‹ OrigèneChapitre 2 sur 32 · VINGT ET UNIEME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIEME LEÇON

Fins dernières de Thomme. — Résurrection des corps. — Difficultés qu'éprouve Origène à faire rentrer ce dogme dans son système théologique. — Appréciation des griefs qu'ont formulés contre lui S. Jérôme et S. Épipliane et d'autres écrivains de l'antiquité chrétienne. — Origène a-t-il admis que l'organisme humain sera rétabli dans toute son intégrité au jour de la résurrection? — En quoi il fait consister le rapport d'identité entre le corps ressuscité et la chair détruite par la mort. — Dans quelle mesure les hypothèses d'Origène sur ces divers points intéressent la foi catliolique.

Messieurs,

La vie présente est un temps d'épreuve pendant lequel nous préparons chacun nos destinées futures. Cette épreuve s'accomplit dans des conditions propres à nous assurer la victoire, si nous voulons employer les moyens que Dieu met à notre disposition. Car le libre arbitre, quoique affaibli par le péché originel, n'en conserve pas moins le pouvoir de choisir entre le bien et le mal, de se déterminer pour Tun ou pour l'autre ; et si des forces contraires, soit intérieures, soit extérieures, nous sollicitent à transgresser la loi divine, nous trouvons un contre-poids à tout le moins suffisant dans l'influence de la grâce qui prévient, accompagne et suit notre volonté (1). Nécessaire pour remédier à la faiblesse de notre nature déchue, la grâce est encore indispensable pour nous faire parvenir à la fin surnaturelle que Dieu assigne au genre humain. « Car, dit Origène, il a plu

(l) Periarchon, 1. Ilf, c. 1. ?, 4.

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à Dieu d'élever l'homme au-dessus de la nature humaine, et de le rendre participant d'une nature meilleure et plus divine (1). » Or, il n'est pas en notre pouvoir d'arriver par nous-mêmes à une fin qui dépasse notre nature. Voilà pourquoi la grâce doit être à la racine de toute notre activité morale, qu'elle seule peut exciter et parfaire, de façon à lui communiquer une valeur surnaturelle. Ici, Messieurs, pour suivre l'ordre logique des matières, nous devrions peutêtre exposer la doctrine d'Origène sur la justification et sur les sacrements. Mais il n'a guère touché à cette partie de la science théologique dans le Periarchon. C'est à d'autres traités, et, en particulier, à ses homélies, que nous demanderons plus tard son véritable sentiment sur ces divers points. La question des fins dernières de l'homme l'a préoccupé davantage dans le fameux livre que nous étudions en ce moment ; et, par le fait, elle se rattache directement à la théorie du libre arbitre et de la grâce. N'y aura-t-il pour l'homme qu'une seule épreuve, celle de la vie présente ? Ou biensubira-t-il plusieurs épreuves successives, dont chacune sera déterminée par celle qui la précède? Et, dans le dernier cas, quel sera le terme final de ces évolutions multiples ? En quoi consisteront la béatitude des élus et le malheur des réprouvés ? Tels sont les problèmes que le catéchiste alexandrin a essayé de résoudre, et que nous allons discuter après lui.

Si quelque chose peut servir d'excuse aux spéculations d'Origène, c'est le peu d'assurance qu'il met à se prononcer sur des matières aussi obscures que difficiles. Cette remarque, nous l'avons déjà faite plus d'une fois ; mais il ne me paraît pas inutile de la reproduire, avant d'aborder la partie la plus controversée de son système. Loin de lui la pensée de vouloir proposer aucune solution définitive, en

(1) Contre Celse, L V, n">23 : uKEp ttjv àvOpto::lvr,v çuatv àva6t6aÇojv tÔv

dehors des dogmes clairement enseignés par l'Église. Il cherche, il tâtonne, il hésite ; il laisse au lecteur le soin de choisir l'opinion la plus probable (1). Après avoir épuisé les conjectures, il ajoutera : « Quant à savoir plus sûrement de quelle manière les choses se passent, c'est le secret de Dieu, et de ceux qui auront pu être jugés dignes de devenir ses amis par le Christ et par l'Esprit-Saint (2). » Il émet à cet égard une réflexion très juste : « Nous ne connaissons bien, dit-il, que le milieu des choses, tandis que le principe et la fm nous échappent le plus souvent. C'est dans ce milieu et sur ce milieu que s'exerce principalement notre faculté de connaître, également impuissante à déchirer le voile qui lui dérobe la vue du passé et le rideau derrière lequel se cache l'avenir. Notre horizon se borne des deux côtés, par devant comme par derrière nous, soit que le regard de l'homme se porte vers le commencement du monde, soit qu'il essaie de plonger dans les siècles qui en suivront la fm (3) . » Assurément, il ne faudrait pas étendre le sens de cette proposition au delà des limites où son auteur a voulu la renfermer. Malgré l'obscurité qui enveloppe le principe et le terme de toutes choses, la révélation divine nous fournit des données suffisantes sur notre origine et sur nos fins dernières ; et si elle ne cherche pas à satisfaire notre curiosité par des détails superflus, elle nous apprend tout ce que nous avons besoin de savoir pour connaître notre voie et pour y marcher avec la conscience de nos destinées futures.

Et d'abord il est un dogme que l'Écriture sainte et la tra-

(1) Periarchon, 1. II, c. 3,11» 7 : Triplex ergo suspicio nobis de fine suggeritur, e quibus quae vera et melior sit, lector inquirat.

(2) Ibid., 1. I, c. 6, n° 4 : Certius tamen qualiter se habitura sit rcs scit soins Deus, et si qui ejus per Christum et Spiritum Sanctum amici sunt.

(3) In Isaïam, Hom. IV : Qute videmus média sunt; quœ ante mundum fuerint, ignoramus ; quae post mundum secutura sint, ad certum non apprehendimus Homo ea tantum potest capere quae média sunt.

