VINGT-SIXIÈME LEÇON
Rapports entre l'exégèse d'Origène et ses doctrines philosophiques. — Comment un idéalisme exagéré Ta porté à diminuer la part de l'élément historique et des réalités sensibles. — Influence de Philon sur Origène pour l'interprétation des livres de l'Ancien Testament. — - S'il faut regretter qu'Origène ne tire pas plus souvent ses développements de la lettre même des textes, on ne peut qu'approuver sa tendance habituelle à chercher l'idée derrière le fait et la leçon morale sous les phénomènes de l'ordre matériel. — Le Commentaire sur le Cantique des cantiques.
Messieurs,
Une des particularités les plus frappantes dans les travaux d'Origène sur l'Écriture sainte, c'est assurément sa méthode d'interprétation allégorique. Nous avons vu sur quelle base il l'appuie, et par quels motifs il a été conduit à l'exagérer. Mais il ne suffit pas de constater les principes qui ont dirigé un écrivain dans l'exécution de son œuvre ; pour avoir la clef d'un système, on a besoin de remonter aux sources d'où il a pu dériver en tout ou en partie. Car, quelque original que soit un auteur, il ne l'est jamais assez pour ne relever que de lui-même, et pour échapper entièrement à l'influence du passé qu'il connaît, du présent où il vit. Cette remarque s'applique surtout à l'infatigable érudit qui avait cherché à fondre, dans une vaste synthèse, des éléments de nature et de provenance si diverses.
On n'aurait qu'une idée superficielle des ouvrages d'Origène, en s'imaginant qu'il n'existe pas un rapport intime entre son exégèse et ses doctrines philosophiques. S'il y a dans sa théorie quelques détails qui ne cadrent pas avec
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Tensemble, nous pouvons dire que le même esprit s'y retrouve partout. Entre le philosophe qui attribue à l'union de l'âme avec le corps le caractère d'une déchéance, et l'interprète pour qui l'Ecriture sainte est parfois un esprit sans corps, la ressemblance est manifeste. D'un côté comme de l'autre, c'est l'idéalisme platonicien qui amoindrit la part des réalités sensibles. Aux yeux de Platon, le monde extérieur n'a qu'une ombre d'existence ; seul le monde intelligible ou le monde des idées existe véritablement, et si les choses terrestres ont une certaine apparence d'être, c'est uniquement à cause de leur participation aux idées, dont elles sont le reflet ou la copie. Par la môme raison, il n'y a de science véritable que celle des idées; car, seules, elles sont immuables et absolues, tandis que le monde extérieur est dans un flux perpétuel : il se compose d'éléments variables, qui ne présentent au regard de Tesprit rien de fixe ni d'immobile ; la connaissance que nous pouvons en avoir ne dépasse jamais la vraisemblance ou l'opinion. D'où il suit que les phénomènes de la nature et les faits de l'histoire n'ont de prix que pour le vulgaire; le philosophe s'élève audessus de cette région des ombres et des fantômes, pour s'attacher à la contemplation des idées, qui constituent l'unique objet de la science, et il néglige le reste comme peu digne de fixer son attention.
Il est évident, Messieurs, que, dans un pareil système, l'élément historique perd beaucoup de son importance. Que les faits aient eu lieu réellement, ou qu'ils se résolvent dans l'allégorie, il n'y a pas de quoi s'en inquiéter beaucoup : c'est l'idée qui est le tout ; vrai ou fictif, pourvu que le récit nous permette une échappée sur le monde intelligible, il a son utilité. J'ose dire que toute la théorie d'Origène sur le manque de sens littéral dans certaines parties de l'Écriture sainte découle de cet idéalisme exagéré. C'est en conformité avec ces maximes qu'il a sacrifié la réalité historique
d'un bon nombre de faits de l'Ancien et mcme du Nouveau Testament, pour s'en tenir à l'idée qui lui paraissait contenue sous l'écorce de la lettre. Sans doute, le philosophe chrétien n'a pas admis les principes de Platon dans toute leur étendue, et, surtout, il ne les applique qu'avec beaucoup de réserve ; mais ses écrits portent la trace palpable de l'influence que je viens de signaler. Porphyre lui-même s'en est aperçu : « A force d'étudier les livres des platoniciens et des pythagoriciens, dit-il, Origène finitpar appliquer aux Écritures juives la méthode d'interprétation allégorique, que ces philosophes avaient employée à l'égard des mystères de la Grèce (1) » L'assertion de Porphyre est trop absolue pour ne pas manquer d'exactitude. Origène n'avait nul beî5oin d'apprendre des représentants de l'hellénisme que l'Ancien Testament est une figure du nouveau : les écrits des Apôtres et la tradition chrétienne suffisaient assurément pour lui indiquer cette voie; et nous avons vu que telle est en effet la base inébranlable sur laquelle il établit sa méthode. C'est l'abus, et non l'usage de l'allégorie, qu'il a transporté des écoles de la Grèce dans l'exégèse biblique. Et encore n'est-ce pas directement qu'il a subi cette action funeste à beaucoup d'égards. Entre Platon et Origène nous trouvons un intermédiaire dont le rôle a été d'autant plus actif qu'il paraissait moins suspect. C'est dans les rangs du mosaïsme lui-même que le philosophe grec avait rencontré l'un de ses plus fervents disciples ; et ce disciple s'était chargé d'adapter les idées du maître à l'Écriture sainte moyennant une interprétation allégorique des livres de l'ancienne loi. Cet homme, dont les écrits nous ont occupé plus d'une fois, et auquel il faut toujours en revenir pour expliquer certaines tendances de l'érudition chrétienne en Orient,
(1) Eusèbe, H. E., VI, 19.
