VINGT-CINQUIÈME LEÇON
Origène envisagé comme interprète de l'Ecriture sainte — Quels sont les principes qui l'ont guidé dans l'explication des livres divinement inspirés ? — c:lasses d'adversaires contre lesquels il veut réagir par sa méthode exégétique. — Comment il établit que l'Ecriture renferme en beaucoup d'endroits, outre le sens littéral indiqué par les mots, un sens spirituel qui résulte des choses mêmes. — Fondement de l'interprétation allégorique. — Abus de cette méthode dans les œuvres d'Origène. — Par quelles raisons le mystique interprète en est arrivé à soutenir qu'il y a dans l'Ecriture sainte quantité de textes qui ne renferment pas de sens littéral. — Fausseté de cette opinion.
Messieurs,
II ne suffisait pas à Origène d'avoir donné une édition complète des livres saints, en joignant au texte original les différentes versions connues de son temps ; à ce travail purement grammatical et philologique il voulut ajouter l'explication intégrale de l'Ancien et du Nouveau Testament. Interpréter l'Écriture depuis la Genèse jusqu'à l'Apocalypse, ce serait déjà une œuvre capable d'absorber la vie d'un hoQime ; mais l'intrépide érudit trouva encore moyen de dépasser ce programme en poursuivant sa vaste entreprise sous une triple forme. D'abord il résolut d'expliquer chaque livre verset par verset, sans imposer d'avance aucune limite à ses développements : c'est ce qu'il appela ses tomes ou ses commentaires proprement dits. Puis, dans un deuxième travail, il disposa une série de notes moins longues, destinées à éclaircir les endroits les plus difficiles, suivant la coutume des scoliastes d'Alexandrie : aussi ses observations reçurent-elles le nom de Scolies, Enfin ses prédications dans les églises l'obligèrent à reprendre ses études d'exégèse
pour leur donner un caractère plus pratique et mieux approprié à l'enseignement populaire: d'où le titre d'Jfomélies réservé à ces dissertations sur l'Ecriture sainte (1). Voilà les occupations auxquelles il se livra pendant les vingt dernières années de sa vie, à côté de tant d'autres travaux dont nous parlerons plus tard.
Pour vous donner une idée de ce labeur, vraiment colossal, il me suffira d'énumérer ce qui en reste, car la difficulté de recopier cette foule de traités a dû en faire disparaître la majeure partie. Nous possédons encore aujourd'hui, outre quelques débris de ses tomes et de ses scolies, 17 homélies d'Origène sur la Genèse ; 13 sur l'Exode ; 16 sur le Lévitique ; 28 sur les Nombres ; 26 sur Josué ; 9 sur les Juges ; 2 sur le I^'' livre des Rois ; quelques fragments de ses scolies sur Job ; des morceaux assez étendus de son vaste commentaire sur les Psaumes ; 2 homélies et 4 tomes sur le Cantique des cantiques ; 9 homélies sur Isaïe ; 21 sur Jérémie ; 14 sur Ezéchiel, avec quelques extraits de ses commentaires sur ces divers prophètes. Pour la partie relative au Nouveau Testament, le temps a épargné 10 tomes sur l'Évangile de saint Matthieu, avec un long traité sur le même sujet ; 39 homélies sur l'Evangile de saint Luc; 10 tomes sur l'Evangile de saint Jean, outre quelques fragments des tomes perdus; 10 tomes du Commentaire, sur l'Épître aux Romains et un petit nombre de réflexions sur les autres écrits de saint Paul (2). On voit parles listes qu'ont dressées Eusèbe, Rufin et saint Jérôme combien nos pertes sont considérables (3) ; mais, quelle que soit leur étendue, la partie sauvée du naufrage n'en constitue pas moins un véritable trésor qui
(1) S. Jérôme, ProL Homil. in Ezechielem ; Rufin, Prol. Homil. in Numéros .
(2) Patrologie grecque éditée par M. Migue, tomes XII, XIII, XIV.
(3) Ainsi sur S. Matthieu, Origène avait composé 25 volumes ; 32 sur S. Jean, 20 sur l'Epître aux Romains, etc.
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nous permet d'apprécier les qualités et les défauts d'Origène envisagé comme interprète de rÉcriture sainte.
Tel est en effet le point qui mérite davantage notre attention, car nous n'aurions jamais assez de temps pour examiner en détail tout ce qu'Origène a écrit sur l'Ancien et le Nouveau Testament : ce serait la matière d'un cours complet d'Écriture sainte. Quels sont les principes qui l'ont guidé dans l'interprétation des livres sacrés ? Gomment les a-t-il appliqués, soit en s'adressant à l'élite des esprits, soit en instruisant le peuple? Quelles inductions pouvons-nous tirer de ses homélies pour le ton et la forme de la prédication au ni® siècle? Voilà les questions auxquelles nous devrons nous attacher. Pour résoudre la première, il faut que nous retournions au IV® livre du Periarchon, où l'auteur expose ses vues générales sur l'herméneutique sacrée. Origène commence par établir que les Écritures sont divinement inspirées (ÔsoTiveuaroi) . L'accomplissement desprophéties de l'Ancien Testament dans la personne de Jésus-Christ prouve que l'esprit de Dieu avait dicté ces oracles ; et c'est aux clartés du présentque le passé s'illumine pour nous montrer dans la Bible un ensemble de documents composés avec le secours de la grâce céleste (oùpaviw XaptTt), une œuvre divine qui dépasse toutes les conceptions de l'homme (1). Est-il étonnant dès lors que le livre de Dieu soit plein de mystère et qu'il offre à nos investigations une mine inépuisable (2) ? « De même que l'homme est formé de trois éléments, le corps, l'âme et l'esprit, ainsi en est-il de l'Ecriture sainte. » Elle renferme d'abord un sens littéral ou historique, qui est comme son corps ou sa chair, puis un sens moral, qu'on peut appeler l'âme de la loi, et enfin un
(1) Periarchon, 1. IV, 1-6. Nous possédons, pour cette partie du Periar chon, le texte grec inséré dans la Philocalie de S. Basile et de S. Grégoire de Nazianze.
