrivain, de certains ressorts secrets et inexplicables dans cette conduite diverse de la Providence à l'égard des âmes humaines (2). » Gelse demande pourquoi Dieu n'a envoyé son Fils qu'après tant de siècles; mais n'y a-t il pas une infinité d'autres questions, non moins mystérieuses, que l'on pourrait poser au même titre ? Pourquoi Dieu n'empêche-t-il pas nos désordres, au lieu de les réparer? Pourquoi n'a-t-il pas créé Fhomme impeccable ? Pourquoi ceux-ci plutôt que ceux-là naissent-ils en tels lieux et sous telle domination, enfants de

(1) Ibid., IV, 7; VI, 7rf.

(«) Contre Celse, IV, 8.

Jacob ou descendants des Gentils? Qui ne voit que de pareils secrets sont insondables, et que la raison humaine se trouve à court, du moment qu'elle tente de résoudre ces problèmes?

« Gelse voudrait-il que Dieu, faisant une soudaine impression sur l'esprit des hommes, pour en bannir le vice et y introduire la vertu, les corrigeât en un instant ? D'autres demanderont si pareille chose est possible, si elle ne répugne pas à la nature humaine; mais, accordons qu'elle n'y répugne pas, que devient le libre arbitre? Gomment l'amour de la vérité ou la haine du mensonge seront-ils dignes de louange? Supposons même qu'un tel changement soit à la fois possible et convenable : ne se trouvera-t-il pas aussitôt quelque imitateur de Gelse pour demander si Dieu n'aurait pu dès le commencement créer les hommes dans un tel état de perfection que n'ayant jamais de vices ils n'eussent besoin d'aucune correction? Ges objections peuvent troubler les simples et les ignorants, mais non Thomme qui a considéré attentivement la nature des choses. Geluilà sait qu'ôter à la vertu la liberté du choix, c'est la détruire (1). »

On ne saurait mieux établir que l'homme n'est pas recevable à scruter un mystère dont le secret lui échappe. Gomme rien ne l'obligeait à réparer nos fautes. Dieu était libre assurément de choisir son heure pour réaliser sou plan de miséricorde ; et nul n'a le droit de lui demander pourquoi cette œuvre de pure libéralité ne s'est pas accomplie plus tôt ou plus tard. Si Origène avait voulu approfondir davantage une matière « qui, disait-il, exigerait tout un traité », il lui eût été facile d'expliquer le délai de l'Incarnation par des raisons de haute convenance. Pour que l'humanité comprît bien la profondeur de sa chute, et

(1) Contre Celse, IV, 3, 4.

son impuissance à s'en relever par elle-même, il fallait que Terreur parcourût plus d'une phase, et que l'esprit humain à bout de ressources et de combinaisons eût épuisé le cercle de ses tentatives. Le Christ ne devait apparaître qu'après cette expérience de quarante siècles, renouvelée sous toutes les formes et parles efforts réunis de la science, de Tart et de la politique. Alors seulement le bienfait de l'Incarnation pouvait être apprécié par les hommes à sa juste valeur. Est-ce à dire que, dans l'intervalle qui sépare la chute de la réparation, Dieu avait abandonné ses créatures sans leur laisser aucun moyen de salut? Non assurément, répond Origène. La Sagesse divine n'est apparue dans sa plénitude qu'après de longs siècles; mais, «dans tous les temps,. Dieu a fait descendre son Verbe dans de saintes âmes, et corrigé par le secours de ses prophètes et de ses amis quiconque s'est montré docile (1). » Les lumières de la raison, l'enseignement traditionnel, les livres saints, les prophètes envoyés d'âge en âge, voilà autant de moyens propres à éclairer les âmes et à les diriger dans la voie du bien :

« Je réponds à Celse que Dieu n'a jamais cessé de vouloir justifier les hommes : il a toujours pris cette œuvre à cœur, et en créant l'homme animal raisonnable, il lui a fourni les moyens de pratiquer la vertu et de renoncer au vice. Aucune génération ne s'e^t écoulée sans que la Sagesse divine, descendant dans les ûmos qu'elle trouvait saintes, n'en fît des prophètes et des amis de Dieu. Les livres sacrés nous montrent, dans tous les âges, des exemples de justes qui recevaient l'Esprit divin, et qui ensuite travaillaient de toutes leurs forces à la conversion des autres... Si, pour de sages raisons, Jésus a retardé jusqu'à nos jours l'économie de l'Incarnation, il n'en avait pas moins, de tout

