‹ OrigèneChapitre 8 sur 32 · VINGT-SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-SEPTIÈME LEÇON

Origène envisagé comme orateur sacré. — Ses Homélies. — Renseignements qu'elles nous fournissent sur le ton et la forme de la prédication évangélique au nie siècle. — Plan général et disposition de ces discours. — Leur couleur morale. — Accent de piété et de modestie qu'ils respirent. — Qualités et défauts du style d'Origène. — - Ses homélies, modèles d'éloquence populaire. — Origène et S. Jean Chrysostôme.

Messieurs,

En exposant la méthode que suivait Origène dans l'interprétation des Écritures, nous avons défini par là même le caractère de sa prédication. Garces homélies se réduisent à une explication détaillée de la Bible, en sorte que le travail de l'orateur sacré se confond à peu près avec celui de l'exégète. Il y a cependant une différence entre ses commentaires proprement dits et les discours qu'il tenait devant le peuple : les uns ont une portée plus scientifique ; dans les autres il se propose avant tout un but d'édification. Cette différence, il l'indique clairement dans sa VIP homélie sur le Lévitique : « Le ministère que nous remplissons en ce moment a moins pour objet d'interpréter les Ecritures que d'édifier l'assemblée des fidèles : ce qui n'empêche pas un auditeur attentif de trouver dans les matières que nous avons traitées une voie sûre pour arriver à l'intelligence du texte sacré (1). » Quoi qu'il en soit, ses homélies n'en restent

(1) In Levit., hom. VII, n» 1. — In Genesim, homil. X, n° 5 : Sed, ut omittamus plurima, neque enim commentandi nunc tempus est, sed œdiflcandi Ecclesiam Dei...

pas moins un véritable trésor pour l'éloquence sacrée : en nous permettant d'apprécier son talent oratoire, elles nous fournissent les renseignements les plus précieux sur la forme et le ton de la prédication évangélique au in' siècle. Origène était merveilleusement doué pour le ministère de la parole. Une diction claire et facile, une imagination desplus riches, un accent de piété qui va droit au cœur, unechaleur douce, contenue, mais qui ne laisse pas d'éclater par intervalle, tout se réunissait pour prêter à ses discours du charme et de l'intérêt. Aussi l'on n'a pas de peine à» s'expliquer la vive impression qu'il produisait sur ses auditeurs. N'étant que laïque, il ne prêchait pas à Alexandrie, si tant est que l'évêque Démétrius lui ait jamais permis de monter dans la chaire évangélique, même après son élévation au sacerdoce. Moins scrupuleux que leur collègue, les évêques de Palestine s'étaient accordés à lui confier la charge d'instruire les fidèles dans les assemblées du culte, et vou^ vous rappelez quels orages avait soulevés cette concession. Une fois prêtre, et depuis son départ d'Alexandrie, Origène ne cessa de se livrer au ministère de la prédication jusqu'à la fin de ses jours* Partout où il séjournait, soit à Césarée^* soit à Jérusalem, ou ailleurs, les évêques le priaient d'expliquer l'Ecriture sainte au peuple ; et il s'acquittait de sa tâche avec autant de succès que de talent. Dans la HP de ses homélies sur le Lévitique, prononcées après l'année 245,. il parle de ses jwédications comme d'un ministère qui déjà remontait fort loin (1). En effet, à ce moment-là, il exerçait eette fonction depuis plus de vingt ans. Ce n'est pourtant qu'à l'âge de soixante ans, dit Eusèbe, qu'il permit aux sténographes de recueillir ses discours (2) : sans cet acte de

{t)'hi £«vt<.. hotû. !lï, B» 7 : Kt ego hoftie, licet peccator sim, tamen quia dispensatio mihi verbi domiDici crédita est, sancta Dei videor habere commtssa. Neque nutvc primum, sed sœpe jam et olim dispensatione hac erga tos utimirr.

(2) Eusèbe, H. E., 1. VI, c. 36.

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modestie, auquel la prudence n'a pas du rester étrangère, nous n'aurions pas à regretter la perte de la majeure partie de ses homélies. Car, bien qu'il en ait composé quelquesunes à tête reposée, il improvisait le plus souvent : ce qui n'est pas étonnant, puisqu'il prêchait presque tous les jours, au témoignage de saint Pamphile (1). Les 186 homélies qui nous restent de lui ne peuvent donc nous donner qu'une idée fort incomplète de sa carrière oratoire. Saint Jérôme porte à plus de mille le nombre de ces instructions familières qu'on lisait encore au v° siècle ; et ce chiffre grossirait de beaucoup, si Ton y ajoutait toutes celles qui ne furent jamais recueillies (2).