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dilion enseignent expressément, celui de la résurrection des corps. Nous avons vu, Messieurs, avec quel soin les premiers écrivains du christianisme, tels que saint Justin, Athénagore et Tertullien, défendaient cette croyance fondamentale contre les hérétiques et les païens. En proclamant que tous les hommes, les méchants comme les bons, rejoindront leurs corps à la fin des temps, l'Eglise ne se bornait pas à faire ressortir un côté de nos destinées éternelles ; elle rétablissait en outre la vraie notion de l'homme, et son rôle particulier dans l'ensemble des choses. Car l'homme ne se résume pas dans l'âme, comme le pensaient les platoniciens : esprit fait chair, intelligence incarnée, il occupe une place intermédiaire entre les créatures angéliques et les créatures purement matérielles ; l'âme et le corps forment en lui une unité vivante, qui, dissoute par la mort, devra se recomposer un jour pour subsister à jamais d'après le plan du Créateur. Origène ne pouvait manquer de tourner son attention vers un dogme auquel ses devanciers avaient attaché à bon droit une si haute importance. Après avoir écrit sur la résurrection deux livres, dont il ne nous reste plus que de courts fragments, il reprit la même thèse en maint endroit de ses œuvres, notamment dans le Periarchon. Mais ses explications n'ont pu désarmer la critique ; et il n'est guère de point sur lequel saint Jérôme, Théophile d'Alexandrie, saint Épiphane et Justinien l'aient attaqué avec plus d'acharnement. Méthodius, évêque de Tyr, avait même composé, contre les deux livres de la Résurrection , un traité spécial, dont saint Épiphane et Photius nous ont conservé quelques morceaux. Voyons dans quelle mesure ces griefs sont fondés.

Certes, Messieurs, si Origène avait voulu être conséquent avec sa théorie de la préexistence des âmes, et la suivre jusqu'où elle devait l'entraîner logiquement, il lui eût été difficile de maintenir la résurrection des corps. Non pas

que son système philosophique l'obligeât de refuser pour toujours aux âmes des bienheureux toute espèce de vêtements corporels. Au contraire, l'auteur du Periarchon nous disait que Dieu seul est incorporel, dans le sens absolu du mot (1). Il aurait donc pu, sans la moindre inconséquence^ attribuer aux âmes sorties de ce monde une enveloppe subtile, aérienne, pareille à celle qu'il leur prêtait dans une vie antécédente. Mais leur rendre à la fin des temps ce corps même qu'elles possèdent pendant la vie présente, voilà ce que la logique ne semblait pas devoir lui permettre. Car si ce corps, comme il l'affirme d'après Platon, n'est que le résultat d'une chute, une prison où l'âme expie les fautes commises ailleurs que sur la terre, il est tout naturel de conclure que, ces fautes une fois expiées, la prison doive tomber en ruine pour toujours, sans que l'âme y rentre jamais ; car, bien loin d'avoir le caractère d'une récompense, un tel retour équivaudrait pour elle à un nouveau châtiment. Aussi Platon avait-il eu soin d'enseigner, dans le Phédon, « que les âmes suffisamment purifiées vivront sans corps pour toute la suite des temps (2) . » Il se serait combattu lui-même, en renfermant de nouveau dans ce qu'il appelait une prison de chair, d'autres âmes que celles des méchants. Si donc, je le répète, Origène avait soutenu jusqu'au bout l'hypothèse platonicienne de la chute des âmes dans les corps, la résurrection, envisagée comme complément de la béatitude, n'aurait guère pu trouver de place dans sa synthèse théologique.

Il ne faudrait donc pas s'étonner que ses vues sur la résurrection de la chair se fussent ressenties quelque peu de l'influence d'une idée préconçue. Ses illustres adversaires, que je viens de nommer, pouvaient se croire autorisés à voir, sinon la négation formelle, du moins un affaiblisse-

(1) Voyez Leçon XVII.

(2) Phédon, LXII, avsu aoiaocTco/ Çw-Ji To ::apa7:av si; tÔv STîStTa /^povov •

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ment de ce dogme dans des passages tels que ceux-ci : « Si, comme l'exige la suite du raisonnement, toutes choses ont vécu sans corps, il y aura un temps où toute la nature corporelle sera consumée et rentrera dans le néant comme elle en avait été tirée (1). — Que si, d'après la raison et l'autorité des Écritures, cet être corruptible revêtira l'incorruptibilité, et cet être mortell'immortalité, la mort sera absorbée dans la victoire, et la corruption dans l'incorruptibilité et alors peut-être toute la nature corporelle sera supprimée, comme étant la seule où la mort puisse opérer (2). — Si

(1) Traduction de S. Jérôme, Ep. ad Avitum, n" 5. Le paragraphe se termine ainsi : « Et il y aura un temps où l'usage de la nature corporelle deviendra de nouveau nécessaire. » Fort bien, mais après que la nature présente aura été réduite à néant. Il ne s'agit donc pas là d'une résurrection du corps actuel. L'auteur du Periarchon veut dire tout simplement qu'une nouvelle chute de beaucoup d'âmes dans des corps nécessitera la création d'un nouveau monde matériel, comme nous le montrerons plus loin en exposant sa théorie des épreuves successives. Rufin a traduit différemment le dernier membre de phrase; mais, du reste, sa version exprime, aussi bien que celle de S. Jérôme, l'annihilation finale de la substance corporelle : <r Si quelqu'un peut vivre sans corps, toutes choses peuvent être sans corps ; car nous avons montré plus haut que toutes choses tendent à une même lin. Si donc toutes choses peuvent se passer de corps, il n'y aura plus de substance corporelle, puisqu'il ne sera plus nécessaire d'en faire usage (Periarchon, l. IL c. 3, n« 2). »

(2) Trad. de S. Jérôme, ibid., iv 5. Version de Rufin : Si verum est quod corruptibile hoc induet incorruptionem et mortale hoc induet immortalitatem, et quod absorbeatur mors in finem, non aliud quam malerialem naluram exterminandam déclarât, in qua operari mors aliquid poterat... sed quoniam non ad subitum omne indumentum corporeum eff'ugere poterunt, prius in subtilioribus ac purioribus immorari corporibus œstimandi sunt, ut ita demum paulatim cessante naturâ materiali, absorbeatur mors... {Periarchon, l. II, c. 3, n°3.)— Il s'agit donc, dans Rufin comme dans S . Jérôme, d'une cessation définitive de toute nature corporelle. Seulement, tandis que S. Jérôme fait parler Origène, Rufin place ces mots dans la bouche de « ceux qui pensent que les créatures raisonnables pourront un jour vivre sans corps. » Mais supposons même que Rufin n'ait pas commis en cet endroit une des nombreuses infidélités dont il s'est rendu coupable de son propre aveu, il n'en resterait pas moins vrai qu'Origène avance, sans la désapprouver, l'hypothèse d'une destruction finale de toute nature corporelle. Bien plus, l'auteur du Periarchon laisse au lecteur le soin de décider si cette opinion n'est pas préférable à toute autre (1. II, c. 3, n" 7).

