LE CHRISTIANISME ET LA PHILOSOPHIE PAÏENNE
tion était toute naturelle et indiquée à l'avance. Il est vrai, sous ce rapport, la discussion ne pouvait que se renfermer dans des limites assez étroites. Gelse connaissait peu les dogmes chrétiens ; et ce qu'il y a de plus élevé dans la révélation évangélique, cette merveilleuse économie de la grâce qui commence par le Baptême et se termine à l'Eucharistie, tout cela était resté en dehors du cercle de ses recherches. C'est d'ailleurs une coutume assez familière à la critique anti-chrétienne, d'ignorer ce qu'elle attaque ; une simple exposition du symbole catholique suffît le plus souvent pour mettre à néant des objections qui prennent leur source dans un défaut d'études sérieuses. Les points de contact du christianisme avec la philosophie grecque, et l'opposition qu'il découvre entre l'un et l'autre, voilà ce qui frappe surtout le sophiste païen, peu disposé à scruter davantage les vérités révélées. Aussi concentre-t-il sur cet examen comparatif toute l'attention de son esprit, dans le but de rabaisser la doctrine évangélique au-dessous de l'enseignement des écoles grecques. Quoique resserrée dans un cadre peu étendu, cette discussion n'en est pas moins remarquable ; et vous n'aurez pas de peine à vous convaincre que, sur ce point comme sur tant d'autres, l'incrédulité moderne n'a fait que ramasser des vieilleries oubliées depuis le III» siècle.
Un premier litre de supériorité que Gelse attribue à la philosophie grecque sur la religion chrétienne, c'est que l'une ne s'impose à personne, tandis que l'autre exige la foi de tous ses adhérents. Or, qu'est-ce que cette foi ? Une foi aveugle et sans examen préalable. « 11 y a des chrétiens, dit-il, qui ne veulent ni accepter ni donner aucune raison de ce qu'ils croient. Leur maxime est: n'examinez pas, mais croyez ; et la foi vous sauvera. La sagesse de ce monde est un mal, et la folie un bien (1).» D'où il suit que la foi chrétienne est
(1) Contre Celse, I, 9.
déraisonnable, puisqu'elle fait abstraction des motifs qui peuvent et qui doivent déterminer l'assentiment de l'esprit à. une vérité quelconque.
Origène repousse cette accusation comme une pure calottinie. Jamais chrétien n'a tenu un pareil langage. La véril^estque nul ne doit croire sans motif suffisant. Saint Paul le dit formellement lorsqu'il réprimande ceux qui croient à la légère et au hasard (I" aux Cor,,xY, 2). Déjà, dans l'Ancien Testament, Salomon déclarait que « Ja science sans examen est trompeuse » (Prov., x, 17) ; et Jésus, fils de Sirac, que « la science de l'insensé est un réseau inextricable de paroles (Eccli., xxi, 18, 19). » Nous nous gardons bien de dire à quiconque vient vers nous : « Commence par croire que celui dont nous parlons est le Fils de Dieu. » Loin delà ; nous expliquons à tous notre doctrine suivant leurs dispositions et d'après leurs mœurs, ayant appris « comment nous devons répondre à chacun (Ép. aux Col., iv, 6). » Nous tâchons sur tout point d'apporter des raisons convaincaintes (1). Qu'on ne vienne donc pas nous dire que la révélation divine est hostile à la science. Dès les premiers temps, il a existé parmi nous des sages qui ont excellé même dans les sciences étrangères. Moïse avait été initié à la sagesse des Egyptiens. Daniel, Ananias, Azarias et Misael étaient si versés dans les lettre assyriennes, qu'on les trouva dix fois plus savants que tous les sages de ce pays. Aujourd'hui nos églises comptent, en petit nombre à la vérité, par rapport à la multitude des fidèles, elles comptent, dis-je, des sages qui sont arrivés au milieu d'elles, riches de la sagesse que nous appelons « la sagesse de la chair. » Par conséquent, c'est une ineptie de prétendre que le christianisme n'attire à lui que « des ^hommes grossiers, incapables d'une étude sérieuse (2) » Sans doute l'apôtre a dit : « Si
(11 Contre Celse, VI, 10,7.
(2) Ibid., VI, 14. .;.,•■
quelqu'un d'entre VOUS paraît sage selon ce monde, qu'il se fasse fou pour devenir sage ; car la sagesse de ce monde est folie auprès de Dieu (1''® aux Cor., 18, 19). n Mais l'apôtre ne dit pas simplement (oux à-xliaq) que la sagesse est folie devant Dieu ; il ne parle que delà sagesse de ce ynonde. Il ne dit pas non plus; que celui d'entre vous qui paraît sage devienne fou absolument ! (aTca^aTrXwç), mais qu'il se fasse fou en ce siècle pour devenir sage. Donc par ce mot « sagesse du monde », Paul désigne la fausse philosophie, qu'il appelle une folie, dans le même sens qu'un platonicien, admettant l'immortalité de l'âme, serait traité de fou par les péripatéticiens, les stoïciens, et les épicuriens qui se rient de ce dogme. « Pour l'apôtre, les sages de ce monde sont des hommes vains qui, négligeant la connaissance des choses spirituelles, invisibles et éternelles, s'attachent uniquement aux choses sensibles dont ils font leur tout ; et la sagesse de ce monde, les doctrines qui rapportent tout à la matière, et qui, posant en principe que tous les êtres subsistants sont des corps, rejettent les substances invisibles et immatérielles. » En d'autres termes, il ne condamne que la science du mal, la fausse science ou la sophistique, qui mériterait plutôt le nom d'ignorance. Mais quant à la véritable science « qui est la connaissance des choses tant divines qu'humaines et de leurs causes )>, Paul n'a pour elle que de l'admiration et des éloges. Aussi dans l'énumération des grâces de Dieu, met-il au premier rang le don de la sagesse: il nomme ensuite le don de la science comme inférieur au premier, et enfin le don de la foi comme au-dessous des deux autres (1). Preuve évidente que le christianisme tient en haute estime tout ce qui peut faire progresser l'homme dans rintelligence de la vérité.
