‹ OrigèneChapitre 5 sur 32 · VINGT-QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-QUATRIÈME LEÇON

Impressions diverses cpi'avait produites l'enseignement d'Origène dans la capitale de l'Egypte. — Démêlés de l'évéque d'Alexandrie avec le clief du Didascalée. — Ordination d'Origène par les évèques de Palestine, — Conséquences de ce fait. — Origène quitte Alexandrie pour se réfugier à Césarée. — Sa condamnation par Démétrius, évèque d'Alexandrie. -^ Il reprend ses travaux sur l'Écriture sainte. — Idée et plan des Hexaples. — Valeur du témoignage d'Origène pour l'authenticité des livres de l'Ancien Testament. — Sa discussion avec Jules Africain sur l'origine d'un fragment de Daniel.

Messieurs,

Si j'ai réussi à vous donner une idée exacte du système théologique d'Origène, vous ne devez pas être surpris que ses hardiesses aient pu causer quelque émoi parmi le clergé d'Alexandrie. L'on se méprendrait en effet sur le véritable caractère des luttes que nous allons rapporter, si l'on voulait tout réduire à une simple question de jalousie et de rivalité. Que de pareils mobiles aient influé sur la conduite des adversaires du célèbre catéchiste, nous ne songeons pas à le contester, et la suite va nous l'apprendre ; mais la justice nous oblige à reconnaître que cette opposition tenait en grande partie à ses doctrines. Lui-même nous apprend que ses Livres sur la résurrection, composés avant le Périarchon^ avaient déjà soulevé contre lui bien des défiances. Quelques-uns allaient jusqu'à traiter d'insensées les opinions qu'il professait sur ce point (1). Son Commentaire sur

(1) Periarchon, 1. II, c. 10, n" 1 : maxime propter hoc quod offenduntur quidam in ecclesiastica fide, quasi velut stulte et peuitus insipienter de resurrectione credamus. — Dans le I"' Livre (c. G, n\ l), il parle de pré-

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le /" psaume y également rédigé à Alexandrie, nous le montre en lutte avec ceux qu'il appelle ce des gens simples dans la foi » : ces gens simples n'admettaient pas des explications qui leur semblaient détruire le dogme de la résurrection des corps (1). Dans une lettre adressée plus tard à ses amis d'Alexandrie, il se plaint qu'on interprète mal ses paroles et qu'on les accuse, entre autres choses, d'avoir enseigné le salut final des démons (2). On ne peut pas le nier, entre Origène et les évêques qui l'ont combattu de son vivant, le débat portait au fond sur la doctrine elle-même. Par son enseignement oral comme par ses écrits, le chef du Didascalée avait blessé des susceptibilités légitimes ; et, selon quïl arrive d'ordinaire, ses admirateurs ne nuisaient pas moins à sa cause que ses ennemis déclarés : ni les uns ni les autres ne savaient garder la juste mesure de l'éloge et du blâme. Il en fait l'aveu dans une de ses homélies : « Plusieurs, dit-il, qui nous aiment au delà de notre mérite, en louant nos discours et notre doctrine, avancent des propositions que notre conscience nous empêche d'admettre ; d'autres, calomniant nos traités, nous accusent de penser ce que nous ne sachions pas avoir jamais eu dans l'idée (3). »

jugés qui pourraient porter quelques lecteurs à tenir ses opinions pour hérétiques : Aut si jam praejudicatum, et praeventum in aliis animum gerit, haeretica haec et contra fidem ecclesiasticam putet.

(1) In Psalmum I, ad vers. 5.

(2) Lettre citée par Rufin, deadulter. lib. Origenis, et par S. Jérôme, L II, ad Rufinum.

(3) In Lucam, hom. XXV. Il nous semble également qu'Origène veut faire allusion à des dissidences dogmatiques, lorsqu'il appelle les lettres ae Démétrius dirigées contre lui « des écrits vraiment ennemis de l'Évangile (/w. Joannem, tom. VI, prœf.). » Ce serait, à notre avis, affaiblir la portée du texte, et lui prêter une couleur trop moderne, que d'y voir un simple reproche fondé sur ce que l'évèque d'Alexandrie aurait manqué de charité et de douceur évangélique. Dans Origène, le mot « Évangile » comprend la doctrine non moins que les sentiments chrétiens. En tous cas, S. Jérôme s'est étrangement mépris, lorsqu'il parle ainsi des motifs de la condamnation d'Origène : « Non pas qu'on l'accusât d'enseigner de nouveaux dogmes ou d'avancer une hérésie, comme feignent de le dire à présent les chiens furieux qui aboient contre lui, mais parce

De tout cela il résulte que le clergé et les fidèles d'Alexan drie étaient partagés en deux camps au sujet du brillant écrivain, dont la renommée s'étendait bien au delà de l'Egypte ; et si les partisans d'Origène pouvaient justifier leur attachement par de puissants motifs, ses adversaires ne manquaient pas de raisons plausibles pour incriminer son orthodoxie.

C'est à ce point de vue qu'il faut nous placer pour apprécier le rôle de l'évêque d'Alexandrie dans un différend qui a tant agité les esprits au in* siècle. En général, l'on n'est que trop disposé à prendre parti pour les hommes de talent contre l'autorité qui les frappe. Ce sentiment a sa source dans une sympathie bien naturelle, surtout quand le talent est relevé par un noble caractère. Il importe cependant de se tenir en garde contre des entraînements de ce genre, si l'on veut conserver aux jugements de l'histoire toute leur inflexible équité. Des hommes tels que Tertullien, Origène, Abailard, exercent sur l'esprit une séduction dont il n'est pas facile de se défendre ; et l'on a besoin de réagir contre une première impression pour ne pas manquer de justice envers leurs adversaires : car enfin il ne suffit pas d'être un homme de talent pour avoir raison ; et, à ceux qui, dans

qu'on ne pouvait supporter l'éclat de sa parole et de sa science : lorsqu'il parlait, il semblait que tous les autres fussent muets (Rufln, Apol. contre S. Jérôme, 1. II, c. 20). » Au sujet de la défection de Tertullien, S. Jérôme avait déjà jugé à propos de décocher uq trait tout pareil contre le clergé de Rome, dont il croyait avoir eu à se plaindre ; car c'est de Rome qu'il veut parler en cet endroit : « Rome assemble contre Origène son sénat, non pas qu'on l'accusât, etc. » La meilleure réfutation de ces paroles est dans S. Jérôme, qui, plusieurs années après, allait attaquer avec tant de passion la doctrine d'Origène, montrant assez par là que les erreurs du célèbre catéchiste n'étaient pas restées étrangères à sa condamnation. Aussi Rufin reproche-t-il amèrement à son antagoniste cette contradiction, et non sans motif : Hune quem negas juste a Demetrio in causa fldei esse damnatum, et hune quem negas pro dogmatum novitate accusatum, tu exsecrandum pro novitate dogmatum dices Ibid., n» 21).