ces choses ne sont pas contraires à la foi peut-être vivronsnous un jour sans corps. S'il faut entendre que l'homme parfaitement soumis au Christ sera désormais sans corps, et si tous devront être soumis au Christ, il s'ensuit que nous aussi nous serons sans corps, quand cette soumission parfaite aura été accomplie en nous. Dans ce cas, tous devront déposer leurs corps, et alors la nature entière des choses corporelles se dissoudra dans le néant (1). » Remarquez bien, Messieurs, qu'il ne s'agit pas de l'intervalle compris entre la mort de chaque homme et la fin des temps. Nul doute que, d'ici là, les âmes ne restent séparées de leurs corps. Origène veut parler de l'état des hommes après la consommation des siècles, alors que Dieu sera tout en toutes choses, pour me servir de ses expressions, cum Deus fiterit omnia in omnibus (2). C'est avec l'avènement de ce règne parfait du Christ que devra coïncider l'annihilation soudaine ou progressive de toute nature corporelle. Or un pareil langage, rapproché du dogme chrétien de la résurrection, est à tout le moins fort étrange. Assurément, ce qui en atténue la portée, c'est la forme hypothétique et dubitative qu'emploie l'auteur du Periarchon ; mais lorsqu'il est question d'une vérité clairement enseignée par l'Eglise, ces hésitations ne peuvent pas se justifier. Il est vrai qu'Origène abandonne à ses lecteurs le soin de décider si l'hypothèse d'une annihilation future de notre substanc

(1) Trad. de S. Jérôme, ihid., n» 5. La version de Rufin présente absolument le même sens : Si ergo h sec habere sequentiam videntur, reliquum est ut status noster aliquando incorporeus futurus esse credatur... et ita videtur ut tune usus corporum cesset. Si autem cessât, in nihilum redit sicutet ante non erat {Periarchon, 1. II, c. 3, n« 3). — Sans doute, ici encore, il est question d'un deuxième monde matériel qui pourra surgir après l'annihilation du premier^ mais c'est une nouvelle chute des créatures raisonnables qui lui donnera naissance : Si secunda nécessitas postalarit, oh lapsum rationabilium creaturarum rursus existet. Cette hypothèse, qui rentre dans le système des épreuves successives, n'a rien de commun avec le dogme de la résurrection des corps.

(2) Periarchon 1. II, c. 3, n» 7.

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corporelle est préférable ou non au sentiment contraire (1) ; mais déjà cette manière de procéder trahit à elle seule une irrésolution regrettable. Du moment que l'Ecriture sainte appelle Jésus-Christ le premier-né d'entre les morts, et qu'elle nous présente sa résurrection comme une image et une garantie de la nôtre, il n'est pas permis de supposer que notre corps, réuni derechef à notre âme, puisse jamais rentrer dans le néant. Quoique toutes les questions relatives à la vie future n'eussent pas été pleinement élucidées à l'époque d'Origène, la résurrection de la chair, formulée dans le symbole des Apôtres et défendue par tous ks organes de la tradition, ne laissait aucune ouverture à un spiritualisme exagéré qui ne tendait à rien moins qu'à détruire la vraie notion de l'homme et à ruiner l'économie du salut.

On conçoit donc très bien que certaines tendances du catéchiste alexandrin, pour ne rien dire de plus, aient excité à ce propos les justes réclamations de quelques Pères du IV* siècle. Car, Messieurs, j'ai à peine besoin de vous le faire observer, si sa doctrine avait été correcte entous points, il serait difficile de s'expliquer qu'elle fût devenue lobjet d'une critique tellement amère. Bit voilà ce qui doit nous mettra

(i.) Periarchon, 1. II, c. m, n" 7. Triplex ergo siispicio a nobis de liue suggeritur, e quitus quœ vera et melior sit, lector Inquirat. Aut enim sine corpore vivemus, cum subjecti Christo subjiciemur Deo, et Deus fuerit omnia in omnibus, etc. — Dans ÏÉpitre à Avitus, n» 7, S. Jérôme cite encore trois textes du Periarchon (i. III, c. d, n» l), où Origène semble dire également que le terme final des choses sera marqué par la suppres^ sien, complète de notre nature corporelle : Ut autem incorporeum pieni omnium rerum esse credamus, illa nos oratio Salvatoris provocat... E duobus alterum suscipere cogimur, ut aut desperemus similitudinem Dei, si eadem semper corpora habitari, aut si beatitudo nobis ejusdem cum Deo vitae promittitur, eadem qua vivit Deus nobis conditione vivendum est. — De ce que notre vie sera semblable à celle de Dieu dans Téternitév l'auteur conclut que nous devrons être sans corps comme Dieu lui-même . Sur les trois textes cités par S. Jérôme, Rufin en a omis deux : ce qui n'est guère étonnant, puisqu'il ne s'en cache pas dans sa Préface. Voyez Leçon XIV.

d'autant plus en garde contre tout parti pris d'éloge ou de blâme. Sans doute rien n'est plus aisé que de tirer des conclusions extrêmes, suivant qu'on se propose d'exalter un écrivain ou de le rabaisser ; il suffît pour cela de s'en tenir à un petit nombre de textes choisis avec quelque habileté et de négliger le reste. Quant à nous qui ne cherchons aucunement à faire l'apologie d'Origène, pas plus qu'à dresser contre lui un acte d'accusation, nous discutons ses œuvres avec toute l'admiration que nous professons pour un si grand homme, mais sans vouloir amoindrir ses torts ni l'absoudre quand même. A ce compte-là seulement une étude peut être sérieuse. Quoi donc! Devrons-nous affirmer qu'Origène n'admettait pas la résurrection de la chair? Non, Messieurs ; quoi qu'en aient dit ses adversaires, ce jugement est trop exclusif pour qu'il nous soit possible d'y souscrire. Ils ont eu raison de lui reprocher certains passages où l'influence des idées platoniciennes sur la matière prête à son langage un tour équivoque. Mais à côté de ces textes, ils auraient dû en citer d'autres, plus précis et plus nombreux, où l'influence de l'hellénisme disparait, et où l'interprète de la tradition catholique reprend le pas sur le philosophe ébloui par les fausses lueurs d'une théorie chimérique. Un défenseur d'Origène, le martyr saint Pamphile, ne se trompait point, lorsqu'il voyait dans ce texte du Commentaire sur le XV psaume une preuve certaine de la croyance de l'auteur à la résurrection des corps:

« S'offense qui voudra de mes paroles ; pour moi, je l'affirme avec une entière confiance : de même que le Christ est le premier-né d'entre les morts, ainsi a-t-il le premier élevé la chair jusqu'au ciel... Ceci soit dit à propos du ■verset: « Ma chair reposera dans l'espérance. » Dans quelle espérance? De la résurrection d'entre les morts? Assurément ; mais ce serait peu de chose sans l'assomption au