Origène avait certes le droit de parler ainsi, lui qui, depuis près d'un demi-siècle, se consumait dans les labeurs
(l) Contre CeUe, I, 13; III, 46, 47, 7.>.
de la science; et les autres défenseurs de la religion chrétienne pouvaient, sans trop de désavantage, soutenir le parallèle avec les lettrés du paganisme. Cela posé, reprend l'apologiste, il faut pourtant convenir que tous les hommes ne sauraient être des savants. Assurément, s'il était possible que tous, négligeant les affaires de la vie s'appliquassent à l'étude et à la méditation, il ne faudrait point chercher d'autre voie pour leur faire recevoir la religion chrétienne. « Car il est beaucoup plus conforme à l'esprit de notre doctrine d'appuyer la persuasion sur les fondements de la raison et de la sagesse que sur ceux d'une simple foi (//sToc ^{kr^ç T71Ç TcîffTewç) (1). » Mais l'immense majorité du genre humain est-elle bien capable d'entreprendre des études si longues et si difficiles? Evidemment non. «Les nécessités de la vie et la faiblesse de l'esprit interdisent la philosophie au grand nombre. « Il fallait donc absolument choisir une autre méthode que la méthode scientifique pour mettre les multitudes en possession de lavérité. Quelle devait être cette méthode ? Celle-là même que Jésus-Christ a employée, la méthode de l'enseignement produisant la foi par l'autorité d'un témoignage certain. Impossible d'en concevoir une meilleure {pzkTÏoiv (x^ÔoSoç), et qui soit plus conforme à la nature humaine ainsi qu'à la pratique ordinaire des choses de ce monde (2). Est-ce que par hasard, s'écrie Origène, les philosophes s'imaginent que l'autorité et la foi n'entrent pour rien dans la conduite de leurs disciples ? « Qui donc,, en se faisant agréger à quelque secte, n'y ,vient attiré par une sorte de foi préalable dans la supériorité du maître? Il n'est pas de platonicien, de stoïcien, de péripatéticien ou d'épicurien, qui, avant de s'affilier à son école, n'ait pris la patience d'écouter les raisonnements de tous les philosophes, leurs objections réciproques, leurs preuves et leurs
(1) Contre Celse, I, 9, 13.
(2) Jbid,, I, 9.
réfutations. Tous obéissent à un certain instinct qui les pousse vers une secte de préférence à l'autre (1) » Qu'ils veuillent se Tavouer ou non, les motifs de leur détermination se résument plus ou moins dans celte formule : le Maître l'a dit. Seulement il y a cette différence entre le christianisme et la philosophie, que, d'une part, le Maître est Dieu lui-même ; et de l'autre, un homme dont la raison demeure toujours faillible:
« Si donc chaque sectaire grec ou barbare est obligé de s'en fier au fondateur de son école, combien est-il plus juste d'avoir la même déférence pour le Dieu suprême et pour celui qui nous enseigne à n'adorer ,que lui, et à laisser là toutes les choses qui ne sont pas, ou qui, si elles sont, peuvent être dignes d'estime mais ne sauraient mériter qu'on se prosterne devant elles pour leur rendre un culte? Cela n'empêche nullement les esprits contemplatifs, auxquels la simple foi ne suffît pas, d'établir leur créance par les preuves convaincantes qui se présentent d'elles-mêmes, ou qu'une recherche exacte leur fournit. Combien n'est-il pas plus raisonnable d'ajouter foi à Dieu, puisque sans foi rien ne se fait, même dans les choses humaines? Qui navigue, qui se marie, qui soigne ses enfants, qui ensemence sa terre, sans avoir confiance dans le succès, bien que le contraire puisse arriver et arrive en effet assez souvent? Cet espoir d'améliorer son sort et de réussir au gré de ses vœux fait entreprendre à chacun les œuvres les plus hasardeuses. Si donc la confiance dans un meilleur avenir soutient l'homme au milieu des entreprises les moins certaines, pourquoi la foi cesserait-elle de le diriger dans des choses bien supérieures à la navigation, à l'agriculture, au mariage, et au reste des affaires humaines ? Pourquoi ne se fierait-il pas plutôt au Créateur de l'univers, et à celui qui, pour le salut des
(1) Contre Celse, l,lo.
hommes, s'est exposé à toutes les souffrances avec une générosité incomparable, jusqu'à subir avec une constance divine une mort ignominieuse selon le monde, apprenant ainsi à ceux qu'il s'était choisis dès l'origine pour ministres^ de sa doctrine à la répandre par toute la terre sans crainte d'aucun péril ni de la mort elle-même (1)? »
En montrant, à l'exemple de Théophile d'Antioche et de Clément d'Alexandrie (2), que la confiance est l'un des fondements de la vie et de la société humaines, Origène usait d'un argument a fortiori. Si l'homme ne se décide jamais à agir sans une certaine foi préliminaire dans le succès de son œuvre, et s'il est souvent obligé d'admettre sur le témoignage d'autrui ce qu'il ne peut vérifier par lui-même, le christianisme ne fait que répondre aux besoins et aux instincts de la nature humaine, en choisissant la voie de l'autorité doctrinale, pour mettre la vérité à la portée de toutes les intelligences. On ne saurait l'accuser de blesser les droits delà raison, du moment qu'il présente à chacun des motifs de crédibilité suffisants pour mériter l'adhésion de l'esprit. Ces matifs de crédibilité, Origène les avait développés en grande partie, en démontrant la divinité de la religion chrétienne par les prophéties et les miracles, par la puissance surnaturelle de Jésus-Christ, par l'héroïque constance des martyrs, par la propagation aussi rapide que générale de l'Évangile et par son efficacité merveilleuse sur les mœurs. C'est là-dessus que doit porter l'examen du fidèle ; et cet examen est facile, parce qu'il se borne à des faits garantis par un témoignag-e universel et permanent. A moins d'arracher ces faits du sol de l'histoire , où ils plongent si profondément, il est ridicule de prétendre que la foi chrétienne ne repose sur aucune base solide. Or, Celse n'avait
(1) Contre Celse, I, il.