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des causes pareilles, ne manquent presque jamais de donner tort aiix juges, je dirai qu'il faut être juste, même envers l'autorité. Les évêques d'Alexandrie avaient la haute direction du Didascalée, dont ils nommaient les maîtres et surveillaient l'enseignement. C'est ainsi que Démétrius avait placé Origène à la tête de l'école catéchétique, et depuis vingt-cinq ans il le maintenait dans cette charge, la plus importante qu'il eût pu lui confier. Certes, le brillant docteur avait répondu à l'attente de Févêque par le zèle avec lequel il s'acquittait de ses fonctions. Mais ni la science d'Origène, ni sa haute réputation ne pouvaient le soustraire aux décisions de son juge naturel ; car l'Église est fondée sur le principe d'autorité. C'est aux apôtres et à leurs successeurs dans l'épiscopat que Jésus-Christ a transmis le dépôt de la doctrine, en attachant à leur jugement collectif le privilège surnaturel de l'infaillibilité. L'éloquence et l'érudition peuvent servir puissamment à la défense des vérités révélées ; mais elles ne créent aucun droit contre un pouvoir dont la source est plus haute ; et l'homme de génie, comme le plus humble fidèle, relève de ce tribunal divinement institué. Il appartenait donc à l'évêque d'Alexandrie de juger les doctrines du savant catéchiste, car le bruit des contradictions soulevées par l'auteur des Livres sur la résurrection et du Periarchon n'avait pu manquer d'arriver jusqu'à Démétrius. Son devoir était d'examiner si de pareilles hypothèses se conciliaient avec la foi catholique ; et dans le simple fait de cet examen, même suivi d'une condamnation, nous ne saurions voir que l'exercice légitime de l'autorité spirituelle.

Mais, Messieurs, si l'on conçoit sans peine que les erreurs d'Origène n'aient pas dû échapper à la vigilance de l'évêque d'Alexandrie, il s'en faut bien que les procédés de Démétrius soient par là même exempts de reproche. Plus que tout autre, l'autorité spirituelle doit exclure deux vices

qui l'empêchent de remplir sa mission avec fruit, l'envie et la colère. C'est la marque d'un esprit médiocre et d'une âme vulgaire de ne pouvoir supporter à côté de soi un homme supérieur, et d'être offusqué par ses succès au lieu de s'en réjouir. Plus grave encore est la faute de ceux qui ne savent pas user de leur pouvoir avec modération, et qui, sans égard pour le talent ni pour les services rendus, cherchent moins à défendre les intérêts de la foi qu'à satisfaire une animosité personnelle. Il ne paraît pas que Tévêque d'Alexandrie ait tenu son cœur fermé à des sentiments si peu dignes de sa charge. Telle est du moins l'idée qu'Eusèbe nous donne de ce personnage. « Voyant, dit l'historien du iv^ siècle, que la réputation d'Origène grandissait de jour en jour et que son nom était dans toutes les bouches, Démétrius en ressentit quelque jalousie (1). » A la vérité, ces paroles d'Eusèbe, panégyriste ardent du catéchiste alexandrin, ne suffiraient pas pour motiver notre jugement ; mais de nombreux indices viennent confirmer son témoignage. Déjà nous nous étonnions qu'avec une pareille austérité de mœurs et après avoir enseigné la théologie depuis tant d'années, le chef duDidascalée n'eût pas été admis dans les rangs des prêtres d'Alexandrie. A moins d'admettre quelque mauvais vouloir de l'évêque, il est difficile d'expliquer un tel fait, qui contraste singulièrement avec la coutume observée à l'égard des maîtres de cette grande école. Nous avons vu en outre avec quelle âpreté Démétrius réprimandait les évêques de Palestine qui avaient invité Origène à expliquer l'Écriture sainte en pleine église, lors de son premier voyage Césarée. L'évêque d'Alexandrie s'était attiré, à ce propos, une verte réplique de la part de ses collègues ; et sans nul doute sa mauvaise humeur n'avait pas épargné celui qu'il envisageait comme la cause du débat (2). Avec un prélat aussi jaloux de

Cl) Eusèbe, H. E., 1. IV n» 8.

(2) Voyez Zef on AT*.

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son autorité, un éclat devenait inévitable, d'autant plus que les hardiesses d'Origène dans l'enseignement n'étaient guère faites pour le prévenir. Une nouvelle intervention des évêques de Palestine allait changer en lutte ouverte cette sourde hostilité.

C'était en l'année 228. Des sectes nombreuses agitaient les Églises de FAchaïe (1). Pour réduire les hérétiques au silence, on ne crut pas pouvoir mieux faire que de s'adresser à un homme réputé le plus savant théologien de l'Orient. Origène partit donc pour Athènes, peut-être à la prière d'Ambroise, son ami qui séjournait dans cette ville (2). En quittant Alexandrie, il emportait avec lui une lettre testimoniale de l'évêque Démétrius (3). Chemin faisant, il voulut revoir ses amis de Palestine, et, dans ce but, il s'arrêta quelque temps à Césarée. Là s'accomplit l'acte qui allait devenir pour lui-même une source de persécutions et causer tant de troubles dans l'Église d'Orient. Ne pouvant se faire à l'idée qu'un docteur dont la vertu égalait la science dût rester indéfiniment au nombre des laïques, Théoctiste, évêque de Césarée, et Alexandre, évêque de Jérusalem, lui conférèrent le sacerdoce par l'imposition des mains. Nous verrons tout à l'heure ce qu'il faut penser de cet acte et quelles en furent les conséquences pour le prêtre nouvellement ordonné. Sans perdre de vue l'objet principal de son voyage, Origène prit congé de ses amis pour se diriger vers la Grèce. Il y resta plus d'un an, conversant avec les philo-

(1) S. Jérôme, De script, eccl. LXV ; Ruûn, Expos, in l. VI, c. 23 Eusehii. Dans son Histoire ecclésiastique, Eusèbe se contente de dire que les affaires de l'Église appelèrent Origène en Achaïe.

(2) S. Jérôme nous apprend, en effet, qu'à une certaine époque Ambroise se trouvait à Athènes, d'où il écrivit à son maître : In quadam epistula^ quam ad eumdem de Athenis scripserat (Ep. 43 ad Marcellam).

(3) Suh testimonio ecclesiasticœ epistolœ, dit S. Jérôme, De scrip. eccl.

(4) Eusèbe, H. E., L VI, n° 16 ; S. Épiphane, De pond, et mens.^ c. xvui.

sophes, réfutant les hérétiques, et ne négligeant rien pour rendre son séjour aussi fructueux que possible. Gomme il travaillait depuis longtemps à sa grande édition des Livres saints, il fut bien aise de trouver à Nicopolis, près d'Actium, une version grecque, qu'il transporta plus tard dans ses Hexaples (1). C'est aussi pendant ce séjour à Athènes qu'il convient de placer l'aventure dont il parle dans une lettre adressée à ses amis d'Alexandrie. Un hérésiarque, avec lequel il avait discuté en public, s'était permis d'altérer le procès-verbal de la conférence et de mettre sur le compte de son adversaire tout ce qu'il lui semblait bon. Une <îopie de ce factum arriva jusqu'aux chrétiens de la Palestine, qui se hâtèrent de députer un des leurs vers Origène pour lui demander un exemplaire authentique, qu'il eut soin de leur envoyer. Quant au sectaire, interpellé sur une licence aussi coupable, il se contenta de répondre : «J'ai voulu orner davantage la discussion et l'expurger. » « — Jugez d'après cela, conclut Origène, ce qu'elle était devenue grâce à cette expurgation. » Les détails nous manquent sur les résultats de son voyage en Achaïe. Il est permis de conjecturer que le zélé controversiste rentra en Egypte par l'Asie Mineure et parla Syrie, poursuivant ainsi de ville en ville sa campagne contre les hérétiques ; car il n'est aucune autre époque de sa vie à laquelle on puisse rapporter avec plus de vraisemblance un fait tout pareil au précédent, et qui lui était arrivé à Éphèse. Là, un hérétique qui n'avait pas osé ouvrir la bouche devant lui se mit en tête de fabriquer une pièce, dans laquelle il prétendait résumer une discussion qui n'avait jamais eu lieu. Ce procès-verbal apocryphe, il le répandit par ci, par là, notamment à Rome et à Antioche. Arrivé .dans cette dernière ville, Origène y rencontra le faussaire, dont il démasqua la fourberie de-

(1) Lettre aux amis d'Alexandrie, citée par Riifin (De adulter. librorum Origenis),

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vant tout le monde (1). Oq voit par là quelle célébrité s'était attachée au nom de cet homme : amis et ennemis^ tous lui rendaient un égal hommage ; les uns, par la confiance qu'ils mettaient dans les ressources de son talent ; les autres, en cherchant à faire passer leurs opinions pour les siennes.