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ciel : voilà ce qui fait reposer la chair dans l'espérance (l). » Le dogme de la résurrection n'est pas formulé en termes moins explicites dans l'ouvrage même d'où les adversaires d'Origène ont tiré leurs principales objections, je veux parler du Perîarchon. Si Rufin n'a pas complètement défiguré le texte, on ne peut qu'attacher une grande valeur à des déclarations comme celles-ci :

« Si les corps ressuscitent, c'est sans doute pour nous servir de vêtements ; et s'il est nécessaire que nous soyons dans des corps, comme cela est certainement nécessaire, nous ne devons pas être dans d'autres corps que dans les nôtres... Il ne faut pas douter que, devenue telle par la volonté de Dieu, la nature de notre corps ne puisse, dans les desseins du Créateur, être amenée jusqu'à cette qualité d'un corps très subtil, très pur, très éclatant, suivant les exigences d'un nouvel état de choses et les mérites de notre nature raisonnable... Les ignorants et les infidèles pensent que notre chair périt après la mort, de telle façon qu'il ne reste plus absolument rien de sa substance. Pour nous, qui croyons à sa résurrection, nous savons que la mort ne fait que la transformer ; quant à sa substance, il est certain qu'elle demeure et qu'elle subira un nouveau changement, alors que la volonté de son Créateur l'aura rendue à la vie dans un temps déterminé. Chair terrestre venue de la terre, puis dissoute par la mort, redevenue cendre et terre, suivant cet oracle : Tu es terre et tu retourneras à la terre, notre corps ressuscitera de la terre pour parvenir à la gloire d'un corps spirituel, selon le mérite de l'âme qui habite en lui... Autre n'est pas le corps dont nous usons présentement dans l'ignominie, dans la corruption et dans la faiblesse, et autre celui dont nous nous servirons dans l'incorruptibilité, dans la force et dans la gloire. C'est le

(1) Apologie d'Origène, par S. Pamphile, c. vu.

même corps qui, après avoir rejeté les infirmités de cette vie, sera spiritualisé par un changement glorieux : grâce à une telle purification, ce qui n'était qu'un vase d'indignité deviendra un vase d'honneur et un lieu de béatitude... Car la foi de l'Église n'admet pas, comme certains philosophes grecs, outre ce corps composé des quatre éléments, quelque cinquième corps différent du nôtre en tout et pour tout. L'Écriture sainte n'a rien qui puisse favoriser un soupçon de ce genre, et l'ordre naturel des choses n'appuie pas davantage une pareille assertion. Bien plus, le saint apôtre déclare expressément que les morts ne recevront pas de nouveaux corps à la résurrection : ceux-là même qu'ils possédaient pendant la vie leur seront rendus, après avoir passé d'un état infime à une condition meilleure (1). »

On ne saurait mieux exprimer la doctrine catholique, et la preuve serait péremptoire si des exemples trop fréquents, joints à un aveu formel, n'autorisaient à mettre en suspicion la fidélité du traducteur. Pour ma part, j'attribue plus dimportance à un fragment du premier livre d'Origène sur la résurrection. Saint Pamphile nous l'a conservé dans son apologie du catéchiste alexandrin, et bien que la version de cet ouvrage soit également due à la plume de Rufin, elle est sans contredit moins libre que celle du Periarchon (2).

(1) Periarchon, 1. II, c. 10, n» 1 ; 1. III, c. 6, n»» 4, 5 et 6. Huet craint fort que la main de Rufin n'ait passé sur quelques-uns de ces textes pour les altérer. Ce qu'il y a de certain, c'est que S. Pamphile ne les cite pas dans son apologie d'Origène, bien qu'il en allègue d'autres qui sont loin d'avoir la même force.

(2) Il faut, en effet, rendre cette justice à Rufin : jamais il ne dissimule son procédé à l'égard des livres qu'il traduit. Nous avons vu ce qu'il dit dans sa préface du Periarchon. Avant de donner sa version du commentaire d'Origène sur VÉpître aux Romains, il avertit « qu'il a resserré le texte au moyen d'abréviations. » En tète des Homélies sur le livre des Nombres, le prêtre d'Aquilée avoué qu'il y a fait rentrer des éléments empruntés à un autre ouvrage d'Origène : Ex diversis in unum ordinem colle. ta diyessimus . Rien de pareil dans l'avertissement qui précède V Apologie de Pamphile : le traducteur ne se propose pas de

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L'argument que Fauteur y développe en faveur de la résurrection des corps est celui-là même qui avait inspiré de si belles pages à Tertullien :

« Quoi ! ce corps qui a porté la marque des blessures reçues pour le Christ, qui a souffert conjointement avec l'âme les cruels tourments de la persécution, et enduré la prison, les chaînes, les coups; ce corps torturé par le feu, meurtri par le fer, déchiré par les morsures des bêtes, attaché au gibet de la croix ; ce corps éprouvé par tant de supplices serait frustré de la récompense que méritent de si rudes combats ! Une pareille opinion n'est-elle pas absurde? Peut-on soutenir sans déraison que l'âme seule sera couronnée, elle qui n'a pas combattu toute seule, mais à qui le corps a rendu de si grands services au prix de tant d'efforts? Et ce corps n'aurait aucune part à la récompense qui attend le vainqueur ! Tandis que l'âme reçoit la couronne, cette chair serait rejetée comme indigne, elle qui a résisté, pour l'amour du Christ, à tous les mauvais penchants de la nature, qui a gardé la virginité à force de combattre, lutte où sa part est à tout le moins égale, sinon supérieure à celle de l'âme! Non, ce serait accuser Dieu d'injustice ou d'impuissance. »

Mais, Messieurs, ce qui achève de démontrer qu'Origène n'a pas nié la résurrection des corps, malgré certaines apparences contraires, c'est le sentiment qu'il exprime sur ce point dans des ouvrages dont le texte grec est arrivé jusqu'à nous. Ainsi, l'auteur du Traité contre Celse réfute les sophismes que son adversaire opposait à ce dogme ; il reconnaît « que la résurrection de la chair est prêchée dans les Églises (1). » Le Commentaire sur saint Matthieu ren-

donner son opinion sur Origène, non meam de eo sententiam, mais celle du saint martyr. Voilà pourquoi nous accordons plus de confiance à la version de VApologie qu'à celle du Periarchon.