(1) Contre Celse, \V,3.

temps, répandu ses bienfaits sur le genre humain. Jamais, en effet, il ne s'est rien produit de bon parmi les hommes qu'autant que le Verbe divin daignait agir sur les âmes jugées dignes de ressentir, même pour un temps très court, Ua vertu de ses opérations. Ce n'est pas non plus sans de justes motifs que Jésus n'a paru que dans un petit coin de la terre. Car c'est au milieu de ceux qui connaissaient le Dieu unique, qui lisaient ses prophéties et y voyaient l'annonce du Christ, c'est là, dis-je, que le Christ prédit par les prophètes devait descendre, et cela dans un temps si favoî-able que de ce petit coin il pût se faire connaître par toute ia terre (1). »

La difficulté tirée du délai de l'Incarnation s'évanouissait ■donc devant la liberté absolue de Dieu, comme du reste les bienfaits antérieurs à cet acte suprême montraient assez que la Providence n'avait délaissé le genre humain à aucune époque. Après, avoir vainement critiqué un retard si bien justifié, Celse combat les molifs et le but de l'Incarnation. Ici la frivolité de l'épicurien reprend le dessus sur les allures plus graves du libre penseur engagé dans une thèse sérieuse. «Pourquoi, se demande le facétieux écrivain, Dieu serait-il descendu sur la terre ? Est-ce pour savoir ce qui se .passe parmi les hommes? 11 l'ignorait donc auparavant (2). » Pitoyable objection, qu'Origèno se contente de détruire en •deux mots. Jamais chrétien n'a dit pareille chose : pour s'instruire de l'état des affaires humaines, le Verbe éternel n'avait nul besoin d'apparaître au milieu de nous; il s'est Tevôtu de notre chair mortelle afin de rétablir le règne de Dieu sur la terre en ramenant les intelligences à la vérité et les cœurs à la vertu (3). Nous ne prétendons pas davantage -que Dieu se soit montré aux hommes sous une forme vi-

(I) Contre Celse, IV, 7 ; VI, 78.

.{2) Ibid., IV, 3.

j3) Ibid., IV, 3.

sible, parce qu'il aurait manqué quelque chose à son bonheur : non, c'est l'amour, le désir de se communiquer à ses créatures qui a été le vrai motif de l'Incarnation. En prenant la nature humaine, le Verbe a voulu, d'une part, délivrer de leurs misères ceux qui croiraient en lui et reconnaîtraient sa divinité; de l'autre, enlever aux incrédules tout prétexte de s'excuser sur l'absence d'un enseignement clair et accessible à tous (1). Ainsi affranchie de l'erreur et du vice, l'humanité s'est vue ramenée à son principe et divinisée en quelque sorte dans la personne du Verbe incarné. « Car c'est en lui qu'à commencé l'union de la nature divine avec la nature humaine, afin que, par cette union, celle-ci devînt divine elle-même , non seulement en Jésus, mais en tous ceux qui, après avoir cru, conforment leur vie aux préceptes de Jésus; cartons ceux qui les suivent ont part à l'amitié de Dieu et entrent dans sa communion (2). » Voilà le but de ces sublimes abaissements. Origène ne juge pas à propos de s'engager plus avant dans une question que son adversaire se bornait à effleurer. Par contre, il s'étend au long sur les sophismes assez spécieux par lesquels Celse cherchait à combattre la possibilité de l'Incarnation. A cet égard l'argumentation du philosophe païen pouvait se résumer dans une double idée : l'Incarnation est impossible, parce qu'elle introduit du changement dans la divinité ; elle est impossible, parce qu'elle est disproportionnée avec la bassesse de l'homme.

« Si Dieu descend vers les hommes, disait Celse, il ne peut le Faire sans changer : de bon, il deviendra nécessairement méchant ; de beau, laid; d'heureux, malheureux; de très bon, très mauvais. Or, si la nature des choses périssables est de s'altérer, celle des choses éternelles est de

(I) Contre Celse, IV, 6.