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c'est Philon, le chef de l'école juive d'Alexandrie (i). Qu'Origène ait professé pour les ouvrages de Philon une admiration très grande, nous pouvons dire excessive, voilà ce qui résulte tout d'abord de ses propres aveux. Quand Gelse se moque de certains traités où la loi est expliquée au moyen de l'allégorie, son adversaire lui répond : « Je suppose que, dans ce passage, Gelse fait allusion aux écrits de Philon, ou à d'autres plus anciens, tels que ceux d'AristobuIe. Mais ou je me trompe fort, ou il n'a jamais lu ces livres, qui, pour l'ordinaire, rencontrent si heureusement la vérité, que les philosophes grecs eux-mêmes ne pourraient s'empêcher de les admirer. Car non seulement l'expression en est pure et nette, mais encore il y a une justesse merveilleuse dans les pensées, dans les dogmes et dans l'application de ces endroits de l'Ecriture que Gelse prend pour des fables (2). » A coup sûr, voilà un éloge fort pompeux. Parlant ailleurs de l'échelle que Jacob vit en songe, Origène ne se montre pas plus sobre de louanges : « Il existe là-dessus un traité de Philon (celui des Songes) qui mérite d'être lu avec soin et attention par quiconque aime la vérité (3). » Dans son Commentaire sur saint Matthieu^ il relève l'autorité de Philon dont il cite le livre intitulé : « Que le méchanta coutume de s'attaquer au bon », et il rappelle que ce philosophe avait composé sur la loi de Moïse beaucoup de traités qui sont en grande estime parmi les savants (4). Un peu plus loin, à propos d'un autre texte, il cherche un nouveau témoignage dans l'auteur des Allégories de la Loi (5). L'exégète chrétienne dissimule point d'ailleurs
(1) Voyez les Pères apostoliques. Leçon Y' ; les Apologistes chrétiens au II siècle, tome II, Leçon XIII'.
(2) Contre Celse, iV, 5!.
(3) Ibid., VI, 21.
(4) In Matth., tome XV, n^ 3.
(5) Ibid., tome XVII, n° 18.
les emprunts qu'il fait à l'interprète juif. Dans l'endroit où il prétend, à l'exemple de Philon, que le vêtement du grandprêtre figurait les quatre éléments, l'air, le feu, l'eau et la terre, il s'exprime de la sorte : « Si l'on ne doit pas voler le bien d'autrui, il n'y a pas d'inconvenance à répéter ce que les autres ont dit de bon, du moment qu'on l'avoue (1). »
Quelle est donc, Messieurs, cette méthode d'interprétation qui plaisait tant au catéchiste alexandrin, et qu'il a prise pour modèle de la sienne ? Nous ne saurions mieux la qualifier qu'en l'appelant une application de l'idéalisme platonicien aux faits de l'histoire juive et à la législation mosaïque. Certes, Philon était un Israéhte trop fervent pour prétendre qu'on ne dût pas observer les prescriptions légales strictement et selon leur teneur; il se défend de vouloir porter aucune atteinte à celles qui ont un sens manifeste (2). Pas plus qu'Origène, il ne supprime tout élément historique dans l'explication du Pentateuque. Mais l'on voit clairement que les faits ont pour lui peu d'importance : il ne leur attribue de réalité qu'autant que l'esprit peut prendre occasion de là pour s'élever dans la sphère du monde intelligible. Aussi les sacrifie-t-il sans la moindre hésitation, chaque fois que la lettre du texte présente quelque difficulté, ou qu'elle ne se prête pas au développement de ses idées. Entendu dans le sens d'un lieu matériel, le paradis terrestre lui paraît une fable: il s'agit là uniquement de la vertu, dans laquelle Dieu nous établit, et que nous devons cultiver avec soin. Les quatre fleuves qui arrosent l'Eden ne sont pas autre chose que les quatre vertus cardinales, laprudence, la tempérance, la force et la justice (3). Dans le récit de la
(1) la Exodum, homil. XllI, n° 3 ; Philon, de Vita Moi/sis.
(2) Philon, de Migralione Abraham. Edit. Mangey, tome I, p. 450.
(3) De AUegoriis legis, 1. I, p. 52,56 ; de Plantatione Noe, p. 334. Admettre un paradis matériel, dit-il, c'est une sottise, eùrJOsta. FouFitrouver un sens raisonnable, il faut recourir à l'allégorie, îts'ov è;:' àXkriyo-
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création de la femme, qu'il rejette également comme fabuleux, Philon ne voit qu'un fait psychologique, les sens donnés pour auxiliaires à l'esprit (1). On pardonnerait encore assez facilement ces écarts de spéculation sur des sujets qui sont en effet pleins de mystères. Mais, dans cent autres endroits, il abandonne le sens littéral sous les prétextes les plus frivoles ; il déserte le terrain de l'histoire avec une facilité extrême, là où un peu d'attention aurait suffi pour résoudre les objections qu'il croit trouver dans le texte. Gain construisant une ville, les langues confondues à Babel, la généalogie de Nachor frère d'Abraham, les démêlés de Sara et d'Agar, Joseph tenté par la femme de Putiphar, la mort du roi d'Egypte qui persécutait les Hébreux, tous ces faits ou ces récits, qui ont évidemment un caractère historique, il les supprime quant à leur signification littérale pour y substituer des allégories (2). Chez lui, les quatre puits du xxvi^ chapitre de la Genèse deviennent les quatre parties du monde ; et les fleuves de l'Egypte, les divers sentiments qui peuvent affluer dans l'âme humaine (3). De là ces formules qui reviennent si souvent sous la plume de Philon, et qu'Origène a reproduites dans les mêmes termes : « tel passage n'a pas de sens, si on le prend à la lettre (xarà xo ^•/ixbv, To irpo^^eipov, Tcpoç xaç pYjT^ç) ; il faut y chercher des sens cachés (uirovoiai); les faits bibliques ne sont que des ombres ((Txlai) ; la lumière est dans l'idée qu'ils symbolisent. » L'interprète juif ne traite pas les textes de la loi avec moins de liberté que les événements de Thistoire. Prenons par exemple l'endroit du Deutéronome (xx, v. 5 et suiv,) où le législateur exempte du service militaire les fiancés, et les
(1) De Alleg. legis, 1. II, p. 70.
(2) De Potestale Caïni, p. 235 ; de Confusione linguarum, p. 406 et 407; de Congressu quserendœ eruditionis gratta., p. 525 ; ibid., p. 545; de Allegoriis legis, p. 134 ; Quod deteriui potiori insidiatur, p. 209.
(3) Quod a Deo mittantur somnia, p. 626, 699.