(1) Contre Celse, 1. II, lxxii; 1. V, xv-xviu : xîjv xexr^puYfXEVTjV tfjç aapxoç àvctoraaiv èv xat; \ExxXr](jîaiç. Item, xxii : « Que nul ne nous soup-

ferme une proposition toute pareille. Origène y parle d'î la résurrection des morts comme « d'une vérité crue dans l'Eglise (1). » Et cependant il résulte de ces livres mêmes que le chef du Didascalée, tout en admettant avec l'Eglise universelle la résurrection future, ne laissait pas d'avoir làdessus une opinion particulière, qui n'était pas celle du ^rand nombre, de ceux qu'il appelle quelque part « les plus i^imples d'entre les fidèles (2). » A l'entendre, les hommes intelligents conçoivent ce dogme d'une autre manière que le commun des esprits (3). Quelle est cette conception? Yoilà ce qu'il faut rechercher avec soin pour saisir le tond •de sa pensée. Nous allons nous trouver ici devant une série d'explications qui ne sont pas toutes également heureuses, mais qui montrent combien ce grand esprit s'efforçait d'approfondir les dogmes de la religion chrétienne.

Avant d'infliger à l'auteur du Periarchon le blâme trop absolu que renferme sa lettre à Avitus, saint Jérôme, mieux inspiré dans l'un de ses précédents ouvrages, avait compris différemment l'opinion du célèbre écrivain. Origène, dit le saint docteur, veut suivre une voie mitoyenne entre notre doctrine et celle des hérétiques. L'une et l'autre lui paraissent excessives : celle de Valentin et de Marcion, parce

•çonne d'être du nombre de ceux qui, tout en se disant chrétiens, n'en rejettent pas moins le dogme de la résurrection enseigné dans les Ecritures... Nous gardons la doctrine de l'Eglise et du Christ, en conservant aux promesses divines toutes les grandeurs. »

(1) In Matth., tom. XVII, n» 29 : tïjv Iv tj "ExxXrja^a îîe;îtaxeu{jLevr<v àvaaxaaiv vexpûv. A la vérité, Origène ajoute que, même dans l'hypothèse •où le corps ne ressusciterait pas, Ja survivance de l'âme donnerait toujours un fondement à nos espérances Mais cette opinion n'implique nullement une négation du dogme, ainsi que l'auteur lui-même a soin de le faire remarquer :« Nous ne disons pas cela comme si nous n'ajoutions aucune foi à ce qui est écrit dans Isaïe : Toute chair verra le salut de Dieu, etc. »

(2) In Psalm. I, o\ àTîXoudTspoi twv TismoTeuxôxojv.

(3) Contre Celse, 1. V, n" 18 : olt.o Zï twv auvsTtoT^pwv xpavoTepov

V£V0rj[JL£V7)V.

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qu'elle supprime entièrement toute résurrection de la chair ; la nôtre, parce que nous attribuons au corps ressuscité la même substance, les mêmes membres elles mêmes organes qu'à la chair mortelle. Voilà pourquoi il nous traite de gens simples, d'amateurs de la chair [simplices et philosarcas), qui ne savent pas comprendre les choses de l'esprit. Pour lui, le corps des bienheureux se réduit à une substance éthérée, qui n'aura plus rien de commun avec l'organisation actuelle (1). Ces paroles de saint Jérôme expriment très bien le véritable sentiment d'Origène, tel qu'il résulte des fragments de ses deux livres sur la Résurrection et de son Commentaire sur le V^ psaume. C'est là-dessus que le chef de l'École d'Alexandrie s'est mis en désaccord avec l'opinion générale. Jusque-là les défenseurs du dogme de la résurrection avaient bien enseigné, d'après saint Paul, que le corps des bienheureux acquerra de nouvelles propriétés, qu'ilsera constitué dans un état de splendeur et d'impassibilité auquel les conditions de la vie présente n'ont rien de comparable ; mais ils avaient eu soin de lui conserver tout ce qui tient à l'intégrité de sanature. L'exemple du Sauveur ressuscité suffisait à lui seul pour écarter toute fausse spéculation. Quelques qualités merveilleuses que le corps de Jésus-Christ possédât depuis sa résurrection, il n'avait perdu aucun de ses membres ; il était demeuré substantiellement le même après sa sortie du tombeau. Puis donc que la résurrection du Fils de Dieu reste le fondement et le modèle de la nôtre , il est logique de conclure que notre corps redeviendra semblable au sien, c'est-à-dire qu'il reprendra son organisation antérieure , bien qu'adaptée à une situation toute nouvelle. Suivant la parole du Christ, nous serons comme les anges dans le ciel, mais sans cesser d'être hommes et en gardant la forme et les élé-

(1) S. Jérôme, ad Pammachium contra Joannem Hierosoly mit !.,ïi'> yui.

ments constitutifs de notre nature. L'apôtre appelle le corps des élus un corps spirituel ; mais ce sera toujours un corps, qui, tout en se rapprochant des qualités de l'esprit, n'en conservera pas moins certaines propriétés de la matière. Voilà ce qu'Origène n'a jamais su comprendre dans l'ardeur qui l'entraînait vers un spiritualisme exagéré. « A quoi bon des dents, disait-il, là où il n'y a plus d'aliments à broyer? Pourquoi une différence dans les sexes, s'il n'y a plus de mariages (1)?» Comme si l'utile constituait l'essence du beau, et quel'instrumentdûtnécessairement disparaître quand l'œuvre est achevée, au lieu d'être associé à la gloire de l'ouvrier pourtémoignerà jamais des mérites acquis (2). En argumentant de la sorte, Origène s'embarrassait dans des difficultés inextricables. Lorsqu'on alléguait le célèbre passage dEzéchiel, où tous les interprètes ont vu une prophétie de la résurrection des hommes avec tous leurs membres, il répondait qu'il ne s'agit là que de la délivrance du peuple d'Israël (3) : exégèse très étroite et qui contraste beaucoup avec la méthode habituelle du catéchiste alexandrin. A la preuve tirée du corps de Jésus-Christ ressuscité, il opposait la naissance miraculeuse de l'Homme-Dieu (4) Faible réponse, car, bien que formé dans le sein d'une vierge par l'opération du Saint-Esprit, le corps du Sauveur n'en était pas moins, comme il restera toujours, entièrement semblable au nôtre. Saint Épiphane a donc eu raison d'insister sur cet argument pour démontrer, contrairement à l'opinion d'Origène, que l'organisme humain sera rétabli dans toute son intégrité au jour de la résurrection (5).

(1) Fragment cité par S. Jérôme dans l'écrit adressé à Pammachius. — Origène, Comm. in ps. 1. ad versmn 5 i^texte grec) .