C'est à la suite de ces combats soutenus pour la cause de la foi, qu'Origène avait regagné la ville d'Alexandrie. Mais la situation était bien changée. En quittant, il avait laissé Démétrius dans des dispositions plus ou moins bienveillantes; il le retrouva profondément aigri. L'ordination d'un de ses diocésains par des évoques étrangers semblait au patriarche un empiétement sur ses droits ; et, à vrai dire, les apparences étaient pour lui. Il est certain que, d'après le droit moderne, tel qu'il a été fixé par la constitution d'Innocent XII, une pareille ordination, quoique valide, passerait à juste titre pour illicite (2). Ni Théoctiste de Césarée, ni Alexandre de Jérusalem n'étaient pour Origène l'évêque du lieu de naissance ou l'évêque du domicile, suivant le langage des canonistes. L'ordinand était né à Alexandrie, où il remplissait des fonctions publiques; il ne se trouvait à Césarée qu'en passant, et rien n'indique qu'il ait eu l'intention d'y établir sa demeure, puisque nous le voyons rentrer deux ans après dans son diocèse natal, pour y reprendre la direction du Didascalée. Mais est-il vraisemblable, que déjà au in^ siècle, les juridictions aient été délimitées avec une précision aussi rigoureuse? Les lettres testimoniales (3) qu'Origène avait reçues de la part de son évêque ne lui

• (1) Lettre aux amis d'Alexandrie, citée par Rufin (/>e adwifer. librorum Origenis).

(-2) Bulle Speculatores de 1694, dans Ferraris, Prompta biblioth., tom. V, au mot ordo, art. m. La constitution d'Innocent XII y est analysée avec la précision habituelle au savant canoniste.

(3) Il ne faut pas confondre ces lettres testimoniales avec ce que nous appelons aujourd'hui les lettres dimissoriales. Les unes attestent simple-

créaient-elles pas un titre suffisant pour recevoir Timposilion des mains dans un diocèse étranger ? Nous pensons que la coutume du temps justifiait sa conduite et celle de ses amis. C'est en effet sur le témoignage de cette lettre ecclésiastique, comme l'appelle saint Jérôme, qu'Alexandre, évêque de Jérusalem, s'appuie dans sa réponse à Démétrius, pour montrer qu'il avait agi conformément au droit (1) ; et dans une lettre synodale citée par Justinien, les évêques d'Egypte y compris le patriarche d'Alexandrie, reconnaissent que l'ordination avait élé « véritable et canonique (2). » Encore aujourd'hui et sous l'empire d'une législation devenue plus sévère, tout évêque a le droit d'ordonner un sujet qui aura été pendant trois ans son familier ou son commensal, encore que ce dernier ne soit pas son diocésain (3). Cette concession est fondée sur le lien moral qui se forme par suite d'une si longue cohabitation, et sur la facilité qu'a l'évêque d'apprécier par lui-même le mérite de l'ordinand. Et certes, Origène avait trop vécu dans l'intimité des évêques de Césarée et de Jérusalem, il avait travaillé avec trop de succès dans leurs diocèses, pour que Théoctiste et Alexandre ne fussent pas en état de juger si un tel homme était digne d'exercer les fonctions du sacerdoce.

Mais Févêque d'Alexandrie ne se rendit pas aux raisons de ses collègues : et, pour colorer son opposition d'un prétexte

meut la foi et les bonnes mœurs du candidat, ainsi que l'absence de toute censure ecclésiastique ; les autres confèrent à un évêque étranger le droit de l'ordonner. Il est évident que la lettre de Démétrius n'avait pas le caractère d'un dimissoire : autrement il n'y aurait eu aucune matière à débat. Les évêques de Palestine eussent agi, dans ce cas, en vertu d'une délégation formelle de leur collègue d'Alexandrie.

(1) S. Jérôme, de script, eccles., in Alexandrum : Pro Origene contra Demetrium scripsit, eo quod juxta testimonium Demetrii eum presbyterum constituerit.

(2) XEipoTOvrjGc'vTa aùrov TîpeaS'JTspov 67:0 r^ç xavovixfjç iz xat {iiôcç ytipoi klrfil)/f^ç {Concil., t. V, p. 660, édit. Labbe).

(3) Concile de Trente, sess. xxiii, de reform., c. 9.

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spécieux, il se mit à divulguer un fait connu d'un petit nombre de personnes, et qui remontait à plus de vingt ans. Nous avons vu que, dans un moment d'exaltation juvénile, Origène avait pris à la lettre cette parole du Sauveur : « Il y a des eunuques qui se sont rendus tels pour le royaume des cieux. » S'il fallait s'en tenir au témoignage d'Eusèbe, Démétrius, qui d'abord avait admiré la hardiesse du jeune homme, n'en serait venu plus tard à un blâme public que pour satisfaire sa rancune ; mais tout porte à croire qu'il avait encore une autre intention, celle de montrer que, par cette mutilation volontaire, Origène s'était rendu indigne de recevoir les ordres. Telle serait, en effet, d'après le droit moderne, la conséquence d'un acte semblable ; et il n'est pas douteux que, dans le but d'assurer le respect dû au caractère sacerdotal, l'Église n'ait établi dès les premiers siècles une partie des empêchements canoniques, connus sous le nom d'i7Tégularités. Mais supposons même, ce qui me paraît assez probable, qu'à cette époque-là déjà une pareille faute rendît un homme inhabile à recevoir les ordres, il est clair qu'alors comme aujourd'hui la voie restait ouverte à une réhabilitation. L'obstacle est du nombre de ceux qui peuvent se lever par une dispense légitime ; et si, comme nous le pensons, Tévêque de Césarée avait le droit d'imposer les mains à Origène, rien ne l'empêchait de faire cesser cette irrégularité, soit avant l'ordination, soit après, dans le cas oij il eût ignoré le fait auparavant. Démétrius dépassait donc toute mesure, en dénonçant l'action d'Origène « par des lettres adressées aux évêques du monde entier », selon l'expression d'Eusèbe ; et saint Jérôme n'a pas tort de qualifier cette conduite de folie : Tanta in eum debacchatus est insania, ut per totum mundum super nomine ejus scriberet (1).