(2) Les Apologistes chrétiens au n* siècle, leçons XI% p. 232 et ss. — Clément d'Alexandrie, leçon XIV', p. 332.
pas réussi à dépouiller le christianisme de son caractère historique; dès lors il n'était pas reçu à qualifier de déraisonnable une créance si bien motivée.
De la méthode que suit la religion révélée pour instruire la multitude des fidèles, le critique passe à l'objet de cet enseignement, qu'il continue de comparer à celui des philosophes. Ce qu'il y a de mieux dans les Écritures, dit-il, leur est commun avec les écoles de la Grèce, et même n'est qu'une dérivation de cette source primitive (1). A des assertions si peu mesurées, Origène oppose tout une série d'arguments qu'il développe dans le cours de son ouvrage. Jésus-Christ et les apôtres n'ont rien pu emprunter aux écrits des philosophes grecs, dont la doctrine est de beaucoup inférieure à la leur. Les théories spéculatives et morales de l'hellénisme ne sont acccessibles qu'à un petit nombre d'esprits, et n'ont d'ailleurs exercé aucune influence sensible sur la conduite des hommes, tandis que l'Évangile s'adresse au monde entier, et possède une vertu divine pour convertir les âmes. Comme vous le voyez, Messieurs, la thèse est complète, et Origène va la traiter en maître.
Celse trouve des points de contact entre le christianisme et la philosophie grecque. Nous ne songeons pas à les contester. Pourrait-il en être autrement? « S'il n'y avait, touchant la morale , des notions communes dans l'esprit de tous les hommes, ceux qui appellent sur leur tête le juste jugement de Dieu seraient exempts de la punition de leurs péchés. Il ne faut donc pas s'étonner que le même Dieu ait semé dans toutes les âmes ce qu'il lui a plu d'enseigner par les prophètes et parleSauveur; de sorte que, devant son tribunal, nul homme ne trouvera d'excuse, parce que les prescriptions de la loi sont gravées dans le cœur de chacun (S).»
Voilà pourquoi les sages de l'antiquité, éclairés par les lu-
(1) Contre Celse, I, 4 ; VI, 1.
(2) Ibid., I, 4 ; VIII, 52.
mières de la raison naturelle, ont pu, à côté de grandes erreurs, énoncer de fort belles maximes. Platon a disserté avec beaucoup de sens sur le souverain bien, et d'autres ont suivi son exemple. Loin de nous la pensée d'attaquer ce que les Grecs ont écrit de juste, ou de condamner ce qu'il y a de bon dans leurs sentiments (1). Même observation pour l'ordre intellectuel que pour l'ordre moral. Contemplant à la lumière des idées les perfections invisibles de Dieu , les philosophes étaient partis de ce monde créé et des objets sensibles, pour s'élever comme par autant de degrés jusqu'aux choses intelligibles, de sorte qu'ils avaient des pensées assez nobles sur la puissance éternelle et sur la divinité (2). Les chrétiens ne nientpointlapartde vérités qui peut se rencontrer chez leurs adversaires. « Ils savent que Dieu, dans son amour pour les hommes, a manifesté la vérité et ce qui peut le faire connaître, non seulement à ceux qui se consacrent à lui, mais encore^à quelques hommes éloignés de la piété et de la religion véritables (3). » Voilà ce qu'ils sont tout prêts à proclamer sans la moindre difficulté. Mais de ce que les Grecs ont entrevu quelque coin de la vérité religieuse, s'ensuit-il que la révélation mosaïque et la révélation chrétienne soient un plagiat de l'hellénisme? L'absurdité d'une pareille hypothèse n'est pas moins démontrée par les faits que parla comparaison des doctrines:
(1) Contre Celse, VI, 2, 3 et ss.
(2) Ibid., IV, 4.
(3) Ibtd., VII, 46. Pour ne pas prêter à Origène une erreur étrangère à sa pensée, il faut rapprocher de ce passage l'endroit où il s'exprime ainsi: « Nous déclarons, quant à nous, que la nature humaine est impuissante à chercher Dieu d'une manière quelconque et à le trouver purement (xa6ap(oî),si elle n'est aidée par celui qu'elle cherche (VII, 48). » Dans cette phrase, il n'entend exclure des forces naturelles de la raison qu'une connaissance de Dieu pure et sans mélange d'erreur. En affirmant, un peu plus loin, que des hommes étrangers à la religion véritable (etXixptvTjç ôeoaeCe^a) ont pu arriver néanmoins à une certaine connaissance de Dieu, l'auteur précise et restreint le sens de la proposition précédente.
« 11 n'est pas permis de dire, avec Gelse, que Moïse et les prophètes aient emprunté ces passages à Platon, dont ils auraient mal compris le sens. Gomment eussent-ils pu entendre un homme qui n'était pas encore né? Voudrait-on faire retomber, du moins sur les apôtres de Jésus, plus récents que Platon, l'accusation de .plagiat, comme Gelse le prétend? Quelle probabilité, demanderai-je alors, que Paul, occupé à fabriquer des tentes, que Pierre, pêcheur de profession, que Jean, arraché depuis peu aux filets de son père, aient eu assez de connaissance des livres de Platon pour y prendre ce qu'ils ont dit de Dieu?... Je le demande, où est l'homme, tant soit peu au courant des choses, je ne dis point parmi les disciples de Jésus, mais parmi les premiers venus, qui pourrait ne pas rire de Gelse, en lui entendant dire que Jésus, né et élevé au milieu des Juifs, regardé comme le fils du charpentier Joseph, et n'ayant été instruit ni dans les lettres des Grecs, ni même dans celles des Hébreux, ainsi que l'attestent les véridiques relations de ses disciples, avait lu les écrits de Platon (1)? »
Elle est donc vieille, Messieurs, cette nouveauté que l'on fait sonner si haut de nos jours, et qui réduirait la doctrine chrétienne à une imitation de la philosophie grecque; mais pour avoir un air de vétusté incontestable, elle n'en est pas plus sérieuse. L'observation d'Origène suffit pour lui enlever toute apparence de fondement. Transformer Jésus-Ghrist et les apôtres en lecteurs assidus de Platon et des autres philosophes grecs, voilà un de ces tours de force que le romantisme historique est seul en état d'exécuter. Personne n'a jamais nié que les productions de l'antiquité classique n'eussent déteint sur Philon et sur beaucoup de Juifs hellénistes ; mais ce serait faire preuve d'une ignorance complète de l'histoire que de vouloir étendre les résultats de ce com-
(1) Contre Celse, VI, 7, lô.