(2) Voyez les Apologistes chrétiens au vi' siècle, leçon IX% sur le Traité de la résurrection, d'Athénagore.

(3) Comm. in ps. I, ad versum 5.

(4) Fragment cité par S. Jérôme.

(5) S. Épiphane, Uxres., cxiv, 63 et ss.

LE PERIARCHON

Passons maintenant à un autre point non moins important que le premier. Dans quelle mesure Origène a-t-il admis l'identité du corps ressuscité, avec la chair détruite parla mort? Cette question n'est pas difficile à résoudre, car il l'a traitée avec beaucoup d'étendue, et dans des ouvrages dont le texte grec est parvenu jusqu'à nous. Le mot résurrection (àvàaTaaiç) ne saurait avoir d'autre sens que celui d'une réédifîcation du corps même que nous possédons sur la terre. Origène en convient dans le fragment cité par saint Jérôme : « Il n'est pas permis de dire que l'âme a péché dans un corps et sera tourmentée dans un autre ; Dieu manquerait à sa justice, s'il ne couronnait les corps mêmes qui ont versé leur sang pour le Christ (1) . » En d'autres termes, le corps ressuscité sera identique au corps mortel. Mais en quoi consiste précisément cette identité ? Serait-elle détruite, si le corps de chaque homme ne recouvrait à la résurrection les mêmes molécules qui servaient à le former pendant la vie présente? Ici, Messieurs, nous quittons le terrain du dogme, pour entrer dans le domaine des opinions libres. L'Eglise a bien défini que tous les hommes ressusciteront avec leurs propres corps, ceux qu'ils portent maintenant, suivant l'expression du du IV* concile de Latran, cum suis propriis corporibus quse nunc gestant ; mais, ni au ni" siècle ni depuis, l'Église n'a déterminé ce qui constitue l'identité spécifique et individuelle des corps. L'esprit philosophique d'Origène ne lui avait pas permis de méconnaître certaines difficultés qu'on peut soulever au

(1) S. Jérôme, ad Pammachium n» 8 : Neque euim fas est ut in aliis corporibus aninicC peccaverint, in aliis torqueantur ; nec justi judicis alia corpora pro Christo sanguinem fundere, et alia coronari. — S. Jérôme a raison de s'écrier après avoir cité les paroles qui précèdent : Quis hœc audiens resurrectionem cnrnis eum negare putet? C'est qu'en effet Origène n'a pas nié le dogme de la résurrection; il n'a fait que le compromettre par des conjectures et des explications plus ou moins heu-

nom de la physique et de la physiologie. Il est incontestable que notre organisme se renouvelle peu à peu, de telle sorte qu'au bout d'un espace de temps déterminé il ne renferme plus une seule des molécules qui le composaient auparavant : ce qui ne l'empêche pas de conserver son identité spécifique au milieu d'un flux perpétuel. D'autre part, il n'est pas moins certain que les éléments du corps humain, après la mort, entrent dans des combinaisons multiples, retournent au fonds commun, où de nouveaux êtres viendront à leur tour les puiser. L'auteur du Commentaire sur le premier i:>saume a très bien décrit le changement continuel qui s'opère dans nos organes pendant la vie, et le sort qui les attend au terme de notre existence terrestre :

« La nature corporelle se modifie sans cesse, et de môme que les aliments se changent en notre corps et transforment ce qui leur ressemble, ainsi nos corps sont-ils transformés en passant dans les oiseaux carnivores et dans les bêtes féroces pour devenir des parties de leurs corps. Ceux-ci sont absorbés à leur tour par d'autres animaux ou par les hommes, dont ils contribuent à former la substance corporelle ; et ainsi, par ces vicissitudes fréquentes, il arrive infailliblement que le même corps a fait partie de plusieurs hommes. A qui donc reviendra-t-il lors de la résurrection?... Tout corps dont la nature est de recevoir du dehors et de s'assimiler une nourriture, soit végétale, soit animale, pour rejeter ce qui est superflu, tout corps de cette espèce subit à chaque instant une modification dans sa substance matérielle. C'est pourquoi l'on n'a pas tort d'appeler le corps un fleuve ; car si l'on veut y regarder de près, la matière première de notre corps ne reste pas deux jours la même (1). »

La conclusion d'Origène est celle-ci : Puisque le corps

(1) Comm. in ps. I, ad versnm 5. Origône reproduit la même idée dans

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humain conserve son identité spécifique malgré le renouvellement complet qui s'opère dans ses éléments constitutifs au bout d'un certain temps, le dogme de la résurrection n'oblige pas d'admettre que l'homme recouvrera un jour la même matière, les mêmes molécules organiques qui composaient son corps pendant la vie terrestre (to xaxà -zry TcpwTTiv uTîoxsiji.svov). Car enfin, pourquoi le corps ressuscité devrait-il être plus identique au corps détruit par la mort, que ce corps n'était resté identique à lui-même à travers les différentes phases de sa vie mortelle ? Cette conclusion heurtait trop le sentiment général pour ne pas rencontrer une vive opposition. On admettait, comme c'est encore l'opinion commune des théologiens, que chaque corps sera reconstitué à l'aide des mêmes éléments matériels qui auront fait partie de sa substance, soit à l'heure de la mort, soit dans un moment quelconque de la vie (1). Aux objections signalées par Origène, et qui se résument dans la difficulté de retrouver et de répartir ces éléments dispersés par la mort, on répondait, et avec raison, « que tout est possible à Dieu (2). » La résurrection de la chair est, en

le fragment cité par S. Jérôme, où il s'exprime ainsi, d'après la physique de son temps : « Il y a quatre éléments connus des philosophes comme des médecins, éléments dont se composent toutes ciioses, y compris le corps humain : la terre, l'eau, l'air et le feu. La terre se retrouve dans les chairs, l'air dans l'haleine, l'eau dans l'humeur, le feu dans la chaleur. Lors donc que l'âme dépose, à la voix de Dieu, ce corpuscule caduc et froi'l, tout retourne peu à peu à la substance matrice : les chairs retombent sur la terre, l'haleine se mêle à l'atmosphère, l'humeur rentre dans les abîmes, et le calorique s'élève vers l'éther. Si vous jetez dans la mer un setier de lait ou de vin, ni le vin ni le lait ne périssent, mais vous ne pourrez plus séparer ce qui est mêlé. Ainsi la substance de la chair et dn sang ne périt point quant à ses éléments primitifs, mais elle ne pourra plus reformer l'ancienne organisation, ni redevenir entièrement la même qu'auparavant. C'est dire assez qu'il n'y aura plus ni chairs solides, ni sang liquide, ni nerfs épais, ni veines entrelacées, ni ossements durs. »

(1) S. Thomas, Sum. llieol. III part. qu. lxxix, de identilate resurgentium; qu. lxxx, de iiUegritate corporum resurgentium.