(1) De script, eccles., c. liv. S. Jérôme parlait ainsi en 392 ; mais quel-

Pour résumer cette première phase du débat, nous devrons avouer que les évêques de Palestine avaient agi avec précipitation, et non sans quelque désir de donner une leçon, d'ailleurs bien méritée, à leur collègue d'Alexandrie. Quant à ce dernier, il faut reconnaître que la passion lui avait fait oublier les devoirs de la justice et de la charité. Vous comprenez dès lors dans quelle situation Origène allait se trouver après son retour en Egypte. Toutefois, tel était l'ascendant de cet homme extraordinaire, que sa présence suffît pour calmer l'irritation de l'évêque, du moins pendant quelque temps. Soutenu par l'admiration que lui valaient son talent et la sainteté de sa vie, il put reprendre ses occupations habituelles, et continuer ses travaux sur l'Écriture sainte, tout en se livrant à l'instruction des catéchumènes. On pourrait même conclure du fait de sa déposition que Démétrius avait fini par l'admettre parmi les prêtres de l'Église d'Alexandrie. Mais il est rare que les hommes aient assez d'empire sur eux-mêmes pour oublier désormais ce qui leur avait semblé une atteinte à leur dignité. Rappelons-nous d'ailleurs que les spéculations de l'audacieux écrivain restaient toujours là comme un prétexte pour raviver la querelle et agiter les esprits. Nous ignorons ce qui se passa dans l'intervalle, et comment l'orage, un instant apaisé, se déchaîna de nouveau contre lui et avec plus de fureur que jamais. Ce qu'il y a de certain, c'est qu^Origène, lassé d'une opposition sans cesse renaissante, résolut de s'éloigner pour toujours, laissant à Héraclas, son disciple, la direction du Didascalée (1). Il quitta donc Alexandrie

ques années plus tard il tiendra un langage tout différent, par suite de ses démêlés avec Rufin.

(1) S. Épiphane s'est laissé induire en erreur par des contes apocryphes, lorsqu'il attribue l'exil d'Origène à un acte d'idolâtrie que ce dernier aurait eu la faiblesse de commettre pendant une persécution (Hœr.y LXIV, c 21). On ne comprend pas que Huet ait pu accepter une pareille fable, dont^les adversaires ni les défenseurs du célèbre écrivain

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en 231, pour ne plus jamais y revenir. Il était alors âgé de quarante-six ans, et en avait passé vingt-huit à la tête de l'école catéchélique.

Le lieu de sa retraite était tout indiqué. L'évêque de Césarée, qui l'avait ordonné prêtre, de concert avec saint Alexandre, évoque de Jérusalem, accueillit sans hésitation l'illustre fugitif, auquel il confia le soin d'enseigner la théologie et d'expliquer l'Écriture sainte dans l'assemblée des fidèles. Ce fut l'origine de l'école de Césarée, d'où sortirent tant d'hommes éminents, parmi lesquels il suffit de citer saint Grégoire le thaumaturge et son frère Athénodore, saint Pamphile et Eusèbe. Mais l'animosité de l'évêque d'Alexandrie devait poursuivre Origène jusque dans cet asile. Aussitôt après le départ du maître des catéchèses, Démétrius réunit un synode, composé d'évêques et de prêtres, où il lui ôta le droit d'enseigner et l'exila d'Alexandrie. Non content de cette première mesure, il assembla quelque temps après un nouveau synode, où il prononça contre lui une sentence de déposition, ce qui équivalait à lui interdire toute fonction sacerdotale ; et, s'il faut en croire saint Jérôme, il aurait poussé la violence jusqu'à l'excommunier (1). Le même docteur ajoute qu'à l'exception des évêques de Palestine, d'Arabie, de Phénicie etd'Achaïe, le monde entier consentit à la condamnation d'Origène (2).

n'ont fait aucune mention dans les débats soulevés sur sa mémoire au iv et au v siècle. Ce n'est pas sous le règne d'Alexandre Sévère, si favorable aux chrétiens, que les magistrats d'Alexandrie auraient commis un tel acte de violence contre un homme qui était en grande faveur auprès de Mamméa, mère de l'empereur. S. Epiphane n'avait que des données fort inexactes sur la vie d'Origène. Il le fait vivre à Alexandrie sous Décius, tandis que le chef da Didascalée avait quitté l'Egypte vingt années avant l'avonement de ce prince. Il lui attribue un séjour de vingt-huit ans à Tyr ; or, après son départ d'Alexandrie, Origène ne vécut plus que vingttrois ans, dont il faut décompter tout le temps passé à Césarée, à Jérusalem, à Athènes, à Nicomédie et en divers autres lieux.

(1) Photius, biblioth. Cod., )18.

(2) Ep. xxxiii à Paula, citée par Rufin, Apol. contre S. Jérôme, 1. Il, c. 20.

ORIGENE A CESAREE

Ce résumé porte des traces évidentes d'exagération, comme tout le passage d'où il est tiré, et, dans lequel saint Jérôme, entraîné par sa verve, appelle les adversaires du grand Alexandrin «des chiens enragés qui aboient contre lui. » « Dans son langage hyperbolique, le véhément écrivain aime assez à prendre une partie du monde pour le tout, comme, par exemple, lorsqu'il dit dans un endroit que tout l'univers, totus orbis, gémit et s'étonna d'être devenu arien. Certes les évêques de ces quatre contrées n'étaient pas les seuls qui eussent embrassé la cause d'Origène. Ainsi nous trouvons parmi ses adhérents les plus fidèles le métropolitain de la Cappadoce, saint Firmilien, qui n'hésitait pasà utiliser son ministère pour les Eglises de l'Asie Mineure (1). Un fait assurément très grave serait la condamnation d'Origène par le pape Pontien. Saint Jérôme affirme en effet « que Rome elle-même assembla contre lui son sénat. » Mais quel fut le résultat de cette assemblée ? Y eut-il une sentence confirmant celle de Démétrius ? Voilà ce que nous ignorons absolument. Un renseignement précieux nous permet de conclure que Rome, toujours attentive à surveiller le mouvement des doctrines dans l'EgUse universelle se préoccupa des erreurs d'Origène plus que de ses démêlés personnels avec Démétrius. Voici les paroles de saint Jérôme : « Origène lui-même, dans une lettre adressée à Fabien, évêque de Rome, témoigne son repentir d'avoir écrit de telles choses, et reporte la cause de ces témérités sur Ambroise, qui avait rendu publics des écrits destinés à ne jamais voir le jour (2). » Tout s'éclaircit par là : les pontifes romains s'étaient émus des opinions singulières du théologien oriental, et celui-ci avait compris la nécessité de se justifier auprès de l'Eglise qu'il appelle « la plus ancienne

(1) Eusèbe, H. E., VI, 27.

(2) S. Jérôme, Ep. 84, ad Pammachium et Oceanum,ïio 10. — Ensèbe H. E., VI, 36. — Rufin, Apol. contre S. Jérôme, 1. I.

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de toutes. » Il est bien regrettable que nous ne possédions plus cette lettre au pape Fabien, dont parlent également Eusèbe et Rufin, et qui honore la modestie de l'auteur, en même temps qu'elle rend hommage à l'autorité suprême des évêques de Rome. Vous remarquerez aussi, Messieurs, que l'explication d'Origène équivaut à un aveu formel des erreurs répandues dans ses écrits.