En étudiant les œuvres de Clément d'Alexandrie, nous avons vu que la prédication chrétienne s'était produite dès l'origine sous la double forme du sermon et de l'homélie, suivant que les ministres de la parole sainte traitaient devant le peuple un point de doctrine particulier, ou bien qu'ils expliquaient verset par verset un morceau de l'Ecriture (3). En cela l'Eglise ne faisait que suivre et développer les traditions de l'ancienne synagogue. A Alexandrie, et en général dans tout l'Orient, le genre homilélique, moins astreint à une marche régulière, avait prévalu sur l'exposition d'un sujet choisi parmi les dogmes ou les préceptes de la morale. Alors comme aujourd'hui, la lecture d'une péricope ou fragment des saintes lettres faisait partie de l'office divin ; et Origène déclare en propres termes que cette coutume est d'origine apostolique (4) . Après

(1) Apologia pro Origene, Praefat. : praecipue vero per eos tractatus quos pêne quolidie in Ecclesia habebat ex tempore.

(2) S. Jérôme, Ap. 84 ad Pammachium, n" 8.

(3) Clément d'Alexandrie, leçon XI».

(4) In Josue, homil. XV, n» l : Nisi bella ista carnalia figuram bellorum spiritualium gérèrent, nunquam opinor jndaicarum historiarum libri discipulis Christi qui venit pacem docere legendi in ecclesiis fuissent ab apostoUs traditi.

quoi, l'orateur interprétait aux assistants le texte sacré dont ils venaient d'entendre la lecture: c'est ce qu'on appelait une homélie (1). Les catéchumènes restaient à l'Eglise pendant la prédication avec les fidèles; et on ne les renvoyait qu'à la fin de cet exercice. Dans sa VIP homélie sur saint Luc, Origène les appelle directement : « Qui vous a réunis dans l'église, ô catéchumènes? Qu'est-ce qui vous a poussés à quitter vos maisons pour vous rendre dans cette assemblée? Ce n'est pas nous qui avons parcouru vos demeures pour vous appeler, mais le Père tout-puissant qui par une force invisible a communiqué cette ardeur à votre âme.... (2) » Ailleurs il parle à mots couverts, surtout quand il touche à l'Eucharistie. De là ces formules qui s'expliquent par la présence des catéchumènes dans l'auditoire : « Nous n'avons pas à nous étendre plus longuement sur ce point.... Ceux qui sont initiés aux mystères savent ce qu'il faut en penser, etc. (3). » Quant à la durée du discours, elle devait nécessairement varier suivant la longueur ou l'importance du fragment biblique qui servait de thème à la prédication. Il y a telle homélie d'Origène, comme la première sur le livre des Rois, qui ne pouvait guère être prononcée en moins d'une heure; d'autres sont bien loin d'atteindre les mêmes proportions ; la plupart ont dû se renfermer dans l'espace d'une demi-heure. Malgré le talent de l'orateur, on ne goûtait pas les longues prédications: il n'ose pas expliquer tout le cantique de Débora, parce que, dit-il, ceux qui viennent à l'église aiment les courtes homélies (4). Voilà pourquoi il se borne quelquefois, suivant son expression, à cueillir quel-

(1) In Exodum, homil. XIII, n» 1 : sicut haec lectio commet, qux nobis modo recitata est. — Hom. IV, n» 1 : Historia quidem famosissima nobis recitata est. — In lib. Judic. Homil. I, n« 1 : Lector quidem praesentis lectionis ita legebat...

(2) In Lucam, homil. VII.

(3) In Levitic, hom. V. 3; hom. IX, 10; hom. XII, 3.

(4) lu lib. Jud., hom. VI, n« 1.

ques fleurs dans le champ des Ecritures, au lieu d'y faire une moisson complète (1). S'il voulait passer en revue tous les mystères contenus dans le récit de la délivrance de Moïse par la fille de Pharaon, un jour lui suffirait à peine pour les développer (2). Ce n'est pas une heure, mais plusieurs qu'il aurait fallu pour expliquer « les quatre péricopes » qu'on venait de lire sur le premier livre des Rois. Aussi prie-t-il Tévêque présent de lui indiquer laquelle devra servir de matière à l'instruction. L'évêque l'interrompt pour lui désigner le paragraphe relatif à la pythonisse d'Endor qui évoque l'ombre de Samuel, et Origène se met à disserter sur ce l'ait (3). LslX IIP homélie sur Ezéchiel nous offre un nouvel exemple de l'intervention de l'évoque dans le choix du sujet : « Les évêques, dit l'orateur en commençant, nous ordonnent d'interpréter les paroles concernant le dominateur de Tyr, pour discuter son mérite et ses torts; ils veulent pareillement que nous disions quelques mois de Pharaon roi d'Egypte (4). » On voit par là que les évêques exerçaient une surveillance active sur le ministère de la prédication dont ils déterminaient le cadre suivant les besoins des fidèles.

Ces détails sont d'un vif intérêt pour l'histoire de l'éloquence sacrée; car les homélies d'Origène forment le plus ancien recueil de ce genre que nous trouvions dans la httérature ecclésiastique. Elles nous transportent au cœur du ui® siècle dont la vie religieuse et morale s'y reflète avec les particularités relatives au culte et à la discipline. On prêchait tous les dimanches et les jours de fête. Tandis que la manne n'était point distribuée aux Juifs le sabbat, dit le mystique interprète, la parole de Dieu, cette manne céleste,

(1) Ibid., InLev., hoin.. VII, w 1.