2) Periarchon, n» 7.
sens [spirituel ou mystique par lequel nous sommes initiés aux choses célestes et aux biens futurs (1). Cette division, Messieurs, ne me semble pas très heureuse, pas plus que celle de l'homme en trois parties ; car le sens moral rentre dans les deux autres et peut surgir de la lettre non moins que de l'esprit du texte. Pour éviter toute confusion, il eût mieux valu ne distinguer que deux sens primaires : le sens littéral, celui que représentent à l'esprit les termes mêmes dont se sert l'écrivain sacré, et le sens spirituel, qui résulte, non pas des mots, mais des choses exprimées par les mots. Rien n'empêchait ensuite de subdiviser le sens littéral en sens propre et en sens métaphorique, suivant que les mots sont pris dans leur acception naturelle et grammaticale, ou que la phrase a un tour figuré. De même le sens spirituel devient allégorique pour les passages de l'Ancien Testament qui se rapportent au Nouveau, tropo- Jogique et moral quand il est relatif aux mœurs, et analogique lorsqu'il dépasse les réalités terrestres pour nous élever vers les choses du ciel. Ces classifications ne sont pas sans importance, et c'est faute d'en avoir précisé les termes^ qu'Origène a confondu le sens métaphorique, qui est un sens littéral, bien que figuré, avec le sens mystique, comme nous le verrons tout à l'heure. Mais ce qu'il importe de constater pour le moment, c'est que le savant exégète n'a méconnu la valeur d'aucune de ces significations, quoiqu'il ne les distingue pas suffisamment l'une de l'autre.
Au fond, la question se réduisait à ceci : faut-il admettre dans beaucoup d'endroits de l'Écriture sainte, outre le sens littéral indiqué par les mots, un sens spirituel qui résulte des choses mêmes ? Origène n'a rien négligé pour faire voir
(1) Periarchon, 1. IV. 11 ; in Leviticumllomil. V.,n»» I et 5 : « Comme nous Tavons dit souvent, les divines Ecritures renferment un triple sens, un sens historique, un sens moral et un sens mystique. Par où l'on comprend qu'il y a en elles un corps, une àme et un esprit. »
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qu'on ne saurait contester ce principe sans amoindrir le caractère des livres saints ; et, à cet égard, sa démonstration est complète. Pourquoi, se demande-t-il, les juifs incrédules ont-ils rejeté le Sauveur? Parce que ces hommes charnels et esclaves de la lettre n'avaient pas appris à démêler le sens spirituel des Écritures. Ils lisaient dans les prophètes qu'à l'avènement du Messie le loup habiterait avec l'agneau, que le léopard reposerait auprès du chevreau, que la génisse, le lion et la brebis paîtraient ensemble, qu'un petit enfant suffirait pour les conduire, etc., etc. Voyant que rien de tout cela n'avait eu lieu dans le sens grossier où ils entendaient ces paroles, ils en ont conclu que Jésus de Nazareth n'était pas le Messie. Toute leur erreur provient de ce qu'ils n'ont pas su s'élever au-dessus de la lettre simple et nue, pour comprendre que les prophètes voulaient parler d'une rédemption spirituelle. Les hérétiques aboutissent au même résultat, bien que par une autre voie. Choqués de rencontrer dans les livres saints des expressions qui semblent attribuer à Dieu la colère, la jalousie, le repentir et d'autres passions semblables, ils en sont venus à imaginer leur antithèse chimérique entre le Dieu de l'Ancien Testament et le Dieu du Nouveau. Si, au lieu de prendre au pied de la lettre ces manières de parler tout humaines, ils avaient suivi les règles d'une saine interprétation, ils ne seraient pas arrivés à des conclusions si étranges. Enfln, il est même des fidèles qui, sans aller aussi loin que les sectaires, n'en compromettent pas moins les perfections de Dieu par les sentiments qu'ils lui prêtent. Ceux-là aussi s'en tiennent trop exclusivement à l'écorce de la loi, et négligent de chercher le fruit caché sous cette enveloppe extérieure et sensible (1).
C'est contre ces trois classes d'adversaires qu'Origène veut
(1) Periarchon, 1. IV, 8.
réagir par sa méthode exégétique. Sans doute il est bien éloigné de vouloir les ranger sur la même ligne ; mais Ton voit par ses fréquentes sorties contre les chrétiens trop attachés à la lettre des Écritures, que ces tendances judaïques le préoccupaient vivement : « Pour nous, dit-il, nous suivons la règle transmise par les apôtres et conservée dans l'Église de Jésus-Christ. » D'après cette règle, il y a dans les divines Écritures tout une économie mystique olxovojxiat jjiu(7Ttxai qui se déroule aux yeux du lecteur attentif à en pénétrer le ^ecret. Gomment se méprendre sur le caractère figuratif et typique de l'Ancien Testament, devant les déclarations formelles de Jésus-Christ et des apôtres? Après avoir rappelé quelques faits contenus dans les livres de l'Exode et des Nombres, saint Paul ajoute : « Ces choses leur arrivaient en figures, et elles ont été écrites*à cause de nous pour qui est venue la fin des temps (1^'' aux Cor., x, 41). )) A propos du rocher dont Moïse fit jaillir de l'eau dans le désert, l'apôtre avait dit un peu auparavant : « Nos pères buvaient de Teau de la pierre spirituelle qui les suivait ; or cette pierre était le Christ. » Dans PÉpître aux Galates (iv), il attribue à l'histoire de Sara et d'Agar le caractère d'une allégorie qui exprime les deux alliances. « Que personne, écrit-il aux Colossiens, ne vous juge sur le manger ni sur le boire, ni h cause des jours de fête, des néoménies, des sabbats : ces choses n'ont été que l'ombre de celles qui devaient arriver, tandis que Jésus-Christ en est le corps (u, 46, 47). » Même proposition dans l'Épître aux Hébreux, où il appelle le culte mosaïque « une ombre et une figure des choses célestes (vm, 5). )> Ailleurs, il tire d'un précepte biblique une leçon de morale qui ne découle certainement pas de la lettre du texte, quand il appuie sur ce verset du Deutéronome l'obligation de pourvoir à la subsistance des ouvriers évangéliques : « Tu ne lieras pas la bouche au bœuf qui foule le grain. « On se mettrait donc en contradiction
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flagrante avec l'enseignement de saint Paul, si l'on voulait contester que l'Écriture sainte renferme en beaucoup d'endroits un sens spirituel qui dépasse la signification littérale des mots {\).