merce littéraire aux Juifs palesliiiieiis, si étrangers et si hostiles à tout ce qui sentait la civilisation grecque; et lors même que celle-ci eût exercé sur la Judée une influence notable, ce n'est pas dans les derniers rangs du peuple, en Galilée surtout, qu'elle aurait laissé des traces aussi profondes. Ces fantaisies ne s'expliquent que par le besoin de substituer une cause quelconque à la véritable raison des choses. Et maintenant, que l'on puisse signaler certaines ressemblances entre la doctrine chrétienne et la philosophie grecque, Origène n'en témoigne pas la moindre surprise : les lumières de la raison et de la tradition réunies ont permis à un petit nombre d'hommes, plus intelligents que le^ autres, de deviner et de pressentir sur quelques points les croyances futures du genre humain. D'ailleurs, la plupart du temps, l'analogie est dans les mots plutôt que dans les idées. Les stoïciens enseignent que Dieu est un esprit répandu dans l'universalité des êtres, et embrassant toutes choses et lui-môme ; mais par cet esprit ils entendent tout simplement un corps plus subtil, plus aérien, tandis que les chrétiens affirment la parfaite spiritualité de Dieu : entre les uns et les autres il n'y a de commun que les termes dont ils se servent (1). Les anciens philosophes parlaient d'un Fils de Dieu; mais sous ce nom ils désignaient le monde : rien de pareil dans la doctrine chrétienne, où le Fils de Dieu est le créateur du monde, et non pas le monde lui-même {2). Guidés par l'enseignement traditionnel, quelques auteurs païens ont fait mention d'un esprit mauvais qui rappelle le Satan de l'Ecriture; mais « le dogme de cet esprit malfaisant, qui a été précipité du ciel, est consigné dans les écrits de Moïse, antérieurs de beaucoup, non seulement à Heraclite et Phérécyde, mais encore à Homère (3). » Nous disons
(1) Contre Celse, VI, 71.
(2) Ibib., 47.
(3) Ibid., 42, 43, 44 .
pareillement du danger des richesses et du piécepte d'e rhumilité que les écrivains de l'Ancien Testament avaient exprimé ces idées morales longtemps avant Platon (l). Voilà les vrais précurseurs de l'Evangile. Le Sauveur a repris l'enseignement de la loi mosaïque, et, l'élevant à un degré de perfection plus haut encore, il nous a offert dans sa personne le modèle achevé, l'expression vivante et concrète de la vertu.
Ici, l'apologiste quitte la défensive pour incriminer à son tour les chefs d'école dont Gelse vantait la supériorité. Ils ont énoncé de grandes vérités et de belles maximes: soit, mais peut-on ajouter que leur vie ait répondu à leur enseignement? Non, bien loin de confirmer leur doctrine par leurs actes, ils détruisaient dans la pratique ce qu'ils édifiaient en théorie. Origène n'en excepte point Platon, qui, malgré toutes ses phrases sur l'unité de Dieu, n'avait pas laissé d'établir le polythéisme grec comme base de son état modèle, dans son Traité des lois et dans sa République. Le chef de l'Académie, lui aussi, a retenu la vérité captive sur ses lèvres, comme saint Paul le reproche aux philosophes de l'antiquité (2). « Ceux qui ont écrit avec tant d'élévation sur le souverain bien n'en descendent pas moias dans le Pirée, pour adresser des prières à Artémis comme à une divinité, et pour assister aux fêtes que célèbre une multitude ignorante. On les entend disserter admirablement sur Fâme et décrire la félicité qui l'attend si elle a bien vécu ici-bas ; puis, oubliant bientôt ces choses sublimes que Dieu leur avait manifestées, ils tombent dans des sentiments bas et grossiers, et sacrifient un coq à Escalape(3). » Gomment veut-on qu'une parole , ainsi démentie par les actes, jouisse de la moindre autorité? Le défaut de confor-
(1) Contre Celse, 15, 16.
(2) Ibid., VI, 17.
(3) Ihid., 4. ..
mile entre l'enseignement et la conduite des philosophes doit suffire pour leur enlever tout crédit. Aussi le dernier d'entre les chrétiens professe-t-il un spiritualisme plus élevé que tous ces sages aux tirades pompeuses et sonores:
« Peut on avoir du sens et ne pas se moquer d'un homme qui, après tous ces beaux raisonnements que la philosophie lui a enseignés sur la nature de Dieu ou des dieux, se tourne vers les idoles, soit pour leur adresser sa prière, soit pour s'élever, en les voyant, jusqu'à l'objet de sa pensée, auquel il s'imagine devoir porter son esprit par le moyen de cette chose visible qui en est le symbole? Prenez, au contraire, le chrétien le moins éclairé. Il tient pour certain que tous les endroits du monde sont des parties de l'univers, et que l'univers entier est le temple de Dieu. En quelque lieu donc qu'il se trouve, il prie, fermant l'œil des sens pour ouvrir celui de l'âme. Il franchit ainsi les bornes de ce monde, sans s'arrêter même à la voûte du ciel. Il s'élève par la pensée au-dessus des cieux; et là, comme si l'Esprit de Dieu l'avait conduit en dehors de ce monde, il offre à Dieu ses prières, mais non pour des choses de peu d'importance. Car Jésus lui apprend à ne rien chercher de bas, c'est-à-dire rien de sensible, mais seulement les choses grandes, véritablement divines, celles que Dieu nous accorde pour nous conduire à la félicité qu'on trouve auprès de lui par le Verbe, son Fils, qui est Dieu (1). »
A ce reproche d'inconséquence, tant de fois formulé par les apologistes chrétiens, Celse répondait que les philosophes ne regardent pas les idoles comme de véritables divinités : « Où est l'homme qui, à moins d'avoir perdu le sens, puisse prendre ces simulacres pour des dieux, et non pour des objets consacrés aux dieux dont ils sont la représentation (2). » En d'autres termes, il cherchait à écarter de
(i) Contre Celse, \U, 44.