(2) In Exod., hom. II, n» 4.

(3; In lib. Hegum, hom. II, n» 1.

(4) In Ezechielem, hom. XllI. n» i

descend chaque dimanche sur les chrétiens (1). A Alexandrie comme en d'autres endroits, il y avait également sermon les mercredis et les vendredis, qui étaient des jours de jeûne, suivant une tradition fort ancienne (2). Mais l'on peut conclure des ouvrages d'Origène que lui du moins prêchait presque tous les jours; car dans sa XIIP homélie sur le livre des Nombres, il rappelle le sermon de la veille (3). Ailleurs, il gourmande ceux d'entre ses auditeurs qui ne viennent à l'Eglise que les jours de fête, négligeant ainsi d'entendre la parole de Dieu plus souvent (4). On ne se ferait pas une autre idée de l'empressement que mçttaient beaucoup de fidèles à fréquenter le sermon, s'il fallait en juger par cette éloquente tirade du prédicateur :

« Ne devons-nous pas nous attrister et gémir, en voyant que vous ne venez pas entendre la parole de Dieu, que vous paraissez à peine dans l'église les jours de fête, et cela, non pas tant avec le désir d'écouter la parole sainte qu'attirés par la solennité, et sous prétexte de prendre part à une sorte de relâche publique? Que ferai-je donc moi à qui le ministère de la parole a été confié? Bien que je sois un serviteur inutile, je n'en ai pas moins reçu du Seigneur la charge de distribuer à sa famille la mesure de froment. Mais voyez ce qu'ajoute la parole du Seigneur : « la mesure de blé doit être distribuée à chacun dans le temps. » Où donc et quand trouverai-je le temps qui vous convient? La plus grande partie de votre temps, je devrais dire votre temps presque tout entier, vous le passez sur la place publique, dans des

(1) In Exodum, hom. VII, n» 5.

(2) In Levitic, hom. X, n" 2.

(8) In Numéros, hom. XIII, n» 1 : Hesterna die dixeramus quomodo, etc.

(4) In Genesim, homil. XI, n» 3 : Neque ecclesiam ad audiendum verhum Dei fréquenter ingrediar, sicut nonnullos in vobis video, qui diehu& tantummodo solemnibus ad ecclesiam veniunt. — In Leviticum, hoin. IX, ii»6 : An tu putas qui vix diebus fesHs ad ecclesiam venis, nec intentas es ad audienda verba diviua...

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occupations mondaines, ou vous remployez au négoce. L'un reste dans son champ; l'autre poursuit son procès : quant à la parole de Dieu, personne ne s'en -souoie, ou du moins il en est peu qui trouvent du loisir pour venir l'entendre. Mais pourquoi m'-en prendre aux affaires qui vous absorbent? Pourquoi me plaindre des absents ? Quoique présents dans l'église vous n'en êtes pas plus attentifs ; esclaves de la routine, vous tournez le dos à la parole de Dieu et au texte sacré dont on vous donne lecture. Je crains que le Seigneur ne vous adresse à vous aussi cette parole du prophète : a Ils m'ont tourné le dos, au lieu de me présenter la face . » Que ferai-jedonc moi qui dois vous annoncer la parole de Dieu ? Ce sont des choses mystiques qu'on vous lit; c'est en soulevant le voile de l'allégorie qu'il faut en pénétrer le secret. Mais quel moyen de transmettre les perles de la parole sainte à des sourds, à des gens qui détournent Toreille? L'apôtre n'a pas agi de la sorte (1). »

Cette peinture n'est guère tlattepse pour l'auditoire auquel s'adressait Origène; et, quelque part que l'on doive faire à l'entraînement oratoire, il est difficile d'admettre que des chrétiens vraiment zélés pour la fréquentation des offices aient pus attirer une si verte réprimande. Parlant ]un peu plus loin de ceux qui négligent de prendre part à l'assemblée des fidèles, et d'assister au sermon, le prédicateur s'écrie : «Dites-moi, vous qui ne venez à l'église que les jours de fête, les autres jours ne sont-ils pas également des jours du Seigneur ? Laissez aux Juifs cette coutume de n'observer que certaines rares solennités. Les chrétiens mangent chaque jour la chair de l'Agneau, c'est-à-dire la chair de la parole de Dieu...; chaque jour vous êtes invités à vous approcher de la fontaine, comme Rébecca, pour y puiser l'eau delaparolede Dieu (2). » Ces mots indiquent clairement

(1) In Genesim, hom. X, b»1.