Cette argumentation d'Origène est très concluante. Il serait difficile de mieux poser la thèse, et de l'établir sur un fondement plus solide. Nous l'avons dit en étudiant la Lettre de saint Barnabe et d'autres écrits du même genre, l'Ancien Testament est une vaste allégorie du Nouveau, qu'il annonce ou préfigure ; et l'on peut ajouter que le Nouveau Testament lui-même a un caractère symbolique par rapport aux réalités de la vie future (2). C'est par cette harmonie intime entre ses différentes parties, que le plan divin se révèle dans sa majestueuse unité. D'ailleurs, le Christ avait donné la clef de l'interprétation allégorique, ens'appliquant à lui-même quelques-unes des figures de l'ancienne loi, telles que l'exaltation du serpent dans le désert et le séjour de Jonas dans le ventre de la baleine (3). Mais si la méthode d'Origène repose sur un principe incontestable, la môme certitude n'est pas acquise aux applications qu'on peut en faire. Aussi longtemps que l'interprète suit la voie tracée par les écrivains sacrés et par la tradition chrétienne, il avance d'un pas ferme sur un terrain frayé ; mais sitôt que ce fil conducteur lui échappe des mains, sa marche devient incertaine, et il reste livré aux seules ressources de son propre jugement. Alors, il prendra facilement pour une figure ce qui ne l'est pas : il verra des allégories dans des faits qui ne s'y prêtent que de loin ; et, quelque ingénieuses qu'on les suppose, ces hypothèses demeureront toujours plus ou moins arbitraires. Cependant, il y aurait une sévérité
(1) Periarchon, 1. IV, 12 et 13. Item, Homil. XI, /n Numéros, 1 et 2; Contre Celse, 1. I, 18; IV, 48-53.
(2) Voyez les Pères apostoliques, leçon V«.
(3) S. Jean, III, 14 ; S. Matthieu, XII, 40
extrême à blâmer ceux qui s'aventurent dans ces régions inexplorées, au risque d'aboutir à des résultats douteux ou à des minuties peu profitables. Ils ne font qu'user de leur droit, en essayant de poursuivre le principe de l'interprétation mystique jusque dans ses moindres applications. Tout ce que l'on doit exiger d'eux, c'est que, dans leur ardeur à découvrir des allégories, ils ne portent aucune atteinte au sens littéral, qui est le fondement de tout le reste. Voilà le point important pour l'herméneutique sacrée ; et c'est làdessus que nous voyons s'élever contre Origène, dans un blâme commun, saint Eustathe d'Antioche , Théophile d'Alexandrie, saint Épiphane, saint Jérôme, et môme saint Basile, saint Jean Ghrysostôme et saint Augustin (1). Dans quelle mesure leurs plaintes sont-elles justifiées ? C'est une question qui mérite de notre part le plus sérieux examen.
Nous ne rendrions pas à Origène la justice qui lui est due, si nous voulions prétendre qu'il a méconnu l'importance et l'utilité du sens littéral, tant pour la défense de la foi que pour l'instruction des fidèles. Ses commentaires sur les Évangiles de saint Jean et de saint Matthieu suffiraient à eux seuls pour prouver avec quel soin il expliquait les textes dans leur sens propre et obvie. Même à l'égard des livres de l'Ancien Testament, ses préférences pour l'allégorie ne vont pas jusqu'à une exclusion systématique. « Que l'exposition littérale soit utile par elle-même, dit l'auteur du Periarchon, c'est ce qu'atteste la foi simple et illettrée du grand nombre... Dans l'intention de l'Esprit saint, ce vête-
(1) S. Eustathe, de Engastrimylho ; Tliéophile dAlexandrie, Litlera Paschalis II ad totiiis yEgypti episcopos, n* 10 ; S. Epiphane, Ep. ad Joannem Ilieros., n» 2 ; S. Jérôme, Ep. (51 ad Pammachium, n" 3, Comm. in Isaiam. 1. V, Prœfatio in Malachiam ; S. Basile, Ilom. III Ilexameron, n» 9, Ilom. IX, n» 1 ; S. Jean Ghrysostôme, Ilom. XIII in Genesim; S. Augustin, de Genesi ad litt., 1. VIII, c. 1, n» 4; de CiviL Dei, 1. XIII, c. 21.