On peut donc dire, sans crainte de se tromper, que le différend d'Origène avec Démétrius avait été diversement apprécié dans le reste du monde chrétien. Devant un tel partage de l'opinion publique, il n'est pas étonnant que les évêques de Palestine n'aient tenu aucun compte de la sentence rendue à Alexandrie, indignés qu'ils étaient d'un acharnement aussi psu motivé. Nous le répétons, si Démétrius s'était borné à réprouver les erreurs d'Origène, il n'aurait fait que remplir un devoir de sa charge ; mais, en dénonçant à l'univers entier un acte d'imprudence commis vingt années auparavant dans un accès de dévotion indiscrète, et en s'efforçant par là de jeter l'odieux sur un homme qui faisait l'honneur et la gloire de son Eglise, l'évêque d'Alexandrie laissait assez voir que l'esprit de vengeance l'emportait chez lui sur le zèle de la doctrine. Mais vous serez sans doute curieux d'apprendre quelle a été l'attitude d'Origène devant un pareil abus de l'autorité ecclésiastique, et comment il y a répondu. Malgré sa profonde humilité et la douceur de son caractère, il ne pouvait rester insensible aux mesures violentes qui venaient de le frapper après vingt-huit années d'enseignement. Nous ne devons guère être surpris de l'entendre récriminer en termes un peu vifs contre les évêques de l'Egypte, dans une lettre adressée à ses amis d'Alexandrie. C'est la plainte d'un homme blessé dans son honneur, mais qui s'abstient de jeter l'anathème à ses juges tout en blâmant leur conduite :

« Est-il besoin de rappeler les discours oii les prophètes

menacent et réprimandent les pasteurs et les anciens, les prêtres et les princes du peuple ? Vous pourrez les trouver sans notre aide dans les saintes Ecritures, et vous convaincre que notre temps est peut-être de ceux auxquels s'appliquent ces paroles : « Ne placez pas votre confiance dans vos amis, ni votre espoir dans vos chefs (Mic/ide, vu, 5) » ; et cet autre oracle qui reçoit de nos jours son accomplissement : « Les guides de mon peuple ne m'ont point connu, fils insensés et qui n'ont pas la sagesse ; ils sont habiles pour faire le mal, et ils ne savent pas faire le bien (Jérémie, iv, 22). » De pareils hommes méritent la compassion plutôt que la haine, et nous devons prier pour eux au lieu de les maudire, car nous ne sommes pas créés pour maudire, mais pour bénir (1). »

Lorsqu'on mesure ce langage aux procédés de Démétrius contre le pieux et savant catéchiste, il est permis de le trouver relativement modéré. Nous voyons par un autre passage de ses écrits combien Origène avait su conserver de calme au milieu de l'orage qui grondait sur sa tête. Il travaillait au VP tome de son Commentaire sur saint Jean, quand une opposition persistante l'obligea de quitter Alexandrie. Dans le trouble d'un départ précipité, il avait oublié d'emporter avec lui cette pièce ; il se vit donc obligé de la refaire, et voici ce qu'il écrivait à son ami Ambroise en tête du VP tome rédigé tout de nouveau : — « Nous étions arrivé au bout du V*" tome, malgré la tempête soulevée contre nous à Alexandrie, car Jésus commandait aux vents et aux flots delà mer. Aussi sommes-nous sorti de là sain et sauf, arraché de l'Egypte par la main du Dieu libérateur qui jadis en avait retiré son peuple ; depuis lors, l'ennemi a redoublé de violence en publiant ses nouvelles lettres, vraiment ennemies de l'Evangile, et en dé-

(1) Fragment d'une lettre citée par S. Jérôme, 1. II, adv, Hufinum,

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chaînant contre nous tous les mauvais vents de l'Egypte. C'est pourquoi la raison nous conseillait avant tout de nous tenir prêt pour le combat, et de conserver intacte la plus haute partie de nous-même, en attendant que la tranquillité rendue à notre esprit nous permît de rattacher à nos travaux précédents la suite de nos études sur l'Ecriture. En reprenant cette tâche à contre-temps, nous eussions craint que des réflexions pénibles ne portassent la tempête jusque dans notre âme(l). »

Cette interruption fut de courte durée. Peu de temps après son arrivée en Palestine, Origène se remit au travail avec plus d'ardeur que jamais. Une âme moins fortement trempée que la sienne eût peut-être cédé au découragement en présence de si rudes épreuves; mais Vhoynme aux entrailles cVairain, comme on l'appelait de son temps, ne se laissa point abattre par les persécutions auxquelles il était en butte. Il chercha ses consolations dans l'étude, dans la prédication, dans la défense de Jésus-Christ et de l'Eglise ; et les vingt-trois années qui suivirent son exil d'Alexandrie devinrent les plus fécondes de sa vie. Il les passa tour à tour à Césarée de Palestine, à Césarée de Cappadoce, à Athènes et à Tyr, sans parler des séjours moins prolongés qu'il fit à Jérusalem, à Nicomédie et en Arabie, où il fut appelé à deux reprises pour y combattre des hérésies naissantes (2). C'est pendant cette période, et malgré les hasards

(1) In Joannem, tom. VI, prœf.

(2) D'après le docteur Dœllinger {Hippolijtus und Callistus, p. 264), Héraclas, successeur de Démétrius sur le siège d'Alexandrie, aurait permis à Origène de rentrer dans cette ville ; mais voyant que son ancien maître persévérait dans l'erreur, il l'aurait banni de nouveau. Nous ne voulons pas nier que le savant critique n'allègue des raisons assez plausibles à l'appui de son opinion. Mais comment S. Jérôme, si attentif à recueillir toutes les circonstances défavorables à la cause d'Origène, aurait-il passé sous silence une condamnation portée par Héraclas, lui qui rappelle tant de fois la sentence de Démétrius (Ep. XXXIII, ad Paulam; Ep. XCV^^' ad Pammachium et Marcellam : adv. liufinum, 1. II, c. 5)?

d'une existence si agitée, qu'il acheva le vaste monument dont il avait jeté les bases à Alexandrie, je veux dire ses Hexaples, la plus grande œuvre de patience qui ait jamais été accomplie par un homme. A côté de ce travail purement grammatical et philologique, il reprit la suite de ses commentaires sur les différentes parties de l'Ancien et du Nouveau Testament; et enfin ses prédications continuelles dans les églises l'obligèrent à composer plus de mille homélies prononcées devant le peuple. C'est sous ce nouvel aspect que l'ordre des temps et la liaison des matières nous amènent à étudier l'activité théologique et littéraire d'Origène.

Comme nous venons de le dire, les travaux d'Origène sur l'Écriture sainte sont ou critiques, ou exégétiques, ou parénétiques, suivant qu'ils ont pour objet de préciser |la lettre même du texte sacré, ou d'en déterminer le véritable sens, ou bien d'en tirer des instructions pour les fidèles. Plusieurs raisons avaient porté l'infatigable érudit à entreprendre sa fameuse édition des livres saints. Depuis des siècles, la version des Septante existait à côté du texte original, qu'elle remplaçait auprès de ceux qui ne savaient pas l'hébreu. Juifs hellénistes et chrétiens s'en servaient également dans les assemblées du culte et pour l'enseigne-

Un pareil acte, émanant du disciple d'Origène, eût été un argument décisif contre Rufin. Il .est certain que, dans sa préface au VI« tome du Commentaire sur S. Jean, Origène ne se plaint que de Démétrius, et « de sps nouvelles lettres vraiment ennemies de l'Evangile. » La seule manière de concilier entre eux des renseignements divers, c'est d'admettre qu'Héraclas, tout en s'abstenant de confirmer la sentence de son prédécesseur, n'avait pas jugé à propos de la révoquer. Par là on s'explique à la fois qu'Origène ne soit pas rentré à Alexandrie sous l'épiscopat de son ancien disciple, et que les dispositions peu bienveillantes d'Héraclas aient pu prendre, aux yeux de quelques anciens auteurs, le caractère d'une condamnation formelle. Quant à Denis, autre disciple d'Origène, et successeur d'Héraclas sur le siège d'Alexanarie, on voit assez qu'il n'excluait pas de sa communion l'illustre proscrit, puisqu'il lui adressa son. livre sur le MarUfre (Eusèbe, H. E., VI, 46).