(2) In Genesim, hom. X, n» l.

qu'Origène prêchait tous les jours, du moins à l'époque où il expliquait la Genèse dans l'assemblée des fidèles. C'est du reste ce que semble exiger la suite de ses homélies, qui forment un véritable cours d'Ecriture sainte, mis à la portée du peuple. L'infatigable orateur choisissait pour thème de ses instructions un livre de l'Ancien ou du Nouveau Testament, et ne le quittait qu'après l'avoir interprété du commencement à la fin. S'il n'avait parlé que de huit en huit jours, un pareil plan eût été difficile à réaliser. Il ne paraît même pas qu'Origène ait eu coutume d'interrompre le cours de ses homélies aux jours de grande solennité, pour traiter un sujet plus approprié à la circonstance. Nous pouvons conclure d'un passage de la V* homélie sur Isaïe qu'elle a été prononcée au milieu d'une grande affluence de peuple, le jour du Vendredi saint; et pourtant il n'y est pas question de la mort du Christ (1) : le prédicateur continue tout simplement à suivre l'ordre des matières qu'il expliquait dans ce temps-là. Cette méthode offrait à coup sûr de grands avantages, parce qu'elle initiait à la connaissance de l'Ecriture sainte ceux qui fréquentaient assidûment les offices ; et l'on peut regretter que l'explication régulière et continue de l'Evangile ne rentre pas davantage dans les habitudes de la prédication moderne.

Voyons maintenant sur quel plan Origène construisait ses discours. Gomme chaque péricope de l'Ecriture sainte pouvait comprendre diff'érents sujets, le défaut d'unité devenait presque inévitable. L'orateur développait les vérités dogmatiques ou morales au fur et à mesure que le texte sacré lui en fournissait l'occasion. Prenons pour exemple la P* homélie sur le livre des Rois, relative à la naissance de Samuel. Elle a été prononcée à Jérusalem, car elle renferme une allusion manifeste à l'évêque de cette ville. Rien de

(1) In haïam, homil. V, il" 2: Et quianunc populi multitudo est propter Parasceven...

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plus fini ni de plus délicat que Texorde oii Origène s'excuse de ne pas posséder les qualités que les fidèles de Jérusalem ont coutume d'apprécier dans leur premier pasteur. Après avoir comparé l'Eglise à un champ où croissent plusieurs variétés d'arbres, dont les uns produisent des fruits doux, les autres des fruits amers, bien que chacun ait son agrément et son utilité, il s'insinue dans l'esprit des auditeurs par cette précaution oratoire.

« Ne cherchez donc pas en nous, dit-il, ce que vous possédez dans le pape Alexandre. Nous avouons qu'il nous surpasse tous par sa grâce et sa douceur. Je ne suis pas le seul à proclamer ces qualités; vous les connaissez tous par expérience, et vous leur rendez un juste témoignage. Nous pouvons bien être des plantes d'un même champ, et tel est notre désir, mais il ne tient pas à nous d'avoir la même saveur. Il y a dans nos fruits, nous le confessons, une certaine amertume, ou plutôt telle en est l'apparence, car la réprimande semble amère au moment même ; mais elle devient douce par le changement qu'elle opère (1). »

Pour justifier le ton sévère qu'il prend par intervalle, Origène s'appuie sur l'exemple du Sauveur qui, tout en promettant aux uns la béatitude, ne laissait pas de dire aux autres : Malheur à vous, qui transgressez les préceptes. Saint Paul non plus ne tenait pas à tous le môme langage : il s'armait de la verge, quand la mansuétude n'amenait pas le résultat désiré. Puis, le spirituel orateur reprend le parallèle qu'il avait établi entre sa manière et celle de l'évêque de Jérusalem, qui, sans nul doute, assistait au sermon :

« Je vous ai dit cela en commençant, parce que je sais que vous êtes habitués à la douce et suave parole de votre père, tandis que les arbrisseaux de notre plantation ont

{l) In lib. Regum, hoin. I, n» l .

quelque chose d'amer au goût. Mais j'attends de vos prières que vous les couivertissiez en remèdes salutaires. Parmi les médicameats, il en est de doux, d'autres qïiiont de k force, voire même de l'amertume. Et pourtant iLs ont tous leur vertu relative, pourvu qu'on les emploie avec mesure et en temps opportun (1). »

Après cet exorde inspiré par la circonstance, Origène résume en peu de mots le commencement du premier livre <ies Rois, que le lecteur venait de réciter. Cette narration une fois achevée, il se lance immédiatement dans l'interprétation allégorique,, pour chercher sous la lettre simple et nue toute une série d'applications morales. « 11 y avait un homme de Ramatha. » Qu'est-ce à dire, « un homme, » s'écrie le subtil interprète? Tant que nous restons esclaves du péché, nous ne sommes pas ua, mais plusieurs. Nous passons tour à tour de la tristesse à la joie, de l'inquiétude au calme, du soin de nos intérêts spirituels à la recherche des richesses et de la gloire. Le disque de la lune n'est pas plus changeant que notre cœur livré aux mille passions qui l'agitent. Seul, le juste est toujours le même; il participe de l'immutabilité divine; il n'a qu'une pensée, qu'un sentiment, qu'une volonté: bref, il y a unité parfaite dans sa personne comme dans sa vie. Certes, l'idée est belle, bien que le texte ne se prête guère de lui-même à de pareils développements. Le prédicateur continue sur ce ton. « Il y avait un homme de la montagne d'Ephraïm. » Le juste ne vient donc pas de la vallée, ni d'aucun lieu inférieur; il descend de la montagne, des sommets où Dieu réside. Et encore, de quelle montagne ? Ephraïm signifie « un mont fertile. » Les hauteurs d'où descend le juste sont fécondes en fruits. Aussi le juste dont parle l'Ecriture est-il appelé Helchana, c'est-à-dire « possession de Dieu. » En effet,

(l) Inlib. Regum, hom. I, n^ l.