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ment des choses spirituelles, que je nomme le corps des Écritures, ne devait pas être inutile en beaucoup de points, mais servir à l'amélioration de la multitude des fidèles, en s'adaptant à leur degré de capacité (1). » Par là, dit-il dans son Traité contre Celse, l'enseignement des Ecritures revêt une forme h. la fois sublime et populaire : « Moïse a composé ses cinq livres comme un orateur habile qui médite de donner à son discours un tour figuré, s'étudiant à n'employer aucune expression qui ne soit susceptible d'un double sens : à la multitude des Juifs régis par ses lois, il ne prescrit aucune observance qui puisse devenir pour eux une occasion de perte ; et au petit nombre de ceux que leur intelligence supérieure rend capables de pénétrer la pensée intime du législateur, il fournit une ample matière à de plus hautes spéculations (2). » Conformément à ce principe, le savant interprète part le plus souvent de la lettre même du texte, pour s'élever jusqu'au sens mystique. Rien ne saurait nous donner une meilleure idée de sa méthode que cet exorde de la IP Homélie sur la Genèse : « Avant tout, il s'agit de voir ce que l'Écriture, entendue selon la lettre, nous rapporte concernant l'arche de Noé. Examinons d'abord les objections qu'on a coutume de soulever à ce propos, pour y répondre d'après la tradition de nos ancêtres. Après avoir jeté ce fondement, nous pourrons nous élever du texte de l'histoire à l'idée qu'il renferme, de manière à en découvrir le sens mystique et allégorique (3). » On voit bien qu'il s'efforce de tenir le milieu entre un sensualisme esclave des mots et un idéalisme à perte de vue. Dans sa XIV* Homélie sur le Lévitique, parlant de l'Israélite qui
(1) Periarchon, 1. IV, 12, 14.
(2) Contre Celse, 1. I, c. 18. Item, 1. IV, c. 49 et 50 : « Admirable est réconomie de nos Ecritures ; le commun des fidèles y trouve de quoi s'édifier, aussi bien que le petit nombre de ceux qui veulent et qui peuvent pénétrer plus avant dans l'intelligence des choses. »
(3) In Genesim, Homil. II, n^ 1.
avait pour père un Egyptien, il s'exprime ainsi à l'occasion de ce fait : « Quant à nous qui sommes Israélites par les deux côtés, nous défendons dans les saintes Écritures et la lettre et l'esprit (1). » En effet, il défend l'une et l'autre en beaucoup d'endroits, comme par exemple lorsqu'il disserte sur les bénédictions des patriarches : « Ce passage nous per^ mettra de l'interpréter de trois manières différentes, ainsi que nous l'avons fait ailleurs : les bénédictions conserveront leur caractère historique, la prophétie nous fournira le sens mystique et dogmatique, et la leçon morale ressortira du blâme des mœurs (2). » Aussi s'élève-t-il avec indignation contre ceux qui l'accusent de vouloir substituer partout l'allégorie à l'histoire. Non, il reconnaît que l'élément historique occupe une très grande place dans l'Écriture sainte : et le passage du Periarchon oii il s'explique à cet égard est fort important, parce que nous y voyons déjà poindre Terreur qui ne tardera pas à se développer devant nous dans toute son étendue :
« Qu'on n'aille pas appliquer à toutes choses ce que nous disions tantôt. De ce que certains faits n'ont pas eu lieu, on aurait tort de conclure qu'aucun n'est réel. De ce que certains préceptes pris au pied de la lettre seraient absurdes ou impossibles, il ne s'ensuit pas qu'aucune loi ne doive être observée littéralement, ni qu'il faille rejeter comme faux ce qui est écrit du Sauveur dans l'ordre sensible, jusqu'à ne tenir nul compte de sa législation ou de ses commandements. Hâtons-nous de dire qu'en certains points la vérité historique nous paraît manifestement établie. Nul doute, par exemple, qu'Abraham, Isaac et Jacob n'aient été ensevelis à Hébron, dans une double caverne, chacun avec sa femme ; que Sichem n'ait été donné en partage à Joseph; que Jérusalem ne soit cette métropole de la Judée où Salomon a construit un tem-
(1) In Leviticum, Homil. XV, n» 2.
(2) In Genesim, Homil. XYII, n* 1.
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pie à Dieu ; et ainsi pour une infinité d'autres faits. Car il y a beaucoup plus de passages historiquement vrais qu'il n'en est auxquels viennent s'entrelacer des réalités purement spirituelles. De même, en dehors de tout sens analogique, ce précepte : Honore ton père et ta mère, afin que tu sois heureux, n'en conserve pas moins son utilité et son caractère obligatoire, d'autant plus que l'apôtre Paul le reproduit mot pour mot. Qu'est-il besoin de rappeler ces autres commandements : Tu ne commettras pas d'adultère, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage? Ainsi encore l'Evangile contient des préceptes au sujet desquels il n'y a pas à chercher si on doit les accomplir à la lettre ou non, comme lorsqu'il est écrit : Je vous le dis, quiconque se met en colère contre son frère, etc. ; et plus loin : Je vous dis de ne pas jurer du tout. Il n'en est pas autrement de ces paroles de l'apôtre : reprenez les turbulents, consolez les pusillanimes, soutenez les faibles, soyez patients envers tous (1). »
J'appelle votre attention sur cette question des préceptes de l'Ancien Testament, car nous voyons par là qu'Origène n'a pas laissé de mettre certaines limites à l'interprétation allégorique. Il établit à cet égard une distinction qui est d'une haute valeur. Autre chose, dit-il, est la loi, autre chose les préceptes. Sous le nom de loi mosaïque, on peut comprendre les rites et les cérémonies du culte, les observances particulières au peuple juif, telles que la circoncision et la manducation de l'agneau pascal. Toute cette économie est figurative, car l'apôtre appelle la loi « l'ombre des biens futurs. » Mais l'on ne saurait en dire autant des préceptes
(1) Periarchon, 1. IV, 19. Item in Genesim, Homil. VII, n» 1. Après avoir rappelé que S. Paul trouve une allégorie dans l'histoire d'Isaac et d'Ismaël, Origène ajoute : « Quoi donc ! Isaac n'est-il pas né selon la chair ? Sara ne l'a-t-elle pas enfanté ? N'a-t-il pas été circoncis ? N'est-ce pas d'une manière sensible qu'il jouait avec Ismaél ? assurément oui, etc . »
moraux qui se résument dans le Décalogue. Il ne s'agit point là de types ni de figures. « Qu'est-il besoin, s'écrie l'auteur de la XP Homélie sur les Nombres, de chercher des allégories là où la lettre édifie par elle-même? les préceptes n'ont rien perdu de leur caractère obligatoire, même pour les disciples de l'Evangile (1). » Donc, partout où l'Ecriture sainte se sert des mots préceptes, commandements, ou d'autres termes analogues indiquant une prescription morale, elle nous avertit qu'il faut prendre ces passages au pied de la lettre, dans leur sens propre et obvie : ce qui revient à dire que la loi mosaïque est abrogée dans sa partie cérémonielle et civile, mais non pas quant au dogme et à la règle des mœurs. Excellentes réfiexions, où Origène montre une vraie supériorité sur Clément d'Alexandrie qui, dans ses raffinements de subtilité, allait jusqu'à interpréter allégoriquement le Décalogue lui-même (2).