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propriétaires qui viennent de bâtir une maison ou de planter une vigne. Philon trouve que ceux-là devraient être les premiers à marcher contre l'ennemi, comme ayant de plus grands intérêts à défe.ndre. Partant de là, il déclare que le sens littéral est inadmissible. Il n'est pas question dans ce passage de vignes, ni de maisons, ni de femmes ; la loi veut parler uniquement de l'âme et de ses puissances : ceux qui n'ont pas encore fait beaucoup de progrès dans la science et dans la vertu doivent s'abstenir de descendre dan« l'arène pour se mesurer avec les sophistes, sous peine d'être vaincus par eux (1). Il n'est guère possible de pousser plus loin l'oubli de iâ vie pratique et des réalités sensibles, ni d'absorber les faits et les textes dans un idéalisme moins soucieux de conserver aux choses terrestres leur vraie signification.
Voilà l'homme dont les écrits n'ont pas peu contribué à faire dévier Origène des saines règles de l'herméneutique. Inaugurée par Aristobiale, et reprise par Philon, cette méthode d'interprétatiom avait envahi l'Ecole juive d'Alexandrie, d'où elle passa dans l'Ecole chrétienne de cette ville. Nous avons vu avec quelle facilité Clément s'était laissé entraîner à ce spiritualisme excessif (2). Encore moins son disciple a-t-ilsu rési-sterau penchant des alexandrins pour les explications allégoriques. C'est en smtvant les iraoes de Philon qu'il identifie le paradis terrestre avec l'âme humaine, ou avec le ciel, séjour primitif des intelligences, et qu'il entend par les arbres de l'Eden des réalités purement invisibles et spirituelles (3). A quoi saint Augustin répond avec son grand bon sens : « <}u'on entende par le paradis ter-
(1) De Agricultura, p. 322 et ss.
(2) Voyez Clément d'Alexandrie^ Leçon XVII».
(3) Origène, Selecta in Genesim, II, 8 et 9 ; Contra Celsum, IV, 39 ; Philon, de Mundi opificio, p. 37 et 38. De là le reproche d'avoir réduit le paradis à une pure allégorie (S. Epiphane, Hœ,, LXIV, c. 4 et 47 ; S. Méthode cité })ar Photios, Codex, 234 ; S. EnsXaXhBf de Engast^'iniytho; S. Jean Chrysostôme, in Genesim, homil. XIII).
reslre la vie des bienheureux, et par les quatre fleuves les quatre vertus cardinales, la prudence, la force, la tempérance et la justice, je ne demande pas mieux. S'il en est qui croient pouvoir tirer de là d'autres leçons morales, personne ne les empêche de donner libre cours à leur imagination, pourvu qu'ils reconnaissent avant tout la vérité rigoureuse des faitssurlesquelsils basent leurs commentaires (1). » En efl'et, ce que nous sommes en droit de reprocher à Philon et à Origène, ce n'est pas d'avoir cherché sous la lettre des textes un sens plus intime et plus profond ; leur tort consiste dans l'exclusion, non pas totale, mais partielle, du sens littéral, qui est toujours, selon l'expression de saint Jérôme, le fondement du sens spirituel (2). Là où ils ne sacrifient pas la narration elle-même à des idées préconçues, leurs rapprochements peuvent être plus ou moins ingénieux et subtils, sans mériter toutefois aucun blâme sérieux. Ainsi en est-il, par ex-ample, de la forme tropologique que prend le récit de la création dans la bouche d'Origène. Si l'auteur de la l""^ Homélie sur la Genèse laisse de côté l'explication littérale, ce n'est pas qu'il en méconnaisse la valeur ; mais la relation de Moïse lui paraît si simple et si claire par elle-même, qu'il se rejette de préférence sur l'instruction morale ; et alors voici le thème qu'il développe dans son discours.
Toute l'œuvre des six jours y est allégorisée, et, comme vous allez en juger, des comparaisons très naturelles viennent s'y mêler à des applications moins heureuses. L'abîme dont les ténèbres couvraient la face est celui-là même où seront précipités le démon et ses anges. Le premier ciel ou
(1) s. Augustin, de Civ. Dei, 1. XIII, c. 21 : Dum tamen et illius historiae veritas fidelissima rermn gestarmn narratione commendata credatur.— Item, de Gen. adlitt., 1. VIII, c. 1, nM.
(2) S. Jérôme, Ep. ad Dardanum : Historise veritas fundamentum €St spiritualis intelligentiee.
le ciel spirituel, c'est notre intelligence; et le firmament, l'homme extérieur ou le corps. Par les eaux supérieures divisées d'avec les eaux inférieures, il faut entendre les eaux vives qui jaillissent pour la vie éternelle, en opposition avec cet océan de vices qui nous enveloppe de toutes parts. Les deux grands luminaires suspendus au-dessus de nos têtes représentent le Christ et l'Eglise. De même que la lune emprunte au soleil les clartés qu'elle répand à travers les ténèbres de la nuit, ainsi l'Eglise reçoit-elle sa lumière du Christ, afin d'éclairer les hommes plongés dans la nuit de l'ignorance. Cette image est très belle. Il va sans dire que, pour suivre la métaphore jusqu'au bout, Origène retrouve sous l'emblème des étoiles les patriarches et les prophètes. Mais c'est dans la suite du récit que se manifeste davantage la fécondité de son imagination. L'âme humaine où germent toutes nos vertus et nos bonnes œuvres lui apparaît sous la figure de la terre qui produit les plantes verdoyantes avec leur semence. Les poissons qui nagent dans les eaux et les animaux qui rampent sur la terre signifient les pensées basses et terrestres dont notre âme est remplie, tandis que les volatiles expriment le mouvement de l'esprit qui prend son vol vers les régions célestes. Enfin le subtil allégoriste découvre un dernier symbole dans la création de l'homme et de la femme, où il aperçoit la conjonction des sens avec l'esprit, de la partie inférieure avec la partie supérieure de notre être : imitation évidente de Philon, dont la méthode exégétique se reflète dans tout le cours de l'homélie.