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l'homme qui ne se divise pas d'avec lui-même, qui persévère dans l'unité du bien, cet homme-là est une possession de Dieu, et non pas des démons. L'Ecriture ajoute que Helchana avait deux femmes, Anna et Phénenna. Mais ne nous arrêtons pas à la surface du texte. Phénenna veut dire <( conversion; » Anna signifie «grâce. » Quiconque veut devenir une «possession de Dieu », doit s'unir à ces deux épouses, et arriver à la conversion par la grâce. Les fruits de ce double mariage spirituel seront les œuvres de la justice et de la sainteté.

J'abrège, Messieurs, pour ne pas fatiguer votre attention. D'après ce que nous venons de dire, vous voyez déjà quelle marche Origène avait coutume de suivre dans ses homélies. En dehors de toute ordonnance régulière, et sans s'astreindre à aucune division bien marquée, il expliquait TÉcriture sainte verset par verset, s'efTorçant d'en tirer tout ce qu'elle renfermait, soit au sens littéral, soit au sens mystique. Parfois il s'interrompait, pour exhorter ses auditeurs à joindre leurs prières aux siennes dans le but d'obtenir l'intelligence de quelque passage plus difficile. Ce qu'on remarque surtout, c'est le soin qu'il prend de ramener leur attention sur leur propre état moral. De là ces apostrophes fréquentes, qui mettent directement en cause toute l'assistance, avec ses vices et ses passions, en même temps qu'elles donnent au discours plus de mouvement et de vie. Sans cette communication immédiate de l'orateur avec l'assemblée, l'homélie ressemblerait trop souvent à un commentaire pur et simple du texte biblique. En général les péroraisons d'Origène sont assez brusques; elle se bornent d'ordinaire à une prière ou à une courte application morale. Ainsi, dans la IX* homélie sur la Genèse, après avoir rappelé que la postérité d'Abraham finit par occuper le territoire de ses adversaires, il conclut en ces termes :

« Mais de quoi m^ servirait-il que la semence d'Abraham,

OU le Christ, eût subjugué les villes ennemies, si ma cité ne faisait point partie de son héritage? si dans la cité de mon âme, qui est la cité du grand roi, ni ses lois ni ses institutions n'étaient respectées? De quoi me servirait-il que le Christ eût soumis le monde entier, et réduit en son pouvoir les forteresses de ses ennemis, s'il ne parvenait également à vaincre ses adversaires en moi-même, et à détruire la loi de mes membres qui répugne à la loi de mon intelligence et me rend l'esclave du péché? EfTorçons-nous donc chacun de procurer au Christ, dans notre corps et dans notre âme, le triomphe sur ses ennemis, afin qu'après les avoir subjugués et vaincus, il conquière la cité de notre âme. Ainsi partagerons-nous avec lui une gloire resplendissante comme les étoiles du ciel, en sorte que, nous aussi, nous recevrons la bénédiction d'Abraham par le Christ Notre-Seigneur, à qui est l'honneur et la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il (1). »

Cette formule termine presque toutes les homélies d'Origène; quand il l'omet, c'est pour la remplacer par une autre équivalente (2). Si, après avoir décrit les formes extérieures de cette prédication, nous voulons en pénétrer l'esprit, nous trouverons que jamais orateur chrétien n'a mieux compris la transformation qui s'opère dans l'homme sous l'influence évangélique. Dans cette partie de ses œuvres, Origène envisage le christianisme comme un principe de vie énergique et fécond, qui doit s'étendre à toute l'activité humaine, pour l'élever et la parfaire. L'une de ses préoccupations, c'est que les fidèles oublient trop souvent la distance qui sépare le Nouveau Testament de l'Ancien, et le degré de perfection

(1) In Genesim, hom. IX, n» 3.

(2) Dans la XVII* homélie sur la Genèse ^ on ne rencontre aucune formule de ce genre. Ailleurs, Origène termine de la sorte : « Par le Christ Nptre-Seigneur et par son Esprit saint. A lui la gloire dans l'éternité. » (In Genesim, hom. II). Item in Levit., hom. I.