LES HEXAPLEi3 123

ment des écoles : émanant d'autres juifs antérieurs au christianisme, elle ne devait inspirer aucune défiance aux descendants d'Israël. Aussi Aristobule, Philon et Josèphe en avaient-ils fait usage non moins que les écrivains du Nouveau Testament. Elle passait même pour inspirée aux yeux d'un grand nombre de juifs; et cette opinion, rejetée à bon droit par saint Jérôme, avait trouvé de l'écho chez quelques autres chrétiens (1). Bref, la version des soixantedix interprètes jouissait de part et d'autre d'une égale autorité, et la controverse gagnait en clarté par la diffusion d'un texte accessible à tout le monde et dont l'origine ne pouvait être suspecte à personne. Mais quand les juifs s'aperçurent qu'on les battait par leurs propres armes, et qu'on se servait contre eux d'une traduction provenant de leurs ancêtres, ils se mirent à en contester la fidélité et à faire valoir les différences insignifiantes qu'on remarque entre elle et roriginal hébreu. Delà les anathèmes dont ils accablèrent la version des Septante, jusqu'à ordonner un jour de jeûne annuel en expiation d'un tel crime (2). Il s'agissait donc de confronter, ligne par ligne, cette version avec le texte hébreu, pour montrer en quoi ils s'accordent et par où ils diffèrent, de manière à enlever aux juifs tout prétexte de calomnier les chrétiens (3). D'autre part, comme nous l'apprend Origène, les exemplaires grecs de l' Ancien-Testament présentaient d'assez nombreuses variantes, soit par la négligence des copistes, soit par la prétention qu'affichaient certains interprètes de vouloir corriger le texte, en ajoutant ou en retranchant à leur gré (4). Un travail de révi-

(1) S. Jérôme, Prœf, in Peut.; Apol adv. Rufinum, I, 2 ; Aliud est enim vatem, aliud interpretem esse. Ibi spiritus ventura preedicit ; hic eruditio et verborum copia ea quse intelligit, translert.

(2) Talmud, Traités Thaanith et Sopherim.

(3) Nous trouvons un écho de ces calomnies dans Origène, Ep. ad Africanum, n» 5 : et dans S. Jérôme, Prœf. in libr. Josiie, in libr. Isaiœ^ m Paralipomena, etc.

(4) fn 3IaWi., tom. XV, 14

124 OIUGÈNE A CÉSARÉE

sion critique devenait nécessaire afin de dénxôler la leçon primitive au milieu de ces remaniements postérieurs. Enfin, Messieurs, dans la seconde moitié du ii^ siècle, il s'était produit trois versions grecques de la Bible, dont la première avait pour auteur le juif Aquila, et les deux dernières, Théodotion et Symmaque, appartenant l'un et l'autre à la secte des ébionites. Versés tous les trois dans la connaissance de la langue hébraïque, de pareils traducteurs s'éloignaient trop de l'orthodoxie pour qu'on pût les accuser d'avoir voulu favoriser la cause de l'Eglise par les aveux que leur arrachait la vérité. Dès lors quelle utilité n'y avait-il pas à réunir, dans un seul et même ouvrage, le texte original avec les différentes traductions, et à présenter au lecteur, pour chaque verset de l'Ecriture, les leçons les plus autorisées ? Toute contestation disparaissait devant l'accord des interprètes ; et en cas de divergence, il devenait facile de se prononcer pour l'un ou pour l'autre. Un travail de ce genre ne pouvait manquer d'ouvrir une mine féconde à la controverse comme à l'enseignement.

Mais aussi quel travail ! Pour le mener à bonne lin, il ne fallait rien moins que transcrire la Bible sept ou huit fois, depuis le premier mot jusqu'au dernier, en ayant soin de noter les moindres différences qui pouvaient exister entre le texte des Septante et celui des autres interprètes. Origène ne se laissa point effrayer par la perspective d'une collection qu'on peut évaluer à plus de cinquante volumes. Il fit d'abord un recueil en quatre colonnes. Dans la première, il plaça la version d'Aquila, comme étant celle qui se rapproche davantage du texte hébreu par sa scrupuleuse exactitude ; venait ensuite la traduction de Symmaque, moins fidèle que la précédente, mais plus polie et plus claire; la troisième colonne contenait la version des Septante, point central auquel se rapportait tout le reste ; suivait enfin le texte de Théodotion, qui s'éloigne le moins

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des soixante-dix interprètes, sur les pas desquels il marche presque toujours. Ce tableau synoptique en quatre colonnes prit le nom de Tétraples. Les quatre principales traductions grecques marchaient ainsi de front, offrant au lecteur autant de leçons diverses qu'il lui était aisé de contrôler réciproquement. 11 manquait toutefois à cette première édition un avantage précieux, celui de pouvoir comparer les versions avec l'original. Pour combler une telle lacune, Origène fît précéder les Tétraples de deux nouvelles colonnes, où il mit, d'un côté, le texte hébreu en caractères hébraïques, et, de l'autre, le môme texte en lettres grecques pour ceux qui comprenaient l'hébreu sans savoir le lire. Cette distribulion de l'ouvrage en six colonnes lui valut le nom d'Hexaples. Msis le laborieux écrivain ne s'en tint pas là. Dans le cours de ses pérégrinations, il avait trouvé deux versions grecques de l'AncienTestament: l'une à Jéricho, en Palestine ; l'autre à Nicopolis, près d'Actium. De là deux colonnes supplémentaires destinées à recueillir cette cinquième et cette sixième version, par où les Hexaples devinrent des Octaples. Enfin, une septième traduction, dont nous ignorons la provenance, vint former une dernière colonne et convertir les Octaples en EnnéapleSj bien que les anciens n'aient jamais attaché ce nom à l'édition totale. Le titre d'Hexaples lui est resté, soit que les trois dernières versions ne s'étendissent pas à toute l'Ecriture, soit qu'Origène n'en ait fait usage que pour une partie des livres saints (1).

J'ai dit. Messieurs, que l'attention de l'auteur s'était concentrée principalement sur la version des Septante. Elle occupait la colonne du milieu dans l'édition complète, afin que l'on pût mieux saisir ses rapports de conformité ou de dissemblance avec le texte hébreu et le reste des versions

(1) Origène, in Malth., tom. XV, 14. — Eusèbe, H. E., 1. VI, c. 16. — S. Jérôme, Prol in Genesim, et passim. — S. Epiphane, Lib. de ponder. et mens., c. 19 ; Hœres., LXIV, c. 3.

grecques. Mais, pour faciliter au lecteur ce travail de comparaison, l'ingénieux critique imagina certains signes qui indiquaient à première vue la différence des leçons. S'agissait-il d'un membre de phrase omis par les Septante et compris dans l'original hébreu? il le reproduisait en le faisant précéder d'une astérisque, et suivre de deux points (*...:). Au contraire, il marquait par un obélisque ou une petite broche ce que les Septante avaient en plus (-f-). D'autres signes lui servaient encore pour noter les passages que les soixante-dix interprètes avaient rendus d'après le texte hébreu, mais avec moins d'exactitude qee les traductions parallèles. De cette manière, sans toucher à la célèbre version, il montrait ce qu'elle pouvait avoir d'incomplet ou de défectueux ; et lorsqu'on pense que cette révision minutieuse embrassait tous les livres de l'Ancien Testament, il n'y a plus lieu de s'étonner que les contemporains d'Origène l'aient appelé un homme d'acier, AoàfjiavTtoç.