Un siècle après Origène, un homme qui a marqué son rang parmi les plus hautes intelligences dont s'honore l'Église, un théologien peu suspect d'hostilité envers le catéchiste alexandrin, saint Basile, n'hésitait pas à qualifier ces explications de rêves, jusqu'à les appeler des contes de vieilles femmes. « Pour moi, disait-il, de l'eau, c'est de l'eau; et quand on me parle de foin, de plantes, de pois-
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sons, de bêtes, je prends les mots pour ce qu'ils signifient naturellement (1). » Nous ne serons pas aussi sévère que Tillustre évêque de Gésarée; et, sans attacher à des allégories de ce genre plus d'importance qu'elles ne méritent, nous y voyons des leçons fort utiles, qui ne ressortent pas directement du texte, mais qu'on peut en tirer avec plus ou moins d'art et de succès. L'essentiel est qu'on n'abuse pas de ces rapprochements pour les pousser à l'extrême. Ainsi, rien de plus naturel que d'envisager l'arche de Noé comme une figure de l'Eglise, au sein de laquelle s'opère le salut des hommes : la 1" Epître de saint Pierre donnait cette ouverture à l'exégèse biblique. Mais de ce que l'arche et l'Eglise se ressemblentparuncôté, s'ensuit-il que l'analogie s'étende à tous les détails; qu'il faille voir dans les poutres de l'une les docteurs de l'autre, dans les trois étages du bâtiment autant de catégories de fidèles, et une foule d'autres mystères dans le nombre de coudées que le vaisseau comptait en longueur, en largeur et en élévation? Le sacrifice d'Isaac est manifestement un type du sacrifice de la croix ; Joseph vendu par ses frères préfigure la passion du Christ; mais est-ce une raison pour appliquer au Sauveur toute l'histoire de Joseph ou d'Isaac? Il est clair qu'en généralisant de la sorte un rapport particulier, l'interprétation allégorique laisse beaucoup de prise à l'arbitraire et à la fantaisie. C'est le procédé habituel d'Origène et des exégètes formés à son école : ils s'emparent d'un trait de ressemblance indiqué par l'Ecriture elle-même ou par la tradition, et ils partent de là pour prêter un caractère figuratif à toute la suite d'une narration ou à toute la vie d'un personnage. Par là ils sortent le plus souvent du sens spirituel ou mystique, pour entrer dans ce qu'on nomme le sens accommodatice. H y a, en effet, une très grande différence entre le sens
(l) S. Basile, in Hexameron, hom. III, n» 9; liom. IX, n» :.
spiriluel des Ecritures et le sens accommodatice. Le premier est le sens même que l'Esprit saint a eu en vue, et qui reste comme enveloppé dans le sens littéral. Nous le connaissons par le témoignage des écrivains sacrés ou de la tradition ecclésiastique; et quand il est appuyé sur l'une de ces deux autorités, on peut en tirer un argument solide : car, dans ce cas, il mérite, tout aussi bien que le sens littéral, d'être appelé le véritable sens de l'Ecriture sainte. Mais il n'en va pas die même du sens accommodatice. Ce n'est pas à proprement parler le sens de l'Ecriture, mais plutôt celui de Finterprète, qui applique à un objet ce qui est dit d'un autre> à cause de la similitude plus ou moins frappante qu'il croit découvrir entre la chose figurative et la chose figurée. De pareilles applications peuvent être fort instructives ; mais elles ne sauraient avoir la valeur d'une démonstration rigoureuse. Cette méthode d'appropriation est celle qu'Origène emploie d'ordinaire dans ses commentaires sur l'Ancien Testament. On n'imagine pas tout ce* que son esprit inventif a déployé de souplesse et de perspicacité dans le but d'accommoder les faits bibliques à l'enseignement moral. Pour lui, Sara et Abraham, c'est l'union de la vertu avec l'homme sage et fidèle; Abimélech, le roi des Philistins, la philosophie humaine, qui ne trouve pas en elle-même la règÈe parfaite de la piété, mais qui s'applique à la chercher dans la foi ; le puits de Rébecca, l'Ecriture sainte, d'oii l'on rapporte un vase plein d'eaux salutaires; l'Egypte, où descendent les enfants de Jacob, le monde oti nous luttons avec les puissances des ténèbres. Les quarante-deux stations d'Israël dans le désert signifient autant de générations qui se sont succédé depuis Abraham jusqu'au Christ: les cinq rois campés autour de Gabaon indiquent les cinq sens corporels qui tiennent l'âme assiégée ; Anna, mère de Samuel, et Phénenna, les deux femmes d'Helchana, figurent l'opération de la grâce que suit le changeraient des mœurs,
€tc. (1). Pour VOUS donner une idée exacte de ces allégories souvent profondes, toujours ingénieuses, je citerai en particulier rexplication mystique des dix plaies de l'Egypte.
Origène ne nie point le caractère historique du récit de l'Exode ; mais il ne croit pas qu'on doive s'en tenir à la signification littérale du texte : l'écorce de la lettre recouvre des Térités plus hautes. Moïse, c'est la loi de Dieu, donnée au monde pour guérir, par les dix préceptes du Décalogue, les dix plaies dont le genre humain était frappé. La verge à l'aide de laquelle il opère ses prodiges, c'est la croix du Christ qui triomphe des puissances infernales, et dévore la sagesse de ce monde, comme la verge d'Aaron, changée en serpent, avait dévoré les verges des magiciens de l'Egypte. Quant aux dix plaies, elles répondent aux calamités dont le paganisme avait rempli la terre. Dans les eaux de l'Egypte changées en sang, il faut voir les systèmes erronés des philosophes, où tant d'âmes ont trouvé la mort, en s'abreuvant à ces sources impures; dans les grenouilles, les chants des poètes, dont le coassement a étourdi les oreilles de l'antiquité païenne ; dans les moucherons. Fart de la dialectique, avec ses subtilités qui vous enveloppent de toutes parts, et son aiguillon dont la pointe vous pénètre à votre insu; dans la peste des animaux, le juste jugement de Dieu sur l'idolâtrie qui avait fini par rendre les honneurs divins à des hœufs et à des taureaux ; dans les ulcères et les tumeurs qui se formaient sur le corps des Egyptiens, la corruption des mœurs et Tenflure de l'orgueil; dans les sauterelles, l'inconstance des hommes qui sautent d'une chose à l'autre, et, au lieu de suivre la voie que Dieu leur a tracée, marchent
(1) fn Genesim, homii. VT, X, XT; in Numéros:, hom, XXVTT; in Josue liom. XII ; in librum Regum, hom. I. Origène s'appuie sur la signification des mots Anna et Phénenna, qui veulent dire grâce et conversion, L'étymologie des noms hébreux est l'une des sourcBS princi^les où il puise ses allégories.
pêle-mêle et sans direction supérieure ; dans les ténèbres étendues sur la terre d'Egypte, l'aveuglement des esprits devenus incapables de voir le jour de la vérité ; et enfin dans l'extermination des premiers-nés, la victoire du Christ sur les démons, ou le châtiment de ceux qui, les premiers, ont introduit les fausses religions dans le monde (1).