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supérieur auquel doit aspirer le chrétien. Aussi ne néglige-t-il rien pour rappeler aux disciples de l'Évangile la sainteté de leur vocation. Ses homélies sont une déclaration de guerre perpétuelle à tout ce qui peut altérer la pureté d'une âme créée à l'image de Dieu et réformée par le Christ. Cette grande sévérité de langage n'avait rien de surprenant chez un homme auquel ses mœurs austères donnaient le droit de censurer les vices de ses contemporains. On a voulu voir de l'aigreur ou de l'animosité dans certains passages où Origène s'élève fortement contre l'avarice et l'ambition de quelques évoques de son temps (1) ; mais il m'est impossible d'y trouver autre chose que les sentiments d'un saint prêtre qui, pour me servir de ses expressions, envisageait le pouvoir spirituel comme un service ou un ministère, et non pas comme une domination mondaine (2). Dans sa. XV homélie sur Jérémie, il ne craint pas de s'en expliquer devant le peuple, à propos de ce texte : Cleri eorum non proderunt eîs; et bien qu'il ne prenne pas les paroles du prophète dans leur sens littéral, la leçon qu'il en tire ne perd rien de sa justesse :

« Ces paroles peuvent nous servir à nous comme à vous, si nous méditons ce qui est écrit, à nous qui vous sommes préposés dans ce rang de la cléricature auquel plusieurs veulent arriver. Sachez donc que la cléricature ne sauve point par elle-même ; il y a des prêtres qui périssent, comme il est des laïques qui arrivent à la béatitude. Puis donc qu'il s'en trouve dans le clergé qui ne vivent pas de manière à profiter de leur état et à lui faire honneur, certains exégètes leur ont appliqué à bon droit le mot du prophète. Ce qui leur servira, ce n'est pas de siéger dans l'assemblée des prêtres, mais de mener une vie conforme à leur rang, sui-

(1) In Joanaem, X, 16; In Matth., XI, 9; XVI, 8; In Isaïam, hom. VI, n» I.

(2) In Isaïam, hom. VI, n» 1.

vant les préceptes du Seigneur. Non pas que l'Ecriture ne vous exhorte, vous aussi, à bien vivre, mais le châtiment croît avec la puissance, s'il faut ainsi parler. Il sera plus exigé de moi que d'un diacre, plus d'un diacre que d'un laïque. Que sera-ce de celui qui, au-dessus de nous tous, occupe le sommet du pouvoir ecclésiastique (1)? »

C'est ainsi qu'Origène comprenait le devoir dans les différentes conditions de la vie; dès lors il lui était permis d'exiger des autres ce qu'il pratiquait lui-même. Toutes ses homélies témoignent de ce sens profondément chrétien, qui montre à quel point l'Evangile avait pénétré son âme. C'est l'homme intérieur qu'il s'attache à cultiver par ses instructions, de telle sorte que l'union intime du fidèle avec Dieu devienne le fondement inébranlable de l'activité morale. Pour lui, la justice extérieure et légale n'a pas grande valeur, si elle ne jaillit du dedans comme l'expression d'une âme qui s'est attachée à Dieu par le lien de l'amour. Voilà pourquoi il applique tant de fois aux rapports du fidèle avec le Christ ces images d'époux et d'épouse, qu'un rationahsme vulgaire trouverait trop mystiques, mais qui rendent à merveille ce qu'il y a de profond et de délicat dans la psychologie chrétienne. Ces exhortations à la pureté intérieure partaient d'une haute idée de l'homme, de sa vocation et de ses devoirs. Le langage de l'orateur prend des teintes ravissantes, chaque fois qu'il s'agit de l'image de Dieu que nous portons en nous, et dont les traits doivent resplendir dans toute leur beauté. On ne se lasse pas de citer ces pages dont la couleur morale répond si bien aux instincts les plus élevés de l'âme humaine :

« A vous de faire briller dans votre âme l'image céleste. C'est l'image dont le Père disait à son Fils : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. Le Fils de Dieu est

(1) In Jeremiam, hom. XI, n» 3.

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le peintre de ce tableau; et parce qu'elle est due à un tel pinceau, l'image peut être obscurcie par la négligence, mais non effacée par la malice. Vous avez beau la couvrir d'une couche de terre, l'image de Dieu reste en vous. Quand la volupté vous aveugle, vous mêlez à cette image une couleur terrestre; vous en en ajoutez une autre dans les moments où les convoitises de l'or bouillonnent en vous ; puis, une troisième, si vous cédez aux ardeurs sanguinaires de la vengeance. Orgueil, impiété, tous les genres de malice sont autant de couleurs diverses que vous ramassez pour peindre en vous une image terrestre, qui n'est pas celle de Dieu. C'est pourquoi nous devons prier Celui qui nous dit par son prophète : « Voici que je dissipe vos iniquités comme un nuage, et vos péchés comme un brouillard. » Après qu'il aura effacé toutes ces couleurs que la méchanceté avait répandues sur votre âme, alors resplendira en vous l'image que Dieu y a créée (1). »

A côté de cette première métaphore, l'imagination féconde d'Origène lui en suggère une autre non moins frappante. Chacun de nous, dit-il, écrit dans son âme, et Dieu y écrit également. Nous y écrivons de notre propre main la cédule de nos péchés, tandis que la lettre du Christ s'imprime sur les tables charnelles de notre cœur, non avec de l'encre, mais avec l'Esprit du Dieu vivant. Cette cédule, qui contenait le montant de notre dette, le Christ l'a attachée à sa croix ; les eaux du baptême l'ont effacée. Cessez donc d'écrire de nouvelles cédules ; ne relevez plus ce qui est détruit, bornez-vous à la lettre de Dieu, à l'Écriture de l'Esprit saint (2). Origène excelle dans ces comparaisons si propres à saisir l'esprit de l'auditeur et à mettre en relief une leçon morale. La nature et la société lui fournissent à chaque instant des images qu'il applique avec un rare bonheur. Par là

(1) In Genesim,hoin. XIII, 4.