Ibid., 62.
la classe lettrée l'accusation de fétichisme. Fort bien, réplique Origène, nous enregistrons cet aveu avec plaisir; mais en participant au culte de la multitude, vous la fortifiez dans ses erreurs, au lieu de l'en détromper, comme ce serait votre devoir. Encouragée par votre exemple, la foule s'imagine que ces effigies son^ 'îéritablement des dieux, et ne soufTre pas qu'on lui dise le contraire (1) Voilà où conduit cette pusillanimité que l'apôtre vous a si vivement reprochée. D'ailleurs, en distinguant entre le Dieu et son simulacre, vous n'êtes pas pour cela exempts d'erreur. Toujours est-il que vous répartissez entre plusieurs êtres réels ou imaginaires, l'adoration qui n'appartient qu'au Dieu unique. Les démons, voilà l'objet de votre culte, qui, pour être plus raffiné que celui de la multitude, n'en est pas moins répréhensible (2). Et ne dites pas que les chrétiens, eux aussi, adorent plusieurs dieux : car, d'après leur doctrine, le Père et le Fis ne sont qu'un. Et quant aux anges et aux archanges, tels que Gabriel et Michel, nous les vénérons, mais dans un tout autre sens, réservant notre adoration à Dieu et à son Fils unique (3). Donc, quoi que vous disiez, vous ne sauriez échapper au reproche d'avoir induit les peuples dans l'erreur, en partageant leurs pratiques, ou du moins de n'avoir tenté aucun effort sérieux pour les retirer de l'idolâtrie.
Car, c'est là une deuxième lacune qu'Origène signale dans l'enseignement des philosophes : au désaccord de leur doctrine avec leurs actes vient se joindre le défaut de popularité. Ils ne s'adressent qu'à un petit nombre d'esprits, et laissent les autres dans l'ignorance, tandis que la religion chrétienne veut faire participer tous les hommes au bénéfice de la vérité. 11 ne faut pas, en effet, que la vérité demeure le pri-
(1) Contre Celse, 6G.
(2) Jbid., VI, 69, 70 ; VIII, 2 et ss.
(3) Ibid., VIll, 12, 13.
vilègedequelques-uns:tous ont un égal droit àla connaître^ sous la forme particulière à chacun. Voilà le besoin universel auquel répond l'Évangile, et que la philosophie est impuissante à satisfaire. Platon et les autres chefs d'école bornaient leur ambition à être compris de quelques intelligences d'élite; « mais la nature divine, qui étend ses soins providentiels non-seulement aux Grecs renommés pour leur science, mais à tout le reste des hommes, s'est abaissée jusqu'à la multitudeà laquelle s'adresse son enseignement (1). » u Qui donc a mieux servi l'intérêt général (xo xotvojvtxov), de ceux qui ont dédaigné les hommes simples et illettrés, ou de ceux qui ont éclairé des rayons de la vérité le plus d'intelligences possible, sans distinction de savant ni d'ignorant, de Grec ni de Barbare (2) ? » Pour rendre sa pensée sous une forme sensible, Origène emploie une comparaison qu'il emprunte aux aliments et à la manière de les apprêter :
a Supposons, dit-il, qu'une viande saine et capable de fortifier ceux qui en usent soit apprêtée et assaisonnée non pour des gens peu accoutumés à ces sortes de mets, pour des laboureurs pauvres et élevés sous le chaume, mais pour les riches seulement et pour des personnes habituées à une table splendide. Supposons, d'autre part, que la même viande soit apprêtée non comme le demandent les personnes délicates, mais ainsi qu'elle a coutume de l'être pour les pauvres, les villageois et les hommes du commun : n'esl-il pas vrai que, sous cette forme, elle rassasiera des myriades d'hommes ? Si donc vous, m'accordez qu'une viande apprêtée de la première façon ne profite qu'aux gens de qualité, tandis que la seconde préparation contribue à la santé de tout une multitude, lesquels estimerons-nous le plus dans l'intérêt public, ceux qui ne se rendent utiles •qu'aux gens de condition, ou ceux qui travaillent pour le
(1) Contre Celse, VII, 60.
(2) Ibid.,\l, 1.
grand nombre ? Je veux que les aliments soient également sains et succulents des deux côtés, quoique assaisonnés d'une manière différente ; toujours est-il que la philanthropie et l'amour du bien public nous obligent de dire: le médecin qui veille à la santé du grand nombre est ^plus utile que celui dont la sollicitude se borne à quelques rares individus. Si cette comparaison a été bien saisie, appliquonsla présentement aux aliments spirituels qui conviennent à des êtres doués de raison. Voyez donc si Platon et les autres sages de la Grèce, dans les belles maximes qu'ils débitent, ne ressemblent pas à ces médecins qui se contentent de soigner les hommes de condition, et négligent le vulgaire. Quant aux prophètes des Juifs et aux disciples de Jésus, méprisant cet artificieux arrangement de paroles , et ce que l'Écriture appelle la sagesse des hommes, cette sagesse selon la chair, qui aime à s'envelopper d'obscurité, ils me rappellent ceux qui se préoccupent avant tout de la santé dans les aliments qu'ils apprêtent. C'est pour cela qu'ils accommodent leurs expressions à l'esprit de la multitude, au lieu d'employer un langage différent du sien, et de la rebuter par des discours qu'elle n'est pas accoutumée à entendre. Et, en vérité, puisque le but de l'aliment spirituel, pour m'exprimer de la sorte, est de rendre patient et doux celui qui s'en nourrit, un discours qui inspire la patience et la douceur à une infinité de personnes, ou qui les aide à progresser dans ces vertus, n'est-il pas mieux apprêté .qu'un autre dont l'effet se borne à rendre doux et patients un petit nombre d'hommes faciles à compter, en accordant même qu'il y parvienne (1) ? »
Que Celse et les admirateurs exclusifs de la philosophie grecque ne s'avisent donc pas de chercher un titre de supériorité dans l'élocution brillante et savamment étudiée de
(1) Contre Celse, VII, 59. 60.