J'ai choisi cet exemple, parce qu'il montre assez bien comment Origène a coutume de procéder dans l'interprétation des livres de l'Ancien Testament. Pour lui, les récits de la Bible ne sont qu'une enveloppe sous laquelle il s'agit de découvrir des vérités plus hautes, qui se rapportent soit au règne messianique, soit à la vie future. Sa maxime à cet égard est aussi absolue que possible : « Tout ce que l'Ecriture sainte, dit-il, raconte de la Jérusalem terrestre, de l'Egypte terrestre, de la Babylone terrestre, et d'autres lieux semblables, ainsi que de leurs habitants, tout cela doit s'entendre des régions célestes et de ceux qui les habitent. Bien plus, il arrive très souvent que les prophètes n'ont en vue que les demeures célestes, tout en ayant l'air de parler de Jérusalem, de Babylone et d'autres contrées de la terre; et la preuve, c'est que leurs discours contiennent beaucoup de choses qui ne peuvent nullement concerner les hommes (2). » Maxime évidemment trop générale, car de ce que la Jérusalem terrestre est à certains titres une image de la Jérusalem céleste, il ne résulte pas qu'on doive appliquer à l'une tout ce qui est dit de l'autre. Nous sommes bien créés à l'image de Dieu quant à l'âme ; s'ensuit-il de là que l'homme ressemble à Dieu sous tous les rapports ? Assurément non. En n'imposant aucune limite à ces comparaisons, on se perd nécessairement dans des subtilités. Aussi tous les auditeurs d'Origène ne goûtaient-ils pas au même degré
(1) In Exodum, hom. V,
(2) Periavchon, 1. IV, n»» 20, 21
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les allégories dans lesquelles il se jouait avec tant de liberté et d'aisance. L'orateur se plaint de cette opposition dans quelques-unes de ses homélies. En expliquant le sens des puits que creusait Isaac, il s'interrompt pour dire : « Quand je commence à discuter les paroles des anciens, pour y chercher un sens spirituel, et que je m'efforce de soulever le voile de la loi, pour montrer les allégories qu'elle recèle, je creuse des puits à mon tour; mais voici qu'aussitôt les amis de la lettre m'accablent de leurs calomnies et me dressent des embûches (1). » Ces contradicteurs trouvaient apparemment qu'à force de creuser des puits, il perdait trop de vue la surface de la terre. Lui-même ne semble pas toujours très rassuré sur la valeur de ses explications. Dans l'endroit où il prête un sens mystique à la distinction légale des animaux purs et impurs, il se pose cette objection : « Mais peut être quelqu'un de mes auditeurs sera-t-il tenté de me dire : Pourquoi faites-vous violence à l'Ecriture? Il s'agit là d'animaux, prenez les mots pour ce qu'ils valent (2) . » Dans la longue réponse qui suit cette observation, Origène n'a pas de peine à justifier en thèse générale la méthode d'interprétation allégorique ; mais il faut avouer que, sur d'autres points, l'interpellation n'aurait pas manqué de fondement. Gomment ne pas voir une vaine subtihté dans la leçon qu'il prétend tirer du partage de la terre sainte entre les tribus d'Israël? Moïse avait placé au delà du Jourdain la tribu de Ruben, celle de Gad, et la moitié de la tribu de Manassé. Pourquoi, se demande l'ingénieux allégoriste, deux tribus et demie, et non pas deux simplement, ou trois? C'est afin de montrer que les Hébreux n'avaient pas une connaissance pleine et entière du dogme de la Trinité. Voilà pourquoi il n'est pas question de deux tribus, car les
(1) In Genesim, hocti. XIII, n" 3.
(2) In Leoiticum, liom. VII, n- 4,
justes de l'ancienne alliance n'ignoraient pas complètement ce mystère ; ni de trois, parce que leurs lumières ne laissaient pas d'être fort imparfaites. La demi-tribu signilie donc qu'ils n'étaient éclairés qu'à moitié sur ce point capital (1). Il est inutile de faire observer que, ni de près, ni de loin, le texte ne se prête à un pareil rapprochement. Ce sont là des tours de force, oii brille l'imagination de l'interprète, mais qui tendraient plutôt à répandre sur les faits one fausse couleur qu'à les présenter sous leur véritable jour.
Nous ne rendrions pas justice à Origène si nous voulions étendre cette remarque à toutes les allégories qu'il croit découvrir sous la lettre des récits bibliques. Dans le nombre, il s'en trouve de fort belles qui ressortent du texte tout naturellement. L'auteur des homélies sur le Pentateuque est admirable lorsqu'il transporte dans l'âme humaine ou dans l'Eglise les luttes d'Israël avec ses ennemis. Fécond en applications morales, ce thème n'est pas de pure fantaisie ; et lorsqu'on a soin de recueillir les lueurs projetées sur cette grande histoire par les organes de la révélation, le rapprochement cesse d'être un simple jeu d'esprit, pour prendre le caractère d'une leçon bien naotivée. Ainsi, relativement au passage de la mer Rouge, saint Paul avait ouvert un sillon lumineux à l'interprétation allégorique [V*^ aux Cor. y X, 2:). En suivant les traces de l'apôtre, Origène donne à son exhortation morale un tour figuré qui la rend plus vive et plus saisissante : *
« Toi qui es baptisé dans le Christ, dans l'eau et dans l'Esprit saint, n'oublie pas que les Egyptiens te suivent et veulent te rappeler à leur service, je veux dire les princes ■àe ce monde, les puissances du mal que tu servais auparavant. Ils font tous leurs efforts pour t'atteindre ; mais toi,
il) In Josue, hom. III, n» 2.