Ainsi, Messieurs, avant de formuler aucun blâme sur la méthode exégétique d'Origène, nous devons reconnaître, d'un côté, qu'il fait une très large part à l'élément historique dans ses explications, et de l'autre, qu'il entend conserver aux préceptes moraux de l'Ancien Testament leur signification littérale. Mais cela suffit-il pour l'absoudre de tout reproche? Nous lisions tantôt dans le Periarchon cette phrase : « Qu'on n'aille pas étendre à toutes choses ce que je viens de dire. » » Qu'est-ce donc qu'il avait dit dans les lignes précédentes? Voici ses paroles : « Il y a des parties de l'Ecriture qui n'ont rien de corporel, et où il ne faut chercher que l'âme et l'esprit... des passages qui, entendus dans le sens littéral, ne sont nullement vrais, mais absurdes
(i) In Numéros, Homil. XI, 1, 2, 3. Cette homélie, une des plus remarquables du recueil, est consacrée en grande partie à faire ressortir la différence qui existe entre la loi cérémonielle et les préceptes de morale.
(2} Voyez Clément d'Alexandrie, Leçon XVIl».
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et impossibles («Xô-pt -/«î hiBwûTot) (1). » Proposition assurément fort étrange, et que l'auteur appuie sur un principe qui ne l'est pas moins. Si le code des lois, dit-il, et le récit des faits présentaient partout un caractère d'utilité manifeste, nous nous bornerions à chercher dans les Ecritures ce qui est à la portée de tout le monde, sans vouloir pénétrer plus avant dans l'intelligence du texte sacré. Voilà pourquoi le Verbe de Dieu a répandu à travers les livres saints ce que nous pouvons appeler des pierres d'achoppement ou des impossibilités. Ces obstacles contre lesquels nous venons nous heurter sont placés là tout exprès pour nous avertir qu'il y a quelque mystère caché sous l'enveloppe de la lettre. C'est dans ce but que l'Esprit divin a entremêlé la loi de prescriptions inutiles ou impossibles à remplir; et l'histoire véritable, de faits qui ne sont point passés, bien plus, qui n'ont pu se passer, ou qui, absolument possibles, ne se sont pourtant pas accomplis. Par là nous sommes invités à scruter davantage les textes de la loi et le récit des écrivains sacrés, afin d'y découvrir un sens plus digne de Dieu (2).
En vérité, l'on a peine à comprendre que l'ardeur de la controverse ait pu entraîner Origène à une telle extrémité ; car il est évident que ces exagérations prennent leur source dans sa polémique avec les juifs, les hérétiques et les chrétiens judaïsants. Qui ne voit où aboutirait une pareille théorie ? Elle ne tend à rien moins qu'à ébranler la certitude historique pour les faits de l'Ancien Testament. Dès l'instant que le faux s'y trouve mêlé avec le vrai, quel moyen de marquer la limile où s'arrête la fiction et où commence l'histoire? Il sera toujours loisible à un allégoriste de dire que tel fait, réputé véritable, n'est qu'une leçon morale enveloppée dans un récit fictif. Le système mythique serait au bout de ce principe développé dans toutes ses consé-
(1) Periarchoii, 1. IV, 12, 18.
(2) Periarchon, 1. IV, IS.
quences. Certes, si Origène s'était contenté de soutenir que la parabole est une des formes d'enseignement employées par récriture sainte, et qu'il faut se garder de confondre le sens propre des mots avec le sens figuré, il n'y aurait rien à reprendre dans sa pensée ni dans son langage. Il a bien raison d'assimiler à des métaphores ces manières de parler tout humaines : Dieu planta le paradis terrestre, Dieu se promenait dans le jardin sur le midi, etc (1). Qu'il s'agisse en cet endroit d'un ange, organe des communications divines, ou du Verbe préludant à son incarnation future, comme l'ont pensé plusieurs Pères, peu importe : s'adressant à des hommes, l'Écriture sainte leur tient un langage qu'ils puissent comprendre ; et la Genèse n'en conserve pas moins son caractère historique, parce que le récit mystérieux de la création y prend sous la plume de l'écrivain sacré une forme populaire. En pareil cas, le sujet indique de lui-même quelles restrictions l'on doit y apporter, et Origène ne mériterait aucun blâme s'il se bornait à dégager l'idée de son vêtement métaphorique. Mais il va plus loin ; et, au lieu de chercher l'idée derrière le fait, il sacrifie quelquefois le fait à l'idée. En expliquant l'épisode de Rébecca, il ne craindra pas de s'exprimer ainsi : « Je l'ai dit bien souvent, dans tout cela il n'y a pas de narration historique, mais un tissu de mystères. » Cette remarque, il la généralise pour les faits relatés dans les premiers chapitres de l'Exode : « Ne nous imaginons pas que les divins livres racontent les faits et les gestes des Egyptiens ; ces choses ont été écrites pour nous servir d'instruction et d'avertissement. » Parlant ailleurs des sages-femmes de l'Egypte qui refusèrent d'exécuter les ordres de Pharaon à l'égard des enfants hébreux, il se montre encore plus explicite : « Si l'on voulait voir dans ce passage un récit historique, il ne
(1) Periarchon, 1. IV, 16.