Telle est cette œuvre tant célébrée par l'antiquité chrétienne. On peut dire qu'elle a servi de base à tous les travaux entrepris dans la suite sur le même sujet, en sorte que son auteur mérite ajuste titre d'être appelé le père de l'exégèse biblique. Vous comprenez toutefois quelle difficulté il y avait pour les copistes à transcrire mot par mot une collection aussi volumineuse. Les Hexaples ne pouvaient pas se répandre à beaucoup d'exemplaires ; c'est ce qui explique pourquoi il ne nous en reste plus un seul fragment (1). L'original avait été déposé dans la fameuse bibliothèque de Gésarée, où il a dû périr, en même temps

(1) Hexapla ipsa, ut ab Origene concionata sunt, ita funditus perierimt ut ne particulam quidem eorum ulli uspiam conspicere licuerit.... quia vero paucissima eorum apographa facta fueraut, hœc ipsa diutur nitate injuriaque temporum ita perierunt, ut ne vestigium quidem eorum ut ab Origene fuerunt concinndta remanserit (Bernard de Montfaucon Prœliminaria in Hexapla Origenis^ patrologie grecque de Migne tome XV).

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que tout ce précieux trésor, quand les Perses de Chosroës, et, plus tard, les Arabes, vinrent dévaster la Palestine. Mais si le temps n'a épargné aucun manuscrit reproduisant les Hexaples, tels qu'ils étaient sortis de la main d'Origène, il n'en est pas absolument de même des différentes versions qui s'y trouvaient réunies. Sans parler des Septante dont nous possédons le texte intégralement, nous sommes loin d'avoir perdu jusqu'au dernier vestige des traductions d'Aquila, de Théodotion et de Symmaque. En rassemblant ce qui nous reste de ces anciens interprètes, et à l'aide des Pères de l'Église qui avaient profité du travail d'Origène, quelques érudits, à la tête desquels il faut placer dom Bernard de Montfaucon, sont parvenus à recomposer les Hexaples, du moins en partie. Mais il est clair que ce recueil, assurément fort utile, n'a de commun avec l'œuvre du catéchiste alexandrin que l'identité du plan et l'emploi des mêmes matériaux (1).

A côté de sa grande édition des livres saints, qui l'occupa pendant près de vingt ans, Origène écrivit différents petits traités, afin d'éclaircir certaines difficultés qui pouvaient arrêter un lecteur grec. Dans l'un, il expliquait les noms hébreux; dans l'autre, les poids et mesures usités chez le peuple juif (2). Et si j'insiste, Messieurs, sur ces travaux de

(1) Le travail de Montfaucon se trouve dans la patrologie grecque de Migne, tomes XV et XVI. Mais l'éditeur à tort de l'intituler Hexaploriim Origenis quœ supersunt. La vérité est qu'il ne nous reste absolument rien des Hexaples d'Origène, ne tantilla quidem pars Hexaplorum, ut initio scripta fuerunt, comme disait le savant bénédictin. C'est un recueil tout nouveau, formé à l'aide des mêmes éléments que l'ancien, mais qu'on ne saurait faire passer à aucun titre pour l'œuvre d'Origène.

(2) S. Jérôme, Ep. 83. ad Pammachium,^ 2. Huet prétend qu'Origène n'a jamais été bien versé dans la langue hébraïque {Origeniana, 1. II, c. 1). Cette opinion ne se concilie guère avec la merveilleuse facilité du catéchiste alexandrin, ni avec ses longs travaux sur le texte original de l'Ancien Testament. Tel n'était pas le sentiment de S. Jérôme, lorsqu'il disait: Quod in Origene miror , quodque in illo Grœcia tota miratur, etc. (Ep. 39 ad Paulam). Le célèbre érudit avait étudié de bonne heure la langue sacrée, et ayec l'application opiniâtre qu'il portait en toutes choses

128 ORIGÈNE A Cl^SARÉE

critique et d'érudition, c'est pour montrer de quel poids est son témoignage relativement à l'authenticité des livres de l'Ancien Testament. Cette remarque, nous l'avions déjà faite pour les quatre Évangiles, en étudiant la première partie du Commentaire sur saint Jean. Mais elle ne s'applique pas moins à la Bible tout entière, y compris les livres deutéro-canoniques de l'ancienne Loi, ainsi appelés parce qu'ils ne se trouvaient pas dans le canon d'Esdras, déjà clos avant la composition de quelques-uns d'entre eux. Certes, les études d'Origène sur l'Écriture sainte, ses voyages à travers l'Orient et l'Occident, l'avaient mis à môme d'apprendre ce que l'on pensait à cet égard dans les différentes églises. Ne disait-il pas que, dans ses pérégrinations, « il avait toujours soin de rechercher ceux qui faisaient profession de savoir quelque chose (1) ?» Un tel homme était admirablement placé pour juger quels livres appartenaient au corps des Ecritures d'après le consentement général. Or ses ouvrages attestent qu'il tenait pour

(Eusèbe, H. E., VI, 16). Depuis lors, il passa une grande partie de sa vie à conférer le texte hébreu avec la version des Septante, notant les moindres différences qui pouvaient exister entre l'un et l'autre. Un pareil travail, s'étendant à toute l'Ecriture, aurait suffi pour familiariser avec l'hébreu un esprit même ordinaire. Quant aux raisons alléguées par révéque d'Avranches, elles ne sont d'aucun poids. Lorsqu'on songe combien les savants s'accordent peu sur la signification précise de certains mots, il n'est pas étonnant qu'Origène ait pu se tromper en voulant déterminer la racine de quelques noms hébreux. C'est l'abus de la méthode allégorique, et non le défaut de science, qui le porte parfois à s'écarter du sens propre et obvie. Huet cite ce passage de la 14» Homélie sur le Livre des Nombres : « Ceux qui lisent l'hébreu disent que, dans cet endroit, le nom de Dieu n'a pas les caractères du tétragramme ; s'informe de ce détail qui pourra. » Qu'est-ce à dire? L'orateur voulait-il faire entendre par là qu'il ne savait pas lire l'hébreu, lui qui a donné une édition complète du texte original de l'Ancien Testament ? On conçoit très bien que, dans une homélie adressée au peuple, il ait employé cette prétérition pour écarter toute discussion philologique. Son intention ressort clairement des

paroles qui précèdent : « Nous parlons dans l'Eglise pour édifier

autre est le style des Commentaires, autre celui que nous employons en ce moment. »

(1) Traité contre Celse, VI, 24.

LES HEXAPLES 129

authentiques et inspirés les livres deutérocanoniques, tels Tobie, Judith, les sept derniers chapitres d'Esther, Baruch, l'Ecclésiastique, la Sagesse, les fragments de Daniel qui ne figuraient pas dans le canon des Juifs, les deux livres des Machabées (1). Et qu'on ne dise pas qu'il acceptait aveuglément l'opinion dominante : sa controverse avec Jules Africain prouve quel soin il mettait à discuter les questions d'authenticité. Ce débat est fort intéressant, parce qu'il nous montre que, dans la première moitié du ni** siècle, la critique était beaucoup plus avancée qu'on ne se l'imagine d'ordinaire.