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tu descends dans l'eau pour en sortir sain et sauf; après y avoir déposé la souillure de tes péchés, tu remontes à la surface nouvel homme et prêt à entonner le cantique nouveau... Si tu fuis l'Egypte et que tu laisses derrière toi les ténèbres de l'ignorance pour suivre Moïse, c'est-à-dire la loi de Dieu, la mer se dressera sous tes yeux, et les flots de la contradition viendront t'assaillir. Pour toi, frappe hardiment sur ces ondes rebelles avec la verge de Moïse ; armetoi des paroles de la loi, observe fidèlement les Ecritures, et tu t'ouvriras un chemin à travers les rangs de tes adversaires; les vagues céderont à l'instant même pour livrer passage aux vainqueurs, tandis que les vaincus resteront frappés d'étonnement et de stupeur. En ramenant la discussion à ses véritables lignes^, tu tailleras dans les flots de la dispute le chemin droit de la foi ; et ceux qui t'auront écouté, que tu auras instruits avec la verge de la loi, ceuxlà, dis-je, s'élèveront à leur tour contre les Egyptiens, comme les vagues de la mer, pour les combattre, lesvaincre et les exterminer. Oui, il extermine l'Egyptien, celui qui n'accomplit pas les œuvres des ténèbres ; il extermine l'Egyptien celui qui ne vit pas selon la chair, mais selon l'esprit ; il extermine l'Egyptien celui qui bannit de son cœur les pensées impures ou qui leur en ferme l'entrée. C'est ainsi qu'aujourd'hui encore nous pouvons voir les cadavres des Egyptiens étendus sur le rivage, tandis que leurs chars «t leurs chevaux restent submergés dans la mer (1). »
Ces morceaux tout imprégnés de la sève biblique sont, à coup sûr, d'un très grand effet, et fapplication du fait historique à l'idée morale est d'autant plus belle ici qu'elle n'a rien d'arbitraire ni de forcé. Origène excelle dans l'emploi de ces métaphores qui donnent tant de relief à la pensée, et s'il abuse trop souvent de la fécondité de son esprit, nous
U) In Exodum, homil. V, n» 5.
devons ajouter que sa brillante imagination le sert à merveille dans quelques-unes de ses homélies. Prenons pour exemple le passage où il explique la chute de Jéricho. J'ai déjà dit qu'il rapporte, soit à l'âme humaine, soit au règne messianique, soit à la vie future, les combats et les victoires qui assurèrent au peuple juif la conquête de la terre promise; et ce fond historique est l'un de ceux d'où il a su tirer les rapprochements les plus heureux, comme d'ailleurs la narration se prêtait d'elle-même au sens allégorique. Il est incontestable qu'Israël préfigurait l'Église militante, et rien n'est plus fréquent chez les écrivains sacrés que la comparaison de la terre promise avec le ciel, terme de nos espérances. Voici donc les rapports que l'éloquent interprèle se plaît à découvrir entre l'événement miraculeux qui valut aux douze tribus la possession de la Palestine et la conquête du monde par l'Évangile :
« Jéricho tombe au son de la trompette des prêtres, et ses murs s'écroulent h l'instant même. Or, nous l'avons déjà dit, Jéricho est le type du siècle présent, dont les trompettes sacerdotales ont renversé les forts et les remparts. Quelles sont, en effet, les murailles qui environnaient ce monde et qui en faisaient la force? Le culte des idoles, la supercherie des divinations servie par l'artifice des démons, les mensonges des augures, des aruspices et des mages; ajoutez-y les systèmes des philosophes, leurs disputes et leurs constructions à perte de vue, qui s'élevaient en l'air comme autant de tours .formidables. Mais Notre-Seigneur Jésus- Christ est venu, lui dont le fils de Navé désignait l'avènement; à son tour il a envoyé devant lui des prêtres armés d'une trompette retentissante, je veux dire des apôtres, ces hérauts d'une doctrine magnifique et toute céleste. Matthieu, le premier, a embouché la trompette sacerdotale dans son Évangile; après lui, Marc, Luc et Jean, ont fait résonner chacun leur instrument évangélique. Les deux Epitres de
Pierre sont autant de trompettes nouvelles dont le bruit vient se mêler au concert apostolique : pareillement celles de Jacques et de Jude ; puis Jean et Luc reprennent leur trompette sacerdotale, l'un, dans ses Épitres et dans son Apocalypse, l'autre, pour raconter les actes des apôtres. Arrive enfin celui qui a dit : il me semble que Dieu nous a montrés, nous les derniers apôtres... ; et sonnant de la trompette dans ses quatorze Épitres, il a renversé de fond en comble les murs de Jéricho, toutes les machines de l'idolâtrie et les systèmes des philosophes (1). »
Quelque belles que soient ces applications des faits de l'Ancien Testament à l'histoire évangélique, il est pourtant à regretter qu'Origène ne tire pas plus souvent ses leçons de la lettre même des textes ; car il est évident que chacun de ces faits bibliques fournit matière à l'enseignement moral, en dehors de tout rapport prophétique et figuratif. Edifiants ou non, des détails de ce genre n'en restent pas moins instructifs et propres à inspirer l'amour de la vertu par la vue des excès où conduit le vice. Pour trouver un exemple salutaire dans les conséquences funestes de l'ivresse de Loth, on n'a pas besoin de prétendre que ce personnage représentait la loi mosaïque, et ses deux filles, Jérusalem et Samarie (2). Nul mieux qu'Origène n'a fait ressortir la fécondité du sens littéral dans les trop rares endroits où il s'applique à le développer. Quoi qu'il en dise, l'allégorie la plus subtile ne vaut pas les réflexions si simples et si judicieuses que lui suggère la conduite de Moïse évitant de se choisir un successeur parmi ses enfants ou parmi les fils de son frère : « Que les chefs des Eglises apprennent par cet exemple à ne pas désigner pour leurs successeurs ceux qui leur sont unis par les liens du sang et de la parenté. Qu'ils n'aillent
(1) In Josue, homil. VII, n» 1.
(2) In GenesiiHy homil. V, n" 5.