(i) Ibid , lU, 2S.

rester identiques : donc, un pareil changement ne saurait convenir à Dieu (1). » Il est évident que si l'objection avait quelque force, elle prouverait tout autant contre les dogmes de la création et de la providence : aussi les athées et les panthéistes ne manquent-ils pas de s'en prévaloir pour prétendre que Dieu n'a pu créer le monde, parce qu'il aurait acquis par là une nouvelle perfection en devenant créateur de non-créateur qu'il était. Or, comme nous l'avons fait observer plus d'une fois, de pareilles difficultés montrent tout simplement que notre intelligence, incapable de pénétrer à fond et d'embrasser dans toute leur étendue les rapports de l'infini et du fini, éprouve quelque peine à concilier l'immutabilité absolue de Dieu avec son activité extérieure ; mais du moment que l'existence de Dieu et celle du monde nous sont également démontrées, nous sommes bien obligés d'admettre l'une et l'autre, quoique cette coexistence reste pour nous un fait incompréhensible (2). Quant à l'incarnation du Yerbe, l'objection se résout par la distinction des deux natures divine et humaine dans le Sauveur. « Celse, répond Origène, ne sait pas discerner ce qu'il y avait de mortel d'avec ce qu'il y a d'immortel en Jésus- Christ (3).» La divinité, dans l'Incarnation, demeure immuable ; l'humanité seule est sujette au changement. Une âme et un corps humains ont été unis au Verbe de Dieu, voilà tout ; quant au Yerbe lui-même, il n'a pas subi la moindre altération :

« Celui qui est descendu parmi les hommes avait la nature de Dieu ; et s'il s'est anéanti lui-même, c'est uniquement par amour pour eux et afin de se mettre à leur portée. Ce n'est pas que sa bonté se soit changée en malice, car il n'a jamais péché ; ni que sa beauté se soit convertie enlai-

(1) Contre Celse, IV, 14, 5.

(2) Voir Leçon XVI'.

(3) Contre Celse, IV, 16.

deur, car il n'a pas connu le mal ; ni que du bonheur il ■soit tombé dans l'infortune, car en s'humiliant pour sauver le genre humain, il n'a rien perdu de sa félicité ; ni enfin que ses perfections aient fait place à des défauts, car sont-ce ■des défauts que la douceur et l'humanité ? Quoi ! parce que le médecin voit de tristes objets ou qu'il touche des choses désagréables, direz-vous que de bon il devient méchant; de beau, laid ; d'heureux, infortuné? Et cependant cette comparaison même n'est pas exacte ; car le médecin qui voit et touche ces choses n'est pas trop sûr d'éviter à son tour les mêmes accidents. Au contraire, celui qui guérit les blessures de nos âmes par le Verbe de Dieu qui est en lui, n'a pu contracter aucune souillure. Si Gelse prétend que le Verbe, -ce Dieu immortel, n'a pu prendre un corps mortel et une âme humaine sans subir quelque changement ou quelque altération, qu'il sache bien une chose : le Verbe, demeurant toujours Verbe quant à sa nature, ne souffre rien de ce que souffrent l'âme et le corps ; seulement, afin de s'accommoder à la faiblesse d'hommes qui ne peuvent soutenir l'éclat et la gloire de sa divinité, il se présente à eux sous un vêtement de chair, et se sert d'une voix corporelle jusqu'à ce que les âmes assez heureuses pour l'accueillir dans cet état se soient élevées par lui au-dessus d'elles-mêmes et parviennent à le contempler, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, dans sa forme première» (1).

L'immutabilité divine n'est donc pas un obstacle à Tincarnation du Verbe, pas plus qu'elle ne détruit le dogme de la création ou celui de la Providence. A moins de condamner Dieu à une inertie complète, nous sommes bien forcés d'admettre qu'il est libre de poser un acte dont l'effet se produit en dehors de sa substance, et par conséquent qu'il a pu se revêtir de la nature humaine. Mais si l'Incar-

(1) Contre Celse, IV, lo.