Jules Africain passait pour l'un des meilleurs esprits de son temps. Il avait composé une Chronographie en cinq livres, contenant la suite de l'histoire universelle, depuis la création du monde jusqu'à la troisième année du règne d'Héliogabale (221 ap. J.-C). Eusèbe, qui loue fort l'exactitude de ce récit, en a inséré quelques fragments dans sa Chronique. A côté de ses travaux historiques, Jules Africain

(1) Après avoir reproduit le canon des Juifs, il mentionne les deux livres des Machabées qui n'en faisaient point partie (Eusèbe, H. E., VI, 15), Il cite le II« de ces livres, dans le but de prouver que les saints intercèdent pour nous {In Joannem, XIII, 57). Quant à la prophétie de Baruch, il en fait usage comme d'une partie intégrante de l'Ecriture sainte avec la formule •"{é-^paKxa.i, il est écrit {Select, in Jeremiam, 31 ; in Joannem, VI, 15; Select, in Ps., 125). En parlant de l'Ecclésiastique, il dit: « Voici ce qu'enseigne la parole de Dieu. » {Contre Celse, VIII, 50; in Joannem, XXVIII, 3, XXXI f, M). Dans le seul commentaire sur S. Jean, il cite plus de douze fois le Livre de la Sagesse, qu'il appelle une « Ecriture divine » ©s'o; Xôyo;, dans le Traité contre Celse {in Joannem^ VI, 36, 37; XIII, 25, 36; XIX, 2 ; XX, 4, 5, 10, 21, 33; XXVIII, 13, XXXII, 2 ; cont. Celse, III, 72; Prol. in Cant. cant.). « Les Eglises se servent de ïobie, » écrit-il dans sa Lettre à Jules Africain. Il s'appuie sur le Livre de Judith comme sur l'Ecriture sainte (in Jeremiam sélect , XXIII). Sa lettre à Jules Africain atteste aussi son sentiment sur l'authenticité des fiagments d'Esther et de Daniel. Les renseignements d'Origène ont d'autant plus de valeur qu'il distingue très bien les livres canoniques, divinement inspirés, des écrits apocryphes, tels que le livre d'Enoch {cent. Celse, V.54; in Joannem, VI, 25; Prol. in Cant. cant.).

cultivait avec ardeur la science des Ecritures. Dans une lettre à Aristide, dont Eusèbe nous a conservé un assez long morceau, il s'était efforcé de concilier les deux généalogies de Jésus-Christ selon saint Matthieu et selon saint Luc. Des études de ce genre devaient tout naturellement le mettre en rapport avec le premier exégète de l'époque. Dans une conférence avec Bassus, qu*il appelle son ami, Origène s'était autorisé de l'histoire de Susanne. Jules Africain, qui assistait à la discussion, ne lui fit aucune observation pour le moment; mais plus tard il lui exposa par écrit les raisons qu'il avait de regarder cette histoire comme apocryphe. Origène, qui se trouvait alors à Nicomédie (en 240), lui répondit par une longue lettre, où il réfute une à une les objections du savant chronologiste. Yoici le résumé de ce document, qu'on dirait daté d'hier, tant il peut souffrir le parallèle avec ce que la critique moderne a su dire de mieux sur le même sujet. Le théologien du lu^ siècle examine successivement les raisons extrinsèques et intrinsèques qu'avait fait valoir son adversaire. Si l'histoire de Susanne a disparu du canon des Juifs, elle se trouve dans la version des Septante et dans celle de Théodotion ; « toute l'Eglise du Christ » la tient pour authentique, et il ne faut pas déplacer les limites établies par la tradition, d'autant plus que la Providence veille sur la destinée des livres écrits pour l'édification des fidèles. Est-il étonnant que les chefs de la Synagogue aient voulu soustraire à la connaissance du peuple un récit qui notait d'infamie deux juges d'Israël? Jules Africain s'était servi d'un argument repris depuis par Porphyre, en citant un jeu de mots qui n'a de sens que dans la langue grecque, d'où il concluait que l'auteur n'appartenait point à la nation juive. Qui vous dit, lui répond Origène, que le texte hébreu, aujourd'hui perdu, ne contenait pas des locutions toutes semblables? Faute de pouvoir les rendre par des mots équivalents, l'interprète grec se sera borné à choisir des ter-

LES HEXAPLES 131

mes analogues (1). Vous m'opposez à tort la sentence capitale portée contre les juges prévaricateurs par le peuple d'Israël captif à Babylone; car les rois d'Assyrie, en transplantant les douze tribus sur les rives de l'Euphrate, leur avaient laissé le pouvoir de se régir d'après leurs propres lois. Plusieurs de ces exilés possédaient de grands biens, des charges brillantes à la cour : vous ne devez donc pas trouver étrange que Joakim, le mari de Susanne, ait pu avoir une maison, un jardin et des terres. Daniel, dites-vous, ne prophétisait d'ordinaire qu'en vision et à la suite d'une apparition d'ange; mais l'apôtre n'écrivait-il pas aux Hébreux que Dieu avait parlé à leurs pères de différentes façons, ainsi qu'on le voit assez par l'histoire des prophètes?La décision si courageuse et si sensée de Daniel au sujet des deux vieillards impudiques n'est pas moins conforme aux règles de l'équité que le jugement de Salomon. Ne vous récriez pas sur ce que le prophète reproduit, presque dans les mêmes termes, des pensées qui se trouvent en d'autres endroits de l'Ecriture : ainsi en est-il de Michée par rapport à Isaïe, et Von citerait bien des psaumes qui se ressemblent au fond et dans la forme. Reste la question de style, sur laquelle nous ne sommes pas du même avis. C'est pure affaire de goût, et il ne nous semble pas comme à vous qu'il y ait grande diversité, sur ce point, entre les parties de Daniel qui vous paraissent authentiques, et celles qu'il vous plaît de rejeter.

(1) Il s'agit d'un jeu de mots formé par les noms grecs donnés aux deux arbres sous lesquels les juges prévaricateurs prétendaient avoir surpris Susanne, r.piwq, yeuse, chêne vert, et ox^voç, lentisque. Soit qu'il ne connût pas les arbres de l'Assyrie dont il était question dans le texte original, soit que les deux expressions fussent réellement intraduisibles, l'interprète grec y aura substitué un jeu de mots analogue sinon équivalent. Comme exemple de la difficulté qu'on éprouve à faire passer certains mots d'une langue dans une autre, Origène cite avec raison ce verset de la Genèse : « Elle sera appelée femme, parce qu'elle a été tirée de l'homme, » phrase qui n'a de vrai sens que dans le texte hébreu, où le nom de l'homme est is, WH, et celui de la femme issa ou essa, nW>K,

132 oriCtÈne a césarée

Vous le voyez, Messieurs, on procédait au m" siècle delà même façon qu'aujourd'hui, pour décider de l'origine d'un livre; et ceux qui prétendent « que la critique est née de nos jours » ne prouvent qu'une chose, c'est que leur connaissance des temps passés ne remonte pas très haut. Je me suis arrêté à cet épisode, pour vous montrer combien le témoignage d'Origène sur l'authenticité des livres saints emprunte d'autorité tant à ses longues études qu'à l'exactitude et à la sévérité de sa méthode. L'histoire olire peu d'exemples d'une pareille alliance de l'érudition avec le génie. Il est rare que des hommes doués d'une énergie créatrice aient assez de patience pour exécuter un travail semblable à ceux dont nous venons de parler. La réunion de qualités si diverses n'en est que plus étonnante chez l'homme qui, d'une main, écrivait le Periarchon, et, de l'autre, traçait le plan des Hexaples. N'allons pas toutefois exagérer ce contraste. Aristote et Leibnitz nous montrent, comme Origène, qu'on peut être à la fois un homme de génie et un grand érudit; et si Buffon a eu tort de définir le génie, « une longue patience », ce serait une erreur de s'imaginer que l'érudition avec ses vastes labeurs exclut nécessairement le don de l'invention. Cette harmonie, je le répète, pour n'être pas fréquente, n'en mérite que plus d'attention; et lorsqu'on rencontre dans un esprit aussi synthétique que celui d'Origène, une telle puissance d'analyse, une étendue de savoir qui n'entrave en rien l'essor delà spéculation, il est juste d'y voir l'un des phénomènes les plus merveilleux que présente l'histoire des lettres.

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