pas ériger le pouvoir ecclésiastique en droit héréditaire^ mais qu'ils s'en remettent à Dieu du soin de les remplacer, au lieu de se laisser guider par des affections humaines. Aux proches, on lègue en héritage des champs et des terres; quaiit au gouvernement du peuple, il doit être confié à l'élu de Dieu, à un homme rempli de l'Esprit saint et qui marche dans la voie des divins préceptes (1). » Voilà une application d'autant plus heureuse qu'elle ressort tout naturellement du texte. J'en dirai autant du commentaire sur l'histoire de Balaam appelé à maudire les entants d'Israël et ne trouvant pour eux que des paroles de hénédiction. Origène y découvre tout une loi providentielle relativement au rôle des méchants dans ce monde. Dieu, dit-il, ne saurait faire le mal, mais il fait tourner au hien l'activité des hommes vicieux. A leur insu et malgré eux les méchants servent ses desseins et contribuent à l'exécution de ses décrets. La vertu ne brillerait pas de tout son éclat si le vice ne cherchait à la contrarier en la mettant à l'épreuve. Supprimez, par •exemple, la malice des frères de Joseph, leur envie, leurs projets fratricides : que de biens vous supprimez en même temps? Dès lors plus de salut pour l'Egypte, plus de famine conjurée par la sagacité merveilleuse du fils de Jacob. Toute l'histoire d'Israël, sa délivrance miraculeuse, les prodiges accomplis au désert, la loi promulguée sur le Sinaï, la conquête de la terre promise, tous ces événements prennent leur point de départ dans un crime dont Dieu a détourné l'effet en donnant un autre cours à la malice humaine. C'est ainsi que la trahison de Judas, cet acte de scélératesse insigne, en amenant la passion du Christ, a procuré au genre humain les bienfaits de la rédemption. Otez aux démons le pouvoir de nous combattre, vous nous enlevez du même coup l'occasion de les vaincre, et la récompense disparaît avec le mérite. Par là, sans doute, la malice des Balaam n'est nul- (1) In Numéros, homil. XXII, n» 4.
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lement justifiée; mais la sagesse et la puissance divine n'en éclatent que mieux dans la nécessité oia ils se trouvent de travailler, par leur méchanceté même, à la gloire et au triomphe des bons (1).
Si, au lieu de creuser à pf^rte de vue dans le sol des Ecritures, Origène avait su exploiter davantage ces liions si riches qu'elles nous présentent presque à fleur de terre, il marquerait au premier rang des commentateurs de la Bible. Mais le manque de sobriété dans l'interprétation allégorique l'a empêché de cueillir la palme que sa grande érudition et la finesse de son esprit auraient pu lui assurer. Toutefois, sur ce terrain même, il s'est acquis des mérites incontestables. Parmi les ouvrages où le brillant allégoriste a déployé le plus de talent, je n'hésite pas à placer en première ligue son Commentaire sur le Cantique des cantiques. Ea disant qu 'Origène s'est surpassé lui-même dans œt écrit, après avoir surpassé les autres dans le reste de ses ouvrages, saint Jérôme n'a fait que rendre hommage à la vérité, suivant la remarque de Bossuet (2). Ici, le sens mystique était indiqué par la nature du sujet et par le témoignage unanime de la tradition tant juive que chrétienne. On ne s'expliquerait pas l'admission du Cantique des cantiques dans le canon des Hébreux, si la synagogue n'y avait vu dès l'origine, sous le voile de l'amour conjugal, Falliance spirituelle de l'àme avec Diôu. Aussi les plus anciens commentateurs juifs lui ont-ils prêté cette signification : il me suffira de citer, outre les Targumistes, rabbi Siméon, rabbi Akiba, rabbi Kimchi, rabbi Salomon, Aben-Esra et Maimonide ; tous s'accordent à voir dans le Cantique de Salomon un ensemble de vérités supérieures à celles qu'exprime la lettre du texte (3). Héri-
(1) /n Numéros, homil XIV, n° 2.
(2) S. Jérôme, Traduction de deux homélies d'Origène sur le Cantique des cantiques, Préface adressée au pape Damase. Bossuet, édit. de Versailles, tome II, p. 22S.
(3) Eichhorn, liepertor. XII, p. 283, — R. Kimchi, Convm. surle€an-
tière des saines traditions de la synagogue, l'Eglise catholique a toujours interprété dans le sens allégorique ce livre, le joyau le plus brillant que renferme l'écrin de la Bible. Dans l'ancienne version syriaque, il figure, et avec raison, sous le titre de « Sagesse des sagesses ». Quand Théodore de Mopsueste osa s'élever contre le sentiment général, le deuxième concile de Constantinople, réuni en 551, n'hésita pas à condamner des vues si contraires à l'enseignement traditionnel. Parmi les Pères de l'Eglise, il n'y a qu'une voix «ur le caractère spiritualiste d'un poème qui a inspiré de si belles pages à Origène, à saint Jérôme, à saint Augustin, à saint Bernard et à Bossuet. Sans doute, il s'est toujours rencontré des esprits qui, se bornant au terre à terre d'un réalisme grossier, n'ont pas su s'élever dans leurs interprétations au-dessus des images vulgaires d'un amour sensible. Mais ces conceptions étroites et mesquines ne servent qu'à prouver combien le style des Ecritures leur est peu familier. Rien n'est plus commun dans la Bible que les images de l'époux et de l'épouse employées pour rendre, sous une forme expressive, l'union de l'âme avec Dieu, du peuple choisi avec son maître et son roi. Pour Jérémie (II, 2) comme pour Ezéchiel (XVI, 3 et ss.), Jérusalem est une épouse que Dieu a élevée jusqu'à lui, et dont les infidélités sont dépeintes sous les couleurs de l'adultère. Les écrivains du Nouveau Testament tiennent le même langage- : dans l'Epître aux Ephésiens, l'Eglise est représentée comme l'épouse de Jésus-Christ ; l'Apocalypse de saint Jean nous parle des noces spirituelles de l'Agneau; et le Seigneur luimême compare le royaume des cieux, tantôt à un roi qui célèbre les noces de son fils, tantôt aux vierges qui vont au-
tique des cantiques. — Aben-Esra, Prxfat. comm. in Cant. cant. — Rabbi Akiba, dans le Traité Judaïm, fol. 157, col. 1. — Targiim sur les cinq Megilloth.
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devant de l'époux et de l'épouse (1). La nature des choses indique ces assimilations, et l'on conçoit très bien que la plus grande et la plus forte des affections humaines ait été choisie par l'Esprit saint pour figurer l'union des âmes avec Dieu.