(2) Comm. in ps. l; contre Ce^»e, 1, V, n" 23.

effet, un acte de la toute-puissance divine semblable à celui de la création, et bien moins étonnant, si l'on veut y prendre garde. Tertullien nous le disait admirablement : « Qui a fait une chose, peut la refaire ; il y a plus de puissance à produire qu'à réparer, à donner l'être qu'à le rendre (1). » Je ne vois pas en vérité pourquoi Origène s'est tant élevé contre cette réponse ; il va jusqu'à la qualifier de « subterfuge absurde» (2). Un pareil mot eût été mieux placé dans la bouche d'un gnostique. Sans doute, il ne faut pas abuser delà toute-puissance de Dieu, pourlui prêter des opérations qui répugneraient à sa nature, ou pour se dispenser soimême de toute recherche ultérieure. Mais en quoi l'identité matérielle des corps ressuscites répugnerait-elle aux perfections divines ? Il n'est pas plus difficile au Créateur de restituer à chaque corps ses propres éléments organiques, que de le recomposer à l'aide d'éléments étrangers. Quoi qu'il en soit, l'imagination féconde d'Origène lui a suggéré une autre Solution : comme vous allez le voir, cette solution consiste à remplacer l'identité de matière par l'identité de forme :

« Bien que la matière première de nos corps ne reste pas deux jours la même, Pierre ou Paul, par exemple, n'en conservent pas moins leur identité, non seulement quant à l'âme dont la substance n'est sujette à aucune fluctuation, et ne reçoit rien du dehors, mais relativement au corps dont la forine caractéristique (to eTSoç to j^apaxTTjpiÇov) se maintient à travers le flux perpétuel auquel sa nature est soumise. C'est en réalisant un type toujours le même, que le corps de Pierre ou de Paul manifeste ses propriétés distinctives : ce qui fait que nous gardons depuis l'enfance certaines cicatrices, ou d'autres marques particulières, comme par exemple les lentilles. Si donc il est une forme spécifique^

(1) Voyez Tertullien, leçon XXXVK

(2) Contre Celse, 1. V. n" 23 : kxoTZto-oizr^y àva'/oioTjaiv.

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propre à Pierre ou à Paul, cette forme corporelle, changée en mieux, enveloppera de nouveau l'âme, à la résurrection; mais il n'en sera plus tout à fait ainsi de la substance disposée sous cette forme dans la première vie. De même que la forme demeure jusqu'à la fin, bien que les traits distinclifs paraissent éprouver plus d'une modification, ainsi fautil penser que le corps futur aura la forme du corps actuel, malgré le merveilleux changement qui se sera opéré. Ne TOUS ofl'ensez donc pas, si Ton dit qu'alors la matière première ne sera plus la même, puisque la raison démontre à quiconque sait réfléchir, que, maintenant déjà, cette matière ne reste pas identique à elle-même pendant l'espace de deux jours (1). »

C'est donc dans la permanence ou dans la reproduction d'une même forme qu'Origène fait consister le rapport d'identité entre le corps ressuscité et la chair détruite par la mort. Sous ce mot forme il ne comprend pas seulement la configuration d'un corps, mais tout ce qui le caractérise, ce qui le distingue du corps d*un autre homme, en un mot l'ensemble de ses qualités particulières (hoiotti;.) Assurément, l'on ne saurait nier que le corps de chaque homme n'affecte une forme qui lui est propre, et qui survit à toutes les fluctuations de la matière. Sans ce caractère individuel o« ces différences spécifiques, il cesserait d'être lui-même,, pour se confondre avec toute substance corporelle. Nous devons savoir gré à Qrigène d'avoir insisté sur un point qui est d'une haute importance. Mais cette ressemblance dans la forme suffit-elle pour constituer une identité complète ? Ne faut il pas quelque chose de plus pour être en droit d'affirmer que nous ressusciterons avec notre propre corps ? Le philosophe chrétien ne s'est pas mépris sur les défauts de sa première solution ; aussi en ajoute-t-il une deuxième

(1) Comm. in ps. 1.

pour serrer de plus près la difficulté. Car toute cette analyse nous révèle un esprit qui ne se contente pas d'étudier les questions à la surface, mais qui les creuse avec autant de patience que de hardiesse. Saint Paul avait employé la comparaison du grain de blé pour faciliter aux Corinthiens l'intelligence du dogme de la résurrection. De même que le grain de blé, jeté en terre, se dissout, meurt, puis germe de nouveau, reverdit et ressuscite sous la forme de l'épi, ainsi le corps de l'homme est-il semé dans le sein de la terre, où il reste à l'état de mort, jusqu'à ce qu'il en ressorte un jour, glorieux et incorruptible (1). Origène s'empare de cette image si fraîche et si exacte, pour en tirer tout une loi psychologique. A l'entendre, le corps humain conserve, même après la mort, un germe de vie qui deviendra le principe de la résurrection. Yoici en quels termes il expose son sentiment :

« Il y a, dit-il, dans chaque semence un principe inséré par le Dieu Créateur, et qui contient toute la matière future sous une moelle primitive. Certes, on ne voit pas encore dans la semence tout l'arbre avec sa grandeur à venir, avec son tronc, ses branches, ses feuilles, ses fleurs ; et cependant tout cela est déjà renfermé dans la raison séminale que les Grecs appellent aicEpfxaTtarfiLov. Yoyez le grain de froment : il contient à Tintérieur une moelle, une petite veine, qui, une fois dissoute, attire à elle les matières voisines, et s'épanouit en tige, en feuilles et en épi. Autre chose est ce qui meurt, autre chose ce qui ressuscite. Car ni les racines, ni les feuilles, ni la pointe, ni la barbe de l'épi, ni la paille n'ont été dissoutes dans le grain de blé. Ainsi reste-il au fond du corps humain certains principes primitifs de résurrection, comme une moelle intime qui est nourrie dans le sein de la terre, devenue de la sorte une pépinière des

(I) /'• aux Cor. XV, 35 et ss.