LA PERSONNE DE JKSUS-CHKIST 1163

aiation n'implique aucun changement dans Tessence divine, n'est-ce pas exalter l'homme au delà de toute mesure que •de lui attribuer un tel privilège? En vrai épicurien, Celse met tout en œuvre pour déprécier l'homme, qu'il rabaisse au rang de la brute, jusqu'à l'eslimer inférieur aux abeilles, aux fourmis, aux oiseaux, même aux bêtes féroces. Et Dieu se serait uni à un pareil être qui n'a rien reçu de plus en apanage que les vers et les grenouilles, auquel les éléphants, les aigles et les serpents peuvent le disputer à bon droit en lumières et en sagesse (1) ? Origène relève avec une noble fierté des bouffonneries si déplacées dans la bouche d'uQ homme qui prétendait faire métier de philosophe. « Si Dieu préfère les bêtes aux hommes, s'écrie-t-il dans sa légitime indignation, puisses-tu partager cette préférence etleur devenir semblable afin de la mériter (2) ! » Mais non, ce qui assure à l'homme une supériorité incontestable sur tons les animaux, c'est d'abord son intelligence. « La participation seule de la raison élève l'être qui en jouit bien au-dessus ■de ceux qui ne possèdent pas cet avantage (3). ^) Que la puissance et la sagesse du Créateur éclatent dans les propriétés merveilleuses dont il a doué certains animaux, voilà ce que •les Écritures, d'accord avec la science, nous portent à reconnaître et à admirer; mais quelle différence entre les lumières •de la raison, et un mouvement aveugle de la nature, un instinct irrésistible que détermine la construction particu- 'lière des organes (4) ! Quoi! il y auraitplus de sagesse parmi les bêtes que dans les âmes de Phérécyde, de Pylhagore, de Socrate, de Platon; et c'est un philosophe qui parle ainsi, sans se laisser émouvoir par le magnifique développement des sciences, des arts et de l'industrie humaine (o) !

(Ij Contre Celse, IV, 23-30, 74-,y.

(2) fbid., IV, 97.

(3) Ibid., IV, 54.

(4) Ibid , IV, 81, ;J5, 86.

(5) Ibid., IV, 30, 81, 97.

Il y a plus, car l'homme, doué d'intelligence et de raison, est encore un être moral capable de vertu ; et lors même qu'il se roule dans la fange du vice, cette faculté indéfinie de revenir au bien le met hors de pair avec le reste de la création terrestre :

« Jamais une nature raisonnable, quelle qu'elle soit, ne peut être sérieusement comparée à un ver, car elle reste capable de vertu : elle conserve en elle les impressions du bien, comme autant de semences qu'elle ne saurait perdre entièrement ; dès lors la puissance de redevenir vertueux empêche toute assimilation de ce genre. Il en résulte que les hommes, pris en général, ne peuvent être abaissés au rang de la brute, même quand on les met en parallèle avec la divinité; car la raison, tirant son origine du Yerbe qui est en Dieu, ne permet pas de dire que l'être raisonnable soit absolument étranger à Dieu... Donc, puisque la nature de la raison exclut de pareils rapprochements, gardons-nous bien de faire à la nature humaine, à cette nature formée pour la vertu, l'injure de la comparer aux animaux, lors même qu'elle envient à pécher par ignorance (1). »

Devant cette double prérogative de la nature humaine, le disciple d'Épicure a beau vanter la grandeur, la force ou l'adresse de certains animaux, ce n'est pas aux dimensions du corps, répond le philosophe chrétien, qu'il faut mesurer la dignité d'un être (2). L*homme pense, et il est capable de vertu, cela suffit pour faire de lui le roi de la création. C'est l'idée que Pascal exprimera dans ces lignes si justement célèbres : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser; une vapeur, une

(i) Contre Celse.lV, 25.