C'est dans cet ordre d'idées que se meut le Cantique des cantiques, et nul mieux qu'Origène n'en a pénétré la haute signification. Dans l'épithalame biblique, il découvre tout l'ensemble des rapports de l'Eglise avec Jésus-Christ, de l'âme avec Dieu; et la théorie qu'il émet pour justifier $a méthode d'interprétation est très remarquable. A proprement parler, dit-il, chacun de nous porte en lui deux hommes, l'homme extérieur et l'homme intérieur. Tout ce qui se dit de l'un peut se rapporter à l'autre, quoique dans un sens plus relevé; car tous deux ont leur nourriture, leur breuvage, leurs désirs, leurs habitudes. Voilà pourquoi il est un amour charnel, terrestre, et un amour spirituel, céleste : le premier est une image du second ; et c'est sur cette donnée que repose le Cantique des cantiques (2). Partant de là, Origène distingue dans ce chef-d'œuvre de la poésie sacrée un triple sens, le sens historique ou littéral, le sens allégorique, et le sens tropologique ou moral. Car, dans cette partie de ses commentaires, on ne peut pas lui reprocher d'avoir suivi une voie trop exclusive : il s'eff'orce de saisir l'esprit du texte sans négliger la lettre. La pièce entière lui semble ce qu'elle est en effet, un véritable chant nuptial sous forme de drame, où figurent tour à tour quelques interlocuteurs, l'époux, l'épouse, et deux chœurs, l'un composé des compagnes de l'épouse, l'autre composé des amis de l'époux. En distribuant ainsi les rôles, le savant
(1) £p. aux Ephes., V, 31 ; Apocalypse, XIX, 7 ; S. Matthieu, XXU. 2 ; XXV, 1.
(2) Prolog, in Cant. cant.,
Î78 ORIGÈNE EXIBGÈTE
interprète a soin de marquer la part qui revient à chaque personnage. Mais après ce travail de pure critique, il s'élève plus haut, pour trouver l'idée sous l'image sensible. L'époux du cantique, c'est le Christ; l'épouse, l'Eglise ou l'âme fidèle; par les compagnes de l'épouse, il faut entendre les âmes encore imparfaites, qui aspirent, elles aussi, à l'union avec Dieu ; et par les amis de l'époux, les anges qui protègent l'Eglise et se réjouissent de son triomphe. On comprend tout ce qu'un pareil sujet devait offrir de ressources à l'imagination féconde d'Origène. Il lui suffira du premier verset: « Donne -moi un baiser de ta bouche », pour résumer toute l'histoire de la religion dans ce discours qu'il prête à l'Eglise personnifiée :
« Tout ce que je possède, je l'avais reçu avant mes noces comme présent de fiançailles ou à titre de dot. Pendant que je me préparais à mon alliance avec le fils du roi, premier-né de toute créature, ses anges vinrent se mettre à mon service, en apportant la loi à la fiancée de leur maître. Les prophètes à leur tour m'offrirent leur ministère. En me faisant connaître le Fils de Dieu, leurs oracles étaient pour ainsi dire les arrhes de mon union future : par ce quïls me prédisaient de son avènement, de sa puissance, de ses œuvres, ils nourrissaient en moi le désir de le voir; et parla description qu'ils me faisaient de sa beauté et de sa douceur, ils m'enflammaient d'amour pour lui. Mais voici que le siècle est près de finir, et jusqu'ici je n'ai pu encore jouir de sa présence ; je ne vois que ses serviteurs qui montent et descendent de lui à moi. C'est pourquoi j'élève ma prière vers toi,ô le Père de mon fiancé, prends pitié de mon amour, et envoie-moi celui qui en est l'objet, afin qu'il ne me parle plus seulement par la bouche de ses ministres, les anges et les prophètes, mais qu'il vienne en personne, pour me donner un baiser de sa bouche, c'est-à-dire pour faire passer ses paroles de ses lèvres sur les miennes, en sorte que
je l'entende, et que je le voie enseigner lui-même (1). » C'est l'incarnation du Verbe qu'Origène veut désigner par ce mariage mystique auquel la loi ancienne avait préludé à titre de fiançailles. Cette belle allégorie, il l'étend à chaque âme en particulier. De même que l'Eglise, dit-il, avant de contracter son union définitive avec le Fils de Dieu, avait reçu en dot les volumes de la loi et des prophètes, ainsi l'âme humaine, cette fiancée du Verbe, possède-t-elle comme gage de son union future avec Dieu par la grâce, la loi naturelle, le sens raisonnable et le libre arbitre. C'est à travers ces vives effusions de la poésie religieuse que se prolange tout le Commentaire sur le Cantique des cantiques; et la pièce, déjà si ravissante par elle-même, emprunte à ce spiritualisme élevé un parfum de piété vraiment céleste. Citons encore le verset où l'épouse du cantique dit aux filles de Jérusalem : « Je suis noire, mais je suis belle comme les tentes de Cédar, comme les pavillons de Salomon. » Origène met ces paroles dans la bouche de l'Eglise recrutée parmi les nations païennes, et méprisée comme telle par la synagogue fière de sa descendance d'Abraham. « Oui, sans doute, dit-elle, ô filles de Jérusalem, je suis noire, car je ne suis pas issue de ces hommes illustres; je n'avais pas reçu les lumières de la loi mosaïque, mais je n'en ai pas moins mon genre de beauté. Et d'abord ce qui me rend belle, c'est que je porte en moi l'image de Dieu ; et voici qu'en m'approchant du Verbe de Dieu, j'ai recouvré la blancheur de mon teint. Le péché m'avait noircie, mais la pénitence m'a rendu l'éclat de ma beauté. Oui, je suis ce peuple de Gentils qui n'élevait plusses regards vers le soleil de justice; et voilà pourquoi le soleil de justice s'était détourné de moi. Mais depuis que je lui ai présenté de nouveau ma face, elle s'est illuminée sous le feu de ses rayons (2). » Tous ces rap-
(1) /n CanL cant., lib. 1.
(2) In Cant. cant, lib. II.
180 OBIGÈNE EXÉGÈTE
prochements sont d'une grâce et d'une finesse admirables; et nous avons relevé avec trop de soin les défauts d'Origène dans l'interprétation allégorique, pour encourir le reproche de partialité en rendant justice à ses mérites. Si nous n'hésitons pas à le blâmer d'avoir sacrifié sur plus d'un point le sens littéral à des considérations mystiques, nous ne saurions qu'approuver sa tendance habituelle à chercher l'idée derrière le fait, la leçon morale sous le voile des réalités sensibles ; et dans les représentations de la vie terrestre, un ensemble de vérités plus hautes et plus profondes. Car le monde matériel est une image du monde spirituel; l'ordre de la grâce se réfléchit dans l'ordre de la nature ; la vie religieuse vient couronner la vie domestique et la vie civile ; et c'est en tenant compte de ces harmonies providentielles que l'interprète des Ecritures parvient à saisir le véritable sens d'un livre qui offre un thème inépuisable aux investigations de Tesprit humain.