384 LE CHRlSTlANIiJAlE
Platon et des autres chefs d'école. D'abord, même quant à la forme, Origène n'admet pas, et avec raison, que les Écritures soient inférieures aux productions littéraires de Tantiquité païenne. « Dans Moïse et dans les prophètes, bien antérieurs, non-seulement à Platon et à Homère, mais encore à l'invention des lettres grecques, on rencontre une foule de passages dignes delà grâce de Dieu qui les inspirait, et admirables par l'élévation de la pensée Il ne faut
pas s'imaginer que, sous l'élégance de la forme grecque, une vérité acquière plus de valeur qu'énoncée par les juifs ou les chrétiens : ceux-ci s'exprimentavecplus de simplicité et moins de pompe, quoique d'ailleurs la première diction des Juifs, celle dont les prophètes se sont servis dans leurs livres, ne soit dépourvue ni d'une sage ordonnance, ni des ornements particuliers à la langue hébraïque (1). » Il est permis de trouver qu'Origène n'use de ses avantages qu*avec une modestie extrême, dans ce parallèle entre les magnificences de la Bible et les beautés de la littérature grecque. Mais admettons que certaines parties de l'Écriture, l'Évangile en particulier, présentent un style familier et populaire, la raison de ce fait n'est pas difficile à deviner. Il s'agissait de mettre la vérité à la portée de tout le monde, au lieu de la renfermer dans un petit cercle de lettrés. C'est précisément par leur grande simplicité de langage que les prédicateurs de l'Évangile avaient réussi à porter la lumière parmi ces déshérités de la science dont les anciens philosophes ne daignaient pas même s'occuper. Il plaisait à Gelse d'appeler ces convertis des ignorants et des aveugles. Les vrais aveugles et les vrais ignorants, réplique Origène, ne sont pas là où vous les cherchez, mais ailleurs :
« Pour nous, les ignorants et les hommes stupides sont ceux qui ne rougissent pas d'adresser leurs vœux à des
(1) Contre Celse, VI, 7; VIF, 59.
objets inanimés, de demander la santé à la faiblesse, la vie
à la mort, le secours à l'impuissance Nous appelons
aveugles les hommes qui, environnés des grandeurs et des magnificences de ce monde, ne savent pas élever leurs regards vers le Créateur de ces merveilles, et reconnaître que lui seul mérite notre adoration, nos hommages et notre culte, tandis que nul ouvrage sorti de la main des hommes, ou employé par eux au culte des dieux, ne peut être légitimement adoré, ni sans le Dieu créateur, ni à côté de lui. Comparer à celui qui surpasse infiniment toutes les natures créées des choses qu'on ne saurait mettre en parallèle avec lui, c'est le propre des aveugles. Voilà les hommes que nous accusons de courte vue ou de cécité (i). »
Avec nos idées chrétiennes sur l'égalité de tous les hommes devant Dieu, nous avons peine à comprendre que les philosophes païens aient voulu chercher matière à reproche dans le zèle des prédicateurs de l'Évangile à instruire les petits et les ignorants. Cette condescendance envers la portion la plus délaissée du genre humain aurait dû, ce semble, les remplir d'admiration, pour peu qu'ils se fussent intéressés au bonheur de leurs semblables. Tristes effets de l'orgueil ! Rien ne les irritait plus que de voir avec quelle ardeur l'Eglise travaillait à retirer les basses classes des ténèbres de l'ignorance. Car, bien loin de vouloir écarter ce reproche, le christianisme y plaçait son triomphe : il se faisait gloire de rester fidèle à la maxime de son divin fondateur, dont la mission avait consisté à évangéliser les pauvres (S. Luc, iv, 18). « Que nous nous proposions d'instruire tout le monde dans notre doctrine, qui est celle de Dieu, quoi que Celse puisse en dire, de manière à donner aux enfants des préceptes en harmonie avec leur âge, et aux esclaves le moyen de s'affranchir par la religion en prenant la noblesse de ses sentiments, certes nous ne le nions pas.
(1) Contre Celse, VI, 14; III, 77.
T. Il 2o
Nos docteurs déclarent hautement qu'ils sont redevables aux Grecs et aux barbares, aux sages et aux ignorants. Us avouent qu'on doit travailler à guérir les âmes les plus grossières, afin que, déposant leur ignorance dans la mesure du possible, elles s'appliquent à l'étude de la sagesse... Nous disons : que les savants, les sages et les prudents approchent, s'ils le veulent ; mais que les ignorants, les simples et les enfants ne laissent pas d'approcher également : car notre doctrine promet de guérir tous ceux qui se trouvent dans cet état, et de les rendre dignes de Dieu (1) ».
Voilà le véritable esprit du christianisme, et l'un de ses titres de supériorité sur l'enseignement de n'importe quelle école philosophique. En même temps qu'il satisfait les besoins des plus hautes intelligences, il sait se mettre au ni* veau des esprits vulgaires. L'orgueil aristocratique des lettrés du paganisme ne s'accommodait pas d'une doctrine aussi populaire : il leur semblait injurieux d'être unis par les liens d'une même foi à ceux que Gelse appelait dédaigneusement « des cordonniers, des foulons et des cardeurs de laine. » C'est encore là un tour d'esprit et de style qu'il a transmis à ses imitateurs. On sait avec quel mépris* le bourgeois de Ferney traitait le peuple ; et il n'y a pas longtemps qu'un écrivain de la même école définissait l'humanité « un assemblage d'êtres bas, égoïstes, supérieurs, à l'animal en cela seul que leur égoïsme est plus réfléchi (2). » Ces privilégiés de la haute culture intellectuelle, comme ils aiment à s'intituler, ne manquent jamais d'employer des formules si gracieuses pour les classes ouvrières, excepté quand ils ont besoin de leur concours pour arriver à certaines fins. Ce qui révoltait Celse tout particulièrement,
(1) Contre Celse, III, 54, 48.