(2) ïbid.

ses prédications prennent une forme éminemment populaire, bien que l'orateur y développe les plus hautes vérités de la religion. Même lorsqu'il traite les matières les moins faciles à comprendre, il sait se maintenir à la portée du peuple en établissant avec autant de finesse que d'à-propos les rapports qui peuvent exister entre l'ordre sensible et l'ordre spirituel. Veut-il montrer qu'il est des péchés dont la guérison ne saurait être obtenue qu'après une pénitence prolongée, il cherche dans les désordres du corps humain un exemple pour éclaircir sa pensée :

« Lorsqu'un corps reçoit une blessure, qu'un os s'y brise, ou que des nerfs s'y déchirent, il suffit d'une heure pour amener tous ces accidents ; mais que la guérison est lente ! Quelle suite de douleurs et de tortures ! Outre les tumeurs qui se forment à l'endroit de la plaie, tout le reste du corps est en souffrance. Supposez maintenant que la même blessure, que la fracture se renouvelle, et à la même place, quel supplice pendant toute la durée du traitement ! Que de temps ne faudra -t-il pas pour que le malade recouvre la santé? Et même admettons qu'il puisse être rétabli, son corps n'en demeurera pas moins affaibli ou défiguré par une cicatrice. Passons maintenant du corps à l'âme. Chaque fois que l'âme pèche, elle reçoit une blessure ; les péchés sont autant de traits et de glaives qui la déchirent. Voilà pourquoi l'apôtre nous exhorte à nous armer du bouclier de la foi, contre lequel viendront s'éteindre tous les traits enflammés du malin esprit. Vous voyez donc que les péchés sont autant de traits du démon dirigés contre Tâme. Mais l'âme n'est pas seulement exposée à recevoir ces traits; pour elle aussi il y a des fractures du pied, car l'ennemi lui tend des filets et cherche à la supplanter. Concluez de là ce qu'il faut de temps pour guérir de pareilles plaies. Oh! si nous pouvions voir combien notre homme intérieur reçoit de blessures par chaque péché et à quel point il est meurtri par les mauvais

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discours ! N'avez-vous pas lu ces mots : a Ils disent que les glaives déchirent, mais non pas comme la langue. » L'âme est donc blessée par la langue, blessée par les pensées et les désirs mauvais ; elle est brisée et broyée par les œuvres du péché. Si nous pouvions voir toutes ces choses et sentir les cicatrices de l'âme ainsi déchirée, il est certain que nous résisterions au péché jusqu'à la mort. Mais, de même que les possédés du démon ou ceux dont l'esprit est égaré n'ont pas la conscience de leurs blessures, parce qu'ils sont privés du sens naturel, ainsi les convoitises du siècle et l'ivresse où nous entretiennent nos vices nous empêchentelles de comprendre ce que le péché inflige de meurtrissures à notre âme. Il est donc juste que le temps de la pénitence se prolonge en raison de la maladie qu'il s'agit de guérir, afin que les soins et les remèdes répondent à la gravité de nos blessures (1). »

Cette comparaison entre les plaies du corps et le péché est une de celles qui reviennent le plus souvent sous la plume d'Origène. Du reste, nous devons avouer qu'il se répète beaucoup, et que les mêmes idées comme les mêmes images se reproduisent trop fréquemment dans ses discours. Il ne pouvait guère en être autrement d'un homme qui a tant parlé et tant écrit. Ses adversaires n'ont pas manqué de blâmer en lui ce que saint Eustathe d'Antioche et saint Épiphane nomment « un bavardage sans mesure ». Théophile d'Alexandrie se joint à eux pour l'appeler « un semeur de paroles. » Ces jugements portent la trace d'une exagération manifeste. Si Origène abuse de son extrême facilité pour entasser volumes sur volumes, il ne mérite d'aucune façon ces qualifications odieuses. Il ne parlait jamais pour le vain plaisir de parler, et chacune de ses compositions a une véritable valeur. D'autre part, cependant, nous ferions preuve

(l) In Numéros, hom. VIII, n» 1.