(2) ibid., IV. 24.

goutte d'eau sulfit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et l'avantage que l'univers a sur lui ; l'univers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste donc dans la pensée : c'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée que nous ne saurions remplir (1). »

Gelse ne manquait pas de chercher une cause d'infériorité dans l'état de faiblesse où l'homme se trouve à sa naissance, dans le besoin qu'il a de ses semblables pour croître et se nourrir, tandis que les animaux se suflisent à eux-mêmes et trouvent autour d'eux, sans travail ni peine, tout ce qui leur est nécessaire à la vie. Cette objection inspire à Origène une des plus belles pages de son livre :

« Celse ne voit pas que Dieu a créé l'homme indigent, pour lui fournir l'occasion d'exercer son esprit, qui autrement serait demeuré oisif et sans aucune connaissance des arts. Car c'est cette indigence qui l'a contraint de multiplier les métiers, soit pour sa nourriture, soit pour ses vêtements. Et certes, il était mille fois plus avantageux pour des hommes incapables de s'appliquer à l'étude des divins mystères ou à la philosophie, qu'ils manquassent de tout : par là ils se sont vus forcés de cultiver les arts, tandis qu'ils les auraient négligés, dans l'abondance de toutes choses. Ainsi la disette dos aliments nécessaires pour la vie a donné naissance à la culture des champs, de la vigne et des jardins : de là sont venus les charpentiers et les forgerons, dont l'industrie prépare des instruments aux travaux d'où nous tirons notre nourriture. Le besoin de se couvrir a produit les tisserands, les cardeurs et les filateurs; de là encore les maçons, dont l'industrie croissant par l'exercice s'est élevée jusqu'à l'architecture. Le besoin des commodités de la vie a

(I) Pensées de Pascal, ml. I, ii» G.

lîlîG LE TRAITÉ CONTRE CELSE

fait découvrir 1 art de la navigation, afin de pouvoir transporter dans un pays les productions qui manquent à l'autre. D^ sorte qu'en cela niême il y a de quoi admirer la Providence, qui a créé indigent le seul animal raisonnable. Si elle fournit aux animaux sans raison leur nourriture toute préparée, c'est précisément parce qu'ils n'ont aucune aptitude pour les arts (1). »

L'objection de Gelse se retournait ainsi contre lui, en fai sant ressortir davantage les titres de supériorité que la nature humaine possède sur tout ce qui l'entoure. Origène avait donc raison de dire que l'homme est le centre du monde visible, et que la création matérielle vient se terminer à cet esprit incarné qui la rattache à son auteur par le lien de lintelligence. Dès lors, il devenait impossible de prétendre qu'entre Dieu et l'homme il n'existe aucune espèce de rapport, et par suite, que l'Incarnation est impossible- Cet abaissement de la Divinité reste, sans nul doute, un^ mystère d'amour incompréhensible; mais l'âme humaine,, créée à l'image et à la ressemblance de Dieu, forme un point de jonction entre deux termes si distants l'un de l'autre. En s'unissant à l'homme, Dieu élève jusqu'à lui un être dans lequel se résument et se concentrent toutes les merveilles de la création. Si, au lieu de se tenir sur la défensive en face d'un adversaire peu capable de comprendre cette haute doctrine, Origène s'était proposé d'approfondir l'idée de l'Incarnation, son esprit pénétrant aurait pu lui suggérer des considérations encore plus élevées. Certes,, nous sommes loin de prétendre, avec Malebranche, que la création eût été indigne de Dieu sans l'incarnation du Yerbe. Cette hypothèse éblouissante aie tort de transformer en fait nécessaire un acte de bonté essentiellement gratuit. Mais, ce qu'il y a de certain, c'est que, par cette union in-

(l) Contre Celse, IV, 76.

lime de la sagesse éternelle avec son œuvre, la création entière a pris une valeur infiniment plus haute. Il n'y a plus seulement entre Dieu et le monde la relation de la cause avec l'effet: par l'union de l'homme Jésus avec le Verbe éternel, il s'est établi un nouveau rapport, bien plus intime et plus profond, entre Dieu et son œuvre; et tous les corps, et toutes les âmes humaines, et tous les espritscélestes participent à cette ascension merveilleuse par les liens de ressemblance ou de confraternité qui les unissent au Christ, Dieu, âme et corps tout ensemble. Voilà le point de vue où devrait se placer la science, si elle voulait atteindre à la hauteur du plan divin. Espérons qu'il viendra un âge plus méditatif, où l'on cessera de discuter l'existence de Dieu, la spiritualité de l'âme, c'est-à-dire l'alphabet de la philosophie, pour s'engager dans ces vastes perspectives que la révélation divine ouvre à l'esprit humain.

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