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semble pas queTEcriturepourrait se soutenir... Je fais cette observation à cause de ceux qui sont amis de la lettre, et qui ne croient pas que la loi soit spirituelle ni qu'elle doive être interprétée dans ce sens. » A propos de l'endroit où il est dit que Josué écrivit le Deutéronome sur des pierres en présence des enfants d'Israël, il s'écrie : « Que répondront à cela les juifs partisans de la lettre ? Gomment un livre d'une telle contenance aurait-il pu être gravé sur les pierres d'un autel? Quel moyen de miaintenir dans ces détails la vérité de l'histoire (1) ? » Il n'entre pas dans notre sujet de discuter ces objections pour la plupart très frivoles; mais ce que nous devons constater, c'est la facilité avec laquelle l'auteur abandonne le terrain historique, pour substituer à certains faits de pures allégories.
Origène ne traite pas la législation mosaïque avec moins de liberté que l'histoire d'Israël. Assurément, s'il ne voulait parler que des interprétations rabbiniques, il aurait cent fois raison de dire que les docteursjuifs, à force de presser la lettre des textes, en avaient fait sortir des prescriptions ridicules et absurdes (2). De plus, on ne peut qu'approuver sans réserve le soin avec lequel il détourne les chrétiens de la pratique des observances légales, qui ne concernent en rien les disciples de l'Evangile (3). Enfin, i^ est juste
(1) In Genesim, Iiom. X. n» 4 ; in Exodum, liom. I, n» 5 ; hom. If, n»l. Relativement aux sages-femmes de l'Egypte, Origène sacrifie le sens littéral pom- une raison futile. Il n'était pas nécessaire que ces femmes ne fissent absolument rien de ce que Pharaon leur avait prescrit, pour que l'Ecriture put dire : « Elles n'exécutèrent point les ordres du roi. » In Josue, hom. IX, n° 4. On peut très bien admettre que Josué n'écrivit sur les pierres de l'autel qu'une partie du Deutéronome, soit le Décalogue, soit les bénédictions finales de Moïse. Mais lors même qu'il aurait voulu y graver la cinquième partie du Pentateuque, on ne voit pas pourquoi un tel fait eiit été impossible.
(2) In Leviticum, hom. IV, n« 7 : Judaeorum vero doctores et inipossibilia haec et irrationabilia, sequentes litteram, faciunt.
(3) In Numéros, hom. XI, n» 1 : Aliqua penitus refugienda esse et cavenda, ne secundum litteram ab Evangelii discipulis observentur.
d'ajouter que la loi de Moïse n'a toute sa valeur et sa haute signification qu'autant qu'elle se rapporte à l'économie chrétienne dont elle est l'ombre et la figure. Ce qu'Origène enseigne sur ces trois points est à l'abri de toute contestation, et l'on pourrait même soutenir avec lui « qu'il n'y a pas dans la loi ni dans les prophètes un iota vide de mystères, » bien qu'il soit plus facile de le dire que de le prouver (1). Mais ce qui dépasse toute mesure, ce sont des phrases telles que celles-ci : « Si nous en venons à la législation, mosaïque, nous y trouvons beaucoup de règlements qui, pris en eux-mêmes, prescrivent l'absurde, et d'autres l'impossible. — Si nous nous attachions à la lettre, de manière à interpréter les prescriptions légales dans le sens où elles sont comprises par les Juifs ou par le commun des esprits, je rougirais d'avouer que Dieu eût donné de pareilles lois. Car, dans ce cas, les lois des hommes devraient nous paraître plus belles et plus raisonnables, celles des Romains, par exemple, des Athéniens ou des Lacédémoniens (2). » Voilà, Messieurs, les exagérations auxquelles peut conduire l'esprit de système ; car il est évident que l'auteur n'a été entraîné à des appréciations si extrêmes que par le désir de justifier son penchant excessif vers l'allégorie. Au fond, rien n'est moins exact que de telles allégations. Même à ne la prendre qu'au pied de la lettre, et abstraction faite de tout caractère figuratif, il n'est pas dans la loi de Moïse une seule prescription qui n'ait sa raison d'être et son utilité. Pour juger ce vaste ensemble d'institutions religieuses et morales, civiles et politiques, il faut en chercher
(1) In Exodum, tiom. 1, n» 4. In lege et prophetis iota quidem uuuni aut unum apicem non puto esse mysteriis vacuiim.
(2) Periarchon, 1. IV, 17 ; in Levit., hom. VII, n» 4. Item, in Levit.^ hom. Vjn» 1 : « Si nous ne prenons toutes ces choses dans un sens différent de celui que présente la lettre du texte, elles sont plutôt un obstacle pour la religion chrétienne qu'une source d'édification. » Item, in Exodum^ hom. XI, n» 2.