(2) Vie de Jésus, par M. Renan, p. 457.
c'est le soin que mettaient les chrétiens à réformer la famille par l'éducation des femmes et des enfants. Vous voulez agir sur nos femmes, s'écriait-il, et vous cherchez à vous emparer de l'enseignement (1) ! Je ne doute pas un instant que si l'épicurien du ii' siècle revenait au milieu de nous, plus d'un journal ne s'empressât de lui ouvrir ses colonnes ; et peut-être aurait-il quelque droit à être admis au nombre des rédacteurs. Et de quoi vous plaignez-vous, répond Origène ? Vos femmes ! nous vous les rendons plus chastes, plus pures, meilleures épouses, mères de famille plus appliquées à leurs devoirs. Vos enfants ! nous les préservons du vice, nous développons en eux de nobles sentiments. Et d'ailleurs, nous ne les empêchons nullement d'aller entendre les maîtres qui enseignent la vraie philosophie ; c'est aux sophistes, aux corrupteurs de la jeunesse que nous cherchons à les disputer. On dirait en vérité que tout cela est écrit d'hier, tant il y a d'à-propos et d'actualité dans ces pages éloquentes.
« Que Gelse nous montre oti est le sage père, où sont les précepteurs vertueux à l'obéissance desquels nous ayons soustrait les enfant? et les femmes. Après avoir comparé ce que nous enseignons à ces femmes et à ces enfants avec les sentiments dans lesquels on les nourrissait auparavant, qu'il nous prouve que nous les avons fait passer d'une doctrine sage et honnête à des maximes pires. Mais non ; Gelse ne pourra jamais produire contre nous rien de pareil : tout au contraire, nous empêchons les femmes d'être infidèles ou fâcheuses à leurs maris ; nous les arrachons à la fureur des théâtres, aux danses criminelles de la scène, aux terreurs de la superstition. Nous mettons un frein à cette jeunesse qui bondit sous les premières ardeurs du plaisir, nonseulement en lui représentant ce que le péché a de honteux^
(1) Contre Celse, llf, 55.
mais en lui mettant sous les yeux les périls auxquels s'expose l'âme dépravée, les peines quelle endurera et les châtiments qui l'attendent... Si nous éloignons les enfants de précepteurs qui leur enseignent toutes les impuretés de la comédie, des vers licencieux et mille autres choses aussi peu profitables aux maîtres qu'inutiles aux disciples, parce que ceux-ci ne peuvent apporter à la lecture des poètes un esprit philosophique, ni ceux-là faire les réflexions dont chaque élève aurait besoin, nous ne rougissons pas de l'avouer. Si, au contraire, il est question de précepteurs qui enseignent la philosophie et sous lesquels on s'y exerce, je ne détournerai pas les jeunes gens de leurs leçons : après qu'ils auront parcouru le cercle des études profanes, et qu'ils se seront préparés par les spéculations philosophiques, je tâcherai de les conduire jusqu'il la grande et sublime éloquence, ignorée du vulgaire, mais dont les chrétiens éclairés se font l'organe, pour expliquer les dogmes les plus relevés, les plus importants, et pour démontrer par là que cette haute philosophie n'est autre que la philosophie des prophètes de Dieu et des apôtres de Jésus (1). »
Impuissant à remédier aux maux du genre humain par le défaut de popularité et par l'absence d'harmonie entre la doctrine et les actes, l'enseignement des philosophes donnait une troisième preuve de son insuffisance dans son manque d'efficacité. Le tout n'est pas d'enseigner aux hommes leurs devoirs: en général, ils les connaissent assez bien ; la grande difficulté, c'est de réduire la théorie en pratique. Car les passions humaines opposent aux professeurs de morale un obstacle contre lequel viennent échouer les plus belles phrases. Pour peu qu'on ait fait d'observations psychologiques, il est impossible de ne pas souscrire à cette maxime d'Origène : « La divine Écriture nous enseigne que, pour toucher le cœur des hommes, il ne suffit pas que les discours soient
(1) Contre CelsCy 111,56, 58.
vrais et capables de persuader par eux-mêmes ; il faut encore que le ministre de la parole soit assisté d'une vertu divine, et qu'une grâce particulière se répande sur son enseignement : sans cette grâce, qui ne peut venir que du ciel, il ne saurait parler avec fruit. C'est ce qui fait dire au prophète dans le psaume LXYII : « Le Seigneur donnera la parole à ceux qui évangélisent avec une grande force. » Ainsi, quand nous accorderions que, sur quelque points, les dogmes de la religion chrétienne ressemblent aux maximes des Grecs, toujours est-il que celles-ci n'ont pas la même force pour gagner les âmes et les déterminer à régler leur vie d'après leur croyance (1). »
Sur ce point, l'expérience parlait trop haut pour permettre une réplique tant soit peu motivée. Il suffisait de comparer aux résultats merveilleux de la prédication évangélique le peu d'influence que la philosophie grecque avait exercé sur la réformation des mœurs. Origène ne va pas jusqu'à dire, comme Voltaire, que « depuis Thaïes jusqu'aux professeurs de nos universités, aucun philosophe n'a influé seulement sur les mœurs de la rue où il demeurait (2). » Avec l'esprit de justice et de modération qui le distingue, il n'hésite pas à reconnaître que les maximes d'Epictète ont produit quelque bien, et que la forme artistique dont Platon revêtait ses dialogues n'a pas été sans aucune espèce d'utilité. Mais enfin, l'histoire à la main, il lui est impossible d'exagérer la portée de ces résultats. « Pour dire librement ce que j'en pense, ajoute-t-il, l'élocution si brillante et si soignée de Platon et de ses imitateurs n'a porté que peu de fruits, si toutefois elle en a porté, en comparaison de la manière simple et pratique de ceux qui se sont mis à la portée du vulgaire (3), » Celsenous oppose un passage du Criton, où le
(1) Contre Celse, VI, 2.
(2) Œuvres de Voltaire, t. XXXII, le Philosophe ignorant, p. 112.