d'une indulgence excessive en louant, avec Érasme, la brièveté et la concision de son langage ; tel n'est pas, tant s'en faut, le mérite du style d'Origène, qui se recommande par deux qualités dominantes : l'abondance et la clarté. On remarque de l'obscurité dans certaines parties de ses ouvrages; mais la faute en est chaque fois à quelque hésitation sur la doctrine et non au choix des expressions, toujours simples et d'une compréhension facile. S'il joignait à cette grande lucidité une diction plus sobre et plus ferme, aucun Père de l'Eglise grecque ne l'aurait surpassé comme écrivain ; mais il délaie sa pensée à force de la développer et de la retourner sous toutes les formes pour la rendre plus intelligible ; et, en voulant épuiser son sujet jusque dans les moindres détails, il devient diffus et verbeux. Huet attribue ces redondances à l'habitude de l'enseignement; j'aime mieux y voir l'effet d'une verve intarissable qui ne savait pas se renfermer dans de justes limites. L'homme qui avait besoin de sept secrétaires pour recueillir ses idées ne se donnait ni le temps ni la peine de les ramasser en quelques formules courtes et énergiques : le mot jaillissait avec la pensée, et ce jet rapide de l'improvisation ne permettait pas au discours de suivre une marche régulière et symétrique. Encore moins peut-il être question de recherche ou d'apprêt dans un style qui coulait de source et dont la spontanéité excluait tout calcul et toute préméditation.

Nous ne terminerons pas l'examen des homélies d'Origène sans faire remarquer l'accent de modestie et de piété qu'elles respirent. Cet esprit, si hardi dans ses spéculations philosophiques, est d'une réserve qui va jusqu'à la timidité devant les mystères de la parole sainte. C'est du Ciel qu'il attend l'intelligence du texte sacré, afin de pouvoir porter la lumière dans l'âme de ses auditeurs. Que de fois n'exprime-t-il pas ce sentiment au début ou dans la suite du discours, lorsqu'il se trouve en présence de quelque difficulté plus grave que

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d'ordinaire! Ces élévations vers Dieu, qui, sous forme de prière, viennent couper par intervalle le fil de l'homélie, ne pouvaientqu'impressionner vivement l'assemblée des fidèles. Je ne citerai qu'une de ces oraisons jaculatoires, dont le tour vif et gracieux prête tant de charme à la parole d'Origène. Après avoir expliqué le sens mystique des objets qui servaient à orner le tabernacle de l'ancienne loi, il s'interrompt pour jeter vers Jésus-Christ ce cri du cœur: « Faites, Seigneur Jésus, que je mérite de posséder quelque chose qui puisse contribuer à embellir votre tabernacle. Je souhaiterais, s'il était possible, qu'il y eût en moi de cet or dont on fait le propitiatoire, ou qui sert à couvrir l'arche et à fabriquer la lampe du sanctuaire. A défaut d'or, que ne puis-je du moins offrir un peu d'argent pour aider à construire les colonnes ou leurs bases? Sinon, rendez-moi digne de devenir une partie de cet airain dont se forment les anneaux du tabernacle et le reste des ornements que décrit la parole divine (1). .. » Cette pensée est aussi pieuse que délicatement rendue.

Parmi les orateurs sacrés, saint Jean Ghrysostôme est celui dont les homélies rappellent le mieux celles d'Origène. Nul doute que l'éloquent prêtre d'Antioche ne se soit formé sur le célèbre Alexandrin, dont il n'a cessé de défendre la mémoire, au risque de s'attirer à lui-même des reproches immérités. Malgré la distance qui sépare sur d'autres points ces deux esprits de trempe si différente, ils se sont rencontrés dans le ministère de la prédication, où l'un et l'autre se présentent à nous comme des modèles d'éloquence populaire. Cette abondance et cette clarté que nous signalions tout à l'heure chez Origène se retrouvent également dans l'orateur du v^ siècle; et il serait difficile de décider lequel des deux avait à son service une imagination plus

(1) InExodum, hom. XIII, 3.

riche et un esprit mieux orné. Quant aux qualités du cœur, il existe une rare analogie entre ces deux hommes à l'àme tendre et aimante. Ici, comme là, c'est le même accent de piété chrétienne, joint à une égale effusion de charité pour les âmes qu'ils étaient appelés à instruire et à toucher. Mais saint Jean Ghrysostôme a sur son devancier l'avantage de ne pas se perdre dans des raffinements de mysticité. Tout en faisant une part légitime à l'interprétation allégorique, il apprécie davantage la fécondité du sens littéral, ce qui donne à son enseignement plus de simplicité et de véritable force. Par là il a su éviter le défaut principal des homélies d'Origène, un penchant excessif pour des explications plus subtiles que fondées ; mais ce tort ne saurait nous faire oublier le mérite d'un recueil si précieux pour l'éloquence sacrée. Le chef des écoles d'Alexandrie et de Césarée a exercé une influence considérale sur la prédication chrétienne en Orient. L'homélie conserva ce ton de noble familiarité, ce caractère d'instruction pratique qu'il avait su lui donner. Ses œuvres formeront un vaste répertoire où viendront puiser tour à tour les orateurs de l'âge suivant, tels que saint Basile et saint Grégoire de Nazianne ; et si les Pères du IV® ou duv® siècle ont porté l'éloquence de la chaire à un plus haut degré de perfection, nous sommes obligés de constater qu'Origène leur avait servi de maître en leur préparant la voie par ses immortels travaux sur l'Ecriture sainte.

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