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les motifs dans une foule de considérations empruntées au caractère du peuple juif, à sa situation au milieu de nations idolâtres, aux habitudes orientales, à la nature du sol, au climat, etc. La législation du Pentateuque ne se renferme pas dans les dogmes de la religion ni dans les cérémonies du culte; elle forme un code complet qui constitue en même temps le pouvoir, la famille et la propriété. Parmi ces règlements si variés, il s'en trouve qui sont inspirés par des vues d'hygiène, et qui ont pour but de sauvegarder la santé publique. C'est à ces divers points de vue que l'on doit se placer pour apprécier la haute sagesse de l'établissement mosaïque, et s'il est quelque précepte dont la raison nous échappe, à une distance de tant de siècles, nous ne sommes pas autorisés à conclure de notre ignorance qu'il ne reposait sur aucun fondement. Origène n'oppose que des futilités à l'explication littérale des textes de l'Exode et du Lévitique. Sous prétexte qu'aucun animal ne peut rester immobile pendant tout un jour, il trouve une impossibilité dans l'observation rigoureuse de la loi du sabbat : « que nul ne sorte de sa tente pendant le septième jour (1). » L'objection serait sérieuse, s'il fallait s'en tenir au rêve qui a traversé le cerveau malade de quelques rabbins ; mais la loi du repos ne doit pas s'entendre dans le sens d'une immobilité absolue. Nul doute qu'on ne puisse tirer des allégories fort ingénieuses du précepte qui défendait aux Hébreux l'usage de certains aliments ; mais encore ne faut-il pas oublier que des raisons de salubrité motivaient suffisamment cette interdiction. La différence entre des animaux purs et impurs, c'est-à-dire bons ou mauvais à manger, était fondée sur les dangers qui pouvaient résulter d'une nourriture malsaine, sans compter que le législateur voulait écarter par là de vaines superstitions auxquelles se
(1) Periarchon, 1. IV, 17.
rattachait, parmi les nations idolâtres, l'abstinence de plusieurs animaux. Dans les Leth^es de quelques Juifs à M. de Voltaire, l'abbé Guénée a discuté ce point avec autant d'érudition que^de sagacité (1). Ce serait manquer de respect envers la mémoire d'Origène, que d'établir un rapprochement quelconque entre ses idées et celles du sophiste dont je viens de prononcer le nom ; cependant l'on ne peut s'empêcher de reconnaître que l'abus de l'interprétation allégorique l'a conduit sur une voie où il devait se rencontrer malgré lui avec les adversaires de la révélation mosaïque.
Celte coïncidence toute fortuite, nous allons la retrouver en passant de l'Ancien Testament au Nouveau. Car Origène ne s'est pas fait faute d'étendre sa méthode jusqu'au récit évangélique. Là encore, il n'hésite pas à déserter le terrain de l'histoire, pour se réfugier dans l'allégorie, quand il se voit en présence d'une difficulté qui lui paraît insoluble. Ainsi^ par exemple, il n'admet pas qu'on puisse prendre à la lettre le passage de saint Matthieu, où il est dit « que le tentateur transporta Jésus sur une montagne très élevée, pour lui montrertous les royaumes du monde et leur gloire. » Gomment voulez-vous, s'écrie l'auteur du PeHarc/ion, que le démon ait pu lui faire voir à la fois d-es yeux du corps les royaumes des Perses, des Scythes, des Indiens et des Parthes (2)? Objection peu sérieuse ; car on peut très bien dire qu'un spectateur placé sur une haute montagne a devant lui toute la terre, en ce sens qu'il plonge dans le lointain d'un horizon indéfini. Quoi qu'il en soit, rien ne nous oblige d'exclure du texte la vision corporelle, pour réduire le tout à une simple vue de l'esprit. Vous n'ignorez pas. Messieurs, qu'en raison de la diversité de leurs cadres, les trois Evangiles synoptiques et celui de saint Jean présentent dans
i (1) Tome I, lettre 2« ; tome III, lettre 5*. (2) Periarchon, 1. IV, 16.
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quelques détails des différeaces qui ne sont pas descontracdictions, mais que l'extrême laconisme du texte rend parfois assez embarrassantes. Ces divergences, d'ailleurs insignifiantes, ne pouvaient échapper à un homme qui avait passé sa vie à étudier l'Ecriture sainte. Mais la manière dont il cherche à résoudre quelques-unes de ces difficutés n'est vraiment pas heureuse. S'agit-il des vendeurs chassés du temple? Origène doute de la réalité du fait, qu'il absorbe dans l'allégorie (1). Et pourquoi? Parce que les Evangiles ne lui semblent pas s'accorder sur la date de l'événement. Avant d'en venir à une telle conclusion^ il aurait fallu épuiser toutes les ressources de la critique. Lors même qu'on n'admettrait pas, avec saint Augustin et saint Ghrysostôme, que Jésus-Christ a chassé les vendeurs du temple à deux reprises, il serait permis de voir dans le récit de saint Jean ou dans celui des trois synoptiques une transposition de temps. Aucun évangéliste ne s'est proposé de reproduire les actions ni les discours du Seigneur dans un ordre strictement chronologique. Saint Jean ne commence sa relation qu'à partir du baptême et de la tentation de Jésus- Christ; il passe sous silence ces deux faits rapportés par ses devanciers, pressé qu'il est de retracer l'activité du Sauveur à Jérusalem et dans la Judée. Au contraire, les deux premiers évangélistes s'étendent fort au long sur le séjour de Jésus-Christ en Galilée, c'est-à-dire sur tout une série d'événements auxquels saint Jean n'a fait que toucher. Voilà ce qu'Origène n'a pas distingué avec assez de soin: il croit trouver de la dissonnance (ôcai-ojviav) entre des récits qui ne portent pas sur le môme sujet ; et pour se tirer d'embarras, il remplace les faits par des allégories (2). A l'entendre, ces difficultés ne peuvent se résou-
(1) In Joarmem, tom. X, n° 16 : « Si toutefois le fait a eu lieu, si' vs xa-' bTopta Ysy^vrj-a'. » Il ne reste plus qu'un subterfuge à qui veut la réalité du fait. »
(2) In Joannem, tome X, n»» 2, 3, 4.