(3) Contre Celse, VI, 2, 5.
disciple de Socrate recommande de rendre le bien pour le mal ; la pensée est fort belle ; mais qui oserait prétendre que cette phrase à peine connue des savants ait autant servi aux règles de la vie que le même précepte exprimé par l'Evangile (1) ? Anaxarque montrait une grande force d'âme, (juand il répondait à AristQCréon, tyran de Chypre: «Broyer, broyé? toujours l'enveloppe d'Ana^arque. » Nous admi'
rons également la fermeté avec laquelle Epictète interpella son maître, au moment oîi celui-ci lui rompait la jambe. Mais Celse a tort de nous demander : « Qu'est-ce que votre Dieu a dit de pareil pendant son supplice?» Car nous lui répondrons tout d'abord que notre Dieu s'est tu, et que ce silence est mille fois plus éloquent que toutes les paroles. Puis nous ajouterons que le mot d'Epictète a passé sans laisser de traces, tandis que l'exemple de Jésus-Christ a inspiré la même constance à des miliersde martyrs (2). Bref, nous en arrivons toujours à une conclusion identique : d'un côté, nous trouvons des doctrines purement humaines, dépourvues d'une efficacité sérieuse ; de l'autre, un enseignement qu'une vertu divine accompagne en tous lieux, pour subjuguer les esprits et transformer les cœurs.
Celse ne pouvait guère comprendre la portée de cet argument, à cause de ses idées sur Torigine et la nature du mal. Cette grande question, qui a tant préoccupé l'antiquité païenne, il la résolvait, avec la plupart des philosophes grecs, en plaçant dans la matière le siège et la substance du mal. Et comme la matière n'augmente ni ne diminue, il en concluait que la somme des biens et des maux est toujours la même. Dès lors il ne pouvait être question d'une aniéliolion réelle et sérieuse du genre humain sous l'action salutaire de l'Evangile. Bien plus: Celse abusait du dogme delà création, pour accuser les chrétiens de SQi^tenir que
(1) Contre Celse, VII, 61.
(2) IbU., 54, 55.
ET LA PmLOSOPHIE PAÏENNE 391
Dieu est l'auteur du mal, comme de toutes choses créées (1), Quoique Origène ne juge pas à propos de traiter cette matière ex professa dans un écrit apologétique, les pages qu'il consacre à la question du mal peuvent néanmoins prendre place parmi les meilleures du livre, Il envisage d'abord le sujet par son côté historique, en montrant que la proportion des vices et des vertus n'est pas restée la même dans le
cours des siècles : tantôt la corruption des mœurs est allée en croissant, tantôt elle s'est ralentie. Ainsi en est-il de chaque individu, qui, tout en ne perdant jamais sa nature propre, devient plus vicieux ou plus vertueux avec l'^ge et suivant les temps (2). Puis, passant de l'histoire à la doctrine, il nie tout à la fois que le mal ait sa source dans la matière, et que Dieu soit l'auteur du mal. Chez les anges comme parmi les hommes, le mal provient de la direction perverse qu'il plaît à un esprit de donner à son libre arbitre. La volonté est pour chacun la cause de sa malice, et cette malice avpc les actions qu'elle produit sont nos véritables maux, car nous ne croyons pas qu'il y ait, à p3rler exactement, aucune autre chose qui mérite le nom de mal (3). Quant- aux maux extérieurs et physiques, qui n'ont reçu que par une sorte d'abus le nom de mal, ils dérivent de la création, à peu près comme les travaux d'un charpentier amènent les copeaux et la sciure de bois, ou comme on peut attribuer à l'architecte les débris de pierre et les décombres qui environnent les édifices en construction. Dieu permet ces maux corporels et sensibles, pour guérir ceux qui ont besoin de pareilles épreuves, pour les purir fier et les ramener à lui (4). Mais le mal proprement dit n'est que dans la désobéissance d'une créature trouée dp
(0 Contre Celse, IV, 64, fi5, 66 et ss, ; VT, 53,54, 55, 56. (?) Ibid., IV, 63, 64.
(:^) Ibid., 65, 66.
(4) Ibid.. IV, 55, 56.
raison, et de liberté. Voilà 'pourquoi tous les efforts d'une doctrine vraiment céleste doivent tendre à changer les âmes et à redresser les volontés. Car tout homme est guérissable (1) ; et c'est le triomphe du christianisme d'avoir entrepris et réalisé cette guérison sur une si vaste échelle, tandis que la philosophie humaine s'était montrée impuissante à produire un pareil résultat.
Gomme nous le disions tout à l'heure, cette comparaison entre la doctrine chrétienne et l'enseignement philosophique ne pouvait que se renfermer dans des limites assez étroites, du moment qu'Origène se bornait aux vérités de l'ordre rationnel, les seules que son adversaire eût en vue. Sans doute, même dans ce cadre quelque peu restreint, la supériorité de l'Evangile éclatait sur plus d'un point. Désaccord entre les discours et les actes, manque de popularité et d'influence sensible sur les mœurs, tout se réunissait pour montrer combien les efforts de la science humaine restaient au-dessous de la révélation divine. Mais le christianisme ne se contente pas de restaurer la raison humaine, et de la remettre en possession des vérités qu'elle n'aurait jamais dû cesser de reconnaître et de proclamer, si elle était restée saine et intègre. L'objet de la foi est bien plus vaste et plus élevé : en même temps qu'elle élargit l'horizon de l'intelligence par des vues nouvelles sur Dieu, sur l'homme et sur le monde, la religion chrétienne communique à la volonté des forces supérieures aux ressources naturelles. Depuis la Trinité jusqu'à l'Incarnation, et du Baptême à l'Eucharistie, il y a là tout un ensemble de dogmes, d'institutions, de secours et de remèdes que la raison ne soupçonnait même pas, et qui sont le propre de l'économie évangélique. Voilà les titres de supériorité qu'il faut énumérer dans le parallèle entre les conceptions de l'homme et l'œuvre divine.
(1) Contre Celse, IIl, 66.
Le peu de notions que son adversaire possédait à cet égard et la discipline du secret ne permettaient guère à Origène que d'effleurer son sujet, surtout en ce qui concerne les sacrements. Mais, pour démontrer l'excellence du christianisme, l'apologétique doit embrasser tout l'objet de la foi, au lieu de se renfermer dans les notions communes à la philosophie et à la religion. Alors seulement, ses motifs ont toute leur ampleur, et ses conclusions leur véritable force.