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morts. Lors donc que le jour du jugement sera veiiu,que la terre tremblera au son de la dernière trompette et à la voix 'de l'archange, sur l'heure même ces semences se mettront en mouvement pour faire germer les morts. . . C'est pourquoi nous ne disons pas que le corps tombé en dissolution reprendra sa nature primitive, pas plus que le grain de blé, une fois corrompu, ne redévient grain de blé ; mais par le même motif qu'il surgit un épi du grain de blé, on doit supposer dans le corps une raison séminale qui ne se corrompt jamais, et qui fait que le corps ressuscitera incorruptible (1). »

Ainsi, d'après Origène, le corps humain, tombé en dissolution, n'en conserverait pas moins à travers toutes ses mutations une moelle primitive, une raison séminale, un germe dévie incorruptible ([xy) (pôetpojxevov) , qui deviendrait le principe de sa résurrection future. Dès lors il n'y a plus une simple identité de forme entre le corps ressuscité et le corps mortel ; et l'audacieux penseur échappe à l'objection que nous faisions tout à l'heure. C'est le fond même de sa substance corporelle que chaque individu recouvre à la résurrection, bien que ce fond se résume dans un germe primitif et radical. A coup sûr, l'hypothèse est fortingénieuse ; mais répond-elle à la réalité des choses? N'est-ce pas abuser de la comparaison de saint Paul, que d'en assimiler les deux termes avec une rigueur si absolue? Peut-on

(1) Fragment cité par S. Jérôme dans Vécrit adressé à Pammachius. — Contre Celse, 1. VII, n» 23 : « Nous apprenons par là qu'il y a une raison séminale Q^ôyoi; ajrsptjLaTo;) dans ce que rÉcriture appelle le tabernacle de l'âme. » Origène développe la même idée au II» livre diiPeriarchon, c. 10, n" 3 : « Nos corps tombent sur la terre comme un grain de blé; mais bien que morts, corrompus et dispersés, ils n'en conservent pas moins leur raison substantielle. Lors donc que la parole de Dieu se fera entendre, ce même principe, qui reste toujours intact dans la substance du corps, le redressera de dessous terre, pour le rétablir et le réparer, comme la vertu intrinsèque du grain de froment survit à sa corruption et à sa mort pour lui refaire un corps dans la tige surmontée de l'épi. » Item, Comm. in ps. /, ad vers. 5.

'admettre qu'il reste dans le corps détrait par la mort une semence de vie, première et radicale, qui ne se corrompt jamais, et qui lui permettra de se relever un jour? Je ne crois pas, Messieurs, que cette opinion repose sur un fondement sérieux. Assurément il serait lémérairo de vouloir trancher une question où il règne plus d'une inconnue. Nous ignorons en quoi consiste à proprement parler la substance des corps, ou, si vous aimez mieux, l'essence de la matière. La physique peut déterminer avec certitude les lois qui régissent les corps; la chimie les décompose en divers éléments ; mais quelle en est la substance ou la matière première? La-dessus la métaphysique reste muette, et les sciences naturelles sont sans voix. Voilà pourquoi nous sommes en droit d'opposer une fin de non-recevoir à toutes les objections qui partent de ces deux camps contre la possibilité de la résurrection. Mais, cette remarque faite, il nous serait difficile d'attribuer une grande valeur à l'hypothèse d'Origène. Comme Tâme est la forme substantielle du corps, en ce sens que le corps naît à la vie par son union avec l'âme, nous ne saurions admettre qu'il conserve un principe de vie quelconque après s'être séparé d'elle. Ses éléments se dissolvent, et se prêtent indifféremment à d'autres combinaisons chimiques, sans rien garder de ce qui constituait auparavant leur force de cohésion ou leur lien d'unité. A cette question : « La poussière de l'homme a-t-elle quelque inclination naturelle pour l'âme qu'elle doit rejoindre un jour ? » saint Thomas répond négativement ; or son langage est celui de l'expérience et du sens commun (1). C'est dans l'âme, restée la même après la mort, qu'il faut placer une inclination à reprendre le corps dont elle était revêtue. Car, ayant été créée, non pour exister séparément, mais pour vivre dans une chair, l'âme con-» serve, avec la propriété de l'animer à nouveau, une ten-

(1) Summ. theol, part. 11/ supplem., qu. Lxxvni, art. 3.

T. If. 4

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dance habituelle, une propension nécessaire à rejoindre un corps ; et, il est permis de l'ajouter, sa substance corporelle plutôt que toute autre. C'est à cause de cette relation antérieure, et en vertu de cette harmonie interrompue, mais non détruite par la mort, que chaque âme devra recouvrer son propre organisme, celui-là même qui autrefois avait formé avec elle une unité vivante. Il faut s'arrêter là, si Ton ne veut pas se perdre dans des suppositions arbitraires ou hasarder des explications qui compromettent le dogme au lieu de l'éclaircir. En écrivant aux Corinthiens : Ecce mysterium vobisdico, «voici que je vous annonce un mystère », saint Paul ne leur dissimulait point que le renouvellement de notre vie corporelle à la fin des temps dépasse la portée de l'intelligence humaine, comme d'ailleurs lapremière production de cette vie et sa transmission d'un individu à l'autre ont défié jusqu'ici tous les efforts de la science.

Résumons cette partie de l'enseignement d'Origène. Nous l'avons dit, si le chef de l'École d'Alexandrie avait poussé sa théorie de la préexistence des âmes jusqu'au point où la logique semblait devoir l'entraîner, le dogme de la résurrection des corps serait devenu un hors-d'œuvre dans son système théologique. On ne doit donc pas s'étonner que, sous l'influence de ces idées platoniciennes, il oublie par intervalle la haute signification d'une doctrine si raisonnable, jusqu'à insinuer la possibilité d'une cessation finale de toute nature corporelle ; et voilà ce qui explique les récriminations dont il a été l'objet. Mais ces impressions fâcheuses n'ont pu détruire un attachement sincère à la tradition catholique ; mais avons-nous vu avec quelle précision il formule, en maint endroit de ses écrits, l'article du symbole sur la résurrection de la chair. Sans doute, en voulant pénétrer le fond du mystère, il n'a pas été toujours également heureux dans le choix de ses conjectures, surtout pour ce qui concerne l'intégrité du corps rendu à la vie. Quant à

l'identité de ce corps avec notre chair mortelle, il a déployé toutes les ressources de son esprit pour la renfermer dans de justes limites ; et si une orthodoxie sévère a le droit de trouver la solution insuffisante, nous devons ajouter que des hypothèses scientifiques n'intéressent la foi que médiocrement. Toujours est-il que tant d'ardeur à scruter les vérités révélées pour les rendre plus accessibles au regard de l'intelligence dénote chez Origène, à côté d'une rare pénétration d'esprit, la ferme intention de mettre toutes les lumières naturelles au service de la foi.

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