152 OniGÈNE EXÉGÈTE
dre que par l'analogie (Sta x^ç avayaYYi;), en d'autres termes par des considérations mystiques. Un pareil procédé n'a rien de rationnel. G*est à la critique des textes qu'il faut demander la solution du problème et il ne suffît pas qu'une narration soit édifiante, féconde en leçons morales, pour qu'elle ait une valeur historique. Dire qu'il arrive quelquefois aux évangélistes de cacher « la vérité spirituelle sous une sorte de mensonge corporel (Iv t<o ao^fjiaTixw 'jyEuSeT), » c est une assertion à tout le moins fort étrange. Si au lieu de se perdre dans des subtilités étrangères au sujet, l'audacieux allégorisle avait scruté davantage le sens littéral, il se serait convaincu que ses suppositions ne sont nullement nécessaires pour conserver aux faits du Nouveau Testament leur absolue réalité.
Je ne connais pas de point sur lequel la pénétration habituelle d'Origène lui ait fait plus défaut. Evidemment, c'est à force d'allégoriser qu'il en était arrivé à méconnaître ainsi les règles les plus élémentaires de l'herméneutique sacrée ; et il faut avouer que ses adversaires avaient beau jeu dans une matière où il offrait tant de prise à leurs accusations. Nous avons vu comment il enlève toute signification littérale à quelques prescriptions de l'ancienne loi ; dès lors, il ne pouvait guère s'abstenir de ranger dans la même catégorie certains préceptes du Nouveau Testament. Mais ici Terreur est plutôt dans les formes du langage qu'au fond de la pensée. Il est clair qu'on ne doit pas prendre au pied de la lettre cette recommandation du Sauveur à ses disciples : « Ne saluez personne dans le chemin. » Au lieu d'y chercher un argument contre le sens littéral, Origène aurait pu faire observer que cette locution est un hébraïsme, pour dire que rien ne doit arrêter en chemin celui qui a une mission à remplir. Nul doute qu'il ne faille pas interprêter judaïquement ces autres paroles du Seigneur : « Si votre œil droit vous scandalise, arrachez-le et jetez-le loin de vous. — Si
quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui encore l'autre. » La forme hyperbolique de ces commandements est manifeste ; mais elle ne justifie en rien l'opinion d'Origène (1). Car, bien que différent du sens propre des mots, le sens métaphorique n'en reste pas moins un sens littéral, résultant des termes mêmes. Il suffit d'enlever à la phrase son tour figuré, pour qu'elle présente à l'esprit une signification nette et précise. Les métaphores ne sont pas des faussetés : y voir autant de choses absurdes et impossibles, comme s'exprime l'auteur du Periarchon, c'est abuser des mots et introduire dans le langage une confusion regrettable. A ce compte-là tous les ouvrages fourmilleraient de mensonges et de contradictions. Si la pensée d'Origène n'est pas erronée au fond, nous devons convenir qu'il n'a pas su la rendre de façon à écarter toute équivoque dangereuse.
Résumons les principes qui ont guidé le célèbre exégète dans l'interprétation des livres saints. Son grand mérite, c'est d'avoir démontré par des arguments irréfutables que l'Ancien Testament est une vaste prophétie du Nouveau, et que l'Ecriture renferme en beaucoup d'endroits, outre le sens littéral, un sens spirituel ou mystique. Par là il a réagi d'une manière fort heureuse contre les tendances étroites et grossières des juifs, des hérétiques, et de quelques fidèles trop esclaves de la lettre. Mais ses éminents services ne sauraient nous faire oubher les défauts de sa méthode. S'il reconnaît l'importance et l'utilité relative de l'explication littérale, son penchant vers l'allégorie ne laisse pas de l'entraîner assez souvent au delà des justes limites. Là-dessus Origène a énoncé un principe radicalement faux, et qui peut avoir les plus funestes conséquences : à savoir qu'il y a dans l'Ecriture sainte quantité de textes
1) Periarchon, 1. IV, 18
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qui ne renferment pas de sens littéral. Pour peu que l'on presse cette maxime, on court risque d'ébranler l'autorité des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Dès Pinstant que vous ne marchez plus en pleine histoire, le terrain vous manque sous les pieds : le texte de la loi perd son caractère positif, et les faits s'évanouissent dans le mythe ou dans l'allégorie. Non, il n'est pas juste dédire avec Origène, «que l'Ecriture a partout un sens spirituel, mais non un sens corporel ou littéral (1). » L'Ecriture est à la foiscorps et esprit : supprimez la lettre, il ne vous reste plus qu'un édifice en l'air, sans fondement qui le supporte. Tout repose sur le sens littéral : c'est à lui qu'on doit recourir, lorsqu'il s'agit de prouver la divinité de la religion par les miracles et les prophéties, d'établir les dogmes de la foi et la règle des mœurs. Qu'on parte de là pour découvrir des rapports entre l'ordre sensible et l'ordre spirituel, entre l'établissement mosaïque et l'économie chrétienne, entre les réalités de la vie présente et celles de la vie future, rien de mieux ; mais ces rapprochements n'ont de valeur, et ces applications ne sont vraiment utiles qu'autant qu'on a fixe préalablement la signification naturelle des mots. Cette règle d'herméneutique, dictée par le sens commun et par la tradition, l'Ecole d'Alexandrie ne l'a pas observée avec assez de soin : de là un vice capital dans sa méthode exégétique. Une autre école, celle d'Antioche, représentée par Lucien et par saint Jean Ghrysostôme, montrera plus de sagesse dans l'interprétation des livres saints. En se tenant à égala distance d'une servilité pharisaïque et d'un idéalisme exclusif, elle saura s'élever au-dessus de la lettre, sans la sacrifier à l'esprit. Par cette marche constante entre deux directions contraires, elle ouvrira la voie à une exégèse aussi ingénieuse que solide. Car si l'Apôtre a dit : « La lettre tue,
(1) Periarchon, 1. IV, 20.
mais l'esprit vivifie», il n'a pas voulu séparer ce qui doit rester uni. La lettre ne devient un principe de mort qu'autant que l'esprit s'en éloigne; et pour rester une source de vie, l'esprit a besoin que la lettre lui serve de corps et de fondement.