‹ OrigèneChapitre 9 sur 32 · VINGT-HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-HUITIÈME LEÇON

Œuvres morales d'Origène. — Le traité de la Prière. — Plan de l'ouvrage. — Objections du rationalisme contre la prière. — Dispositions que Ton doit apporter à cet exercice religieux. — Dogme de l'intercession des saints. — Ordre des prières dans l'accomplissement de l'action liturgique. — Explication de l'Oraison dominicale. — Renseignements précieux que fournit cet ouvrage sur les coutumes de l'Église primitive. — Doctrine d'Origène sur la justification. — Sa théorie des sacrements. — Le Baptême. — L'P^xtrème-Onction.

Messieurs,

Aux homélies d'Origène se rattachent directement ses œuvres morales. L'éloquent prédicateur ne se bornait pas à développer les préceptes de l'Evangile dans la chaire chrétienne; il complétait par ses écrits ce qu'il enseignait de vive voix. Ici vient se placer en première ligne cette série de lettres, au nombre de plus décent, qu'Eusèbe avait recueillies avec un soin religieux et dont la plupart tendaient à fortifier les âmes dans la pratique du bien (1). Malheureusement, sauf quelques rares débris, ce précieux trésor n'est pas arrivé jusqu'à nous. Mais, pour juger du ton général de ces exhortations, il nous suffira d'étudier deux opuscules , composés sous forme de lettres à Ambroise, le Traité de la prière et l'Exhortation au martyre. En nous permettant d'admirer le talent d'Origène sous une nouvelle face, la première de ces deux pièces nous fournira l'occasion d'examiner sa doctrine sur la prière et sur les sacrements.

(1) Eusèbe, H., E. YI, 36, 39.

502 OEUVRES MORALES d'ORIGÈNE

Comme je viens de le dire, le Traité de la prière est adressé à Ambroise, ce généreux protecteur et cet ami fidèle du catéchiste alexandrin. Au nom d'Ambroise se trouve joint celui de Tatiana, sa sœur, dont l'auteur célèbre la haute piété et la force d'âme (1). Quant à la date du livre, il est assez difficile de la préciser. En tout cas, Origène avait déjà écrit ses commentaires sur la Genèse, dont les huit premiers tomes seuls remontent à son séjour d'Alexandrie (2). L'âge avancé qu'il prête à la sœur de son ami semble également un indice qui nous éloigne des premières années de sa carrière pour nous reporter à une époque postérieure. D'aulre part, la fermeté du style et de la pensée, une certaine sobriété relative dans les développements, plus d'attention donnée au sens littéral, tout nous autorise à reculer la composition de l'ouvrage dans la dernière période de la vie d'Origène.

Ce n'est pas la première fois que nous rencontrons sur notre chemin un traité de la prière. Tertullien et saint Cyprien nous avaient offert l'un et l'autre une dissertation de ce genre (3). L'œuvre d'Origène est conçue d'après le môme plan, bien que je n'hésite pas à la placer au-dessus du travail des deux Africains, tant pour l'unité de l'ensemble que pour la richesse des détails. C'est une paraphrase du Pater (xxii-xxxi), précédée et suivie d'excellentes réflexions sur les qualités et les conditions de la prière (i-xxii; xxxi, xxxiii). Après un exorde oii il rappelle que la grâce de Jésus-Christ a mis en notre pouvoir quantité de choses naturellement impossibles, le moraliste chrétien applique ce

{\) De Orat., II, xxxin. L'étroite liaison que les paroles d'Origène supposent entre Ambroise et Tatiana porterait à croire qu'ils étaient unis par les liens du mariage; mais cette conjecture s'évanouit devant la lettre à Jules Africain, où nous lisons que l'épouse d'Ambroise s'appelait Marcella (xvi).

(2) De Orat., XXIII. Eusèbe, H. E., VI, 24.

(3) Voir Tertullien, leçon XVIII» ; saint Cyprien, leçon XV».

principe à la prière (1). Gomment faut-il prier et quel doit être l'objet de nos prières? Telle est la double question que l'Evangile a résolue. Bien plus, comme dit l'apôtre, l'Esprit de Dieu lui-même prie en nous, inspire et règle chacune de nos demandes (2). D'après les Ecritures, la prière est une sorte de vœu ou de consécration à Dieu {làxri), un acte par lequel nous lui promettons de faire tel ou tel sacrifice en retour des biens qu'il nous accorde (3). Ici, Origène venait se heurter dès le début aux objections ordinaires des incrédules contre l'efficacité de la prière. Ambroise les avait formulées avec autant de précision que de clarté dans la lettre à laquelle répond cet écrit. Dieu connaît tous nos besoins, par conséquent il est inutile de les lui exposer ; d'autre part, sa volonté est immuable, dès lors nos prières ne sauraient rien y changer (4). Vous retrouvez là toutes les difficultés que le rationalisme a soulevées sur cette matière, depuis Maxime de Tyr jusqu'à Kant. La réponse d'Origène est aussi nette que sensée. Après avoir montré que l'homme diffère du reste des créatures terrestres par la raison et par la liberté, il explique très bien comment l'efficacité de la prière se concilie avec l'immutabilité divine :

« Puis donc que notre libre arbitre se porte par une infinité de mouvements, soit vers la vertu, soit vers le vice, pour accomplir le devoir ou pour le transgresser, il faut nécessairement que, depuis la création et la constitution du monde. Dieu connaisse ces choses avec tout le reste, avant qu'elles arrivent et telles qu'elles seront. Dès lors il agit en conséquence (à/oÀouôwç) de nos œuvres qu'il prévoit, disposant les événemenis de manière que l'action de

(1) De Orat., I.

(2) Ibid., II.

(3) Ibid., III, IV.

(4) Ibid., V.

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la Providence réponde à chacun de nos libres mouvements, selon nos mérites et d'après l'enchaînement des choses futures. Non pas que la prévision divine soit la cause de tout ce qui doit arriver, des actes auxquels nous nous décidons par l'impulsion de notre volonté. Lors même que, par impossible, Dieu ne connaîtrait pas l'avenir, nous ne cesserions pas pour cela de faire ce que nous faisons, de vouloir ce que nous voulons. L'eflet de la prescience divine, c'est de faire rentrer chacune de nos actions libres dans le plan providentiel pour assurer l'ordre et l'harmonie de l'univers. Si donc Dieu a prévu tout ce que nous ferions, sa providence a dû diriger le cours des événements en raison de nos actes. L'objet de nos prières, nos dispositions, notre confiance, nos désirs, voilà autant de particularités qui, connues d'avance, ont influé sur l'arrangement général. Dieu s'est dit : J'exaucerai tel homme dont je prévois les prières assidues; tel autre, au contraire, je ne l'exaucerai pas, soit pour cause d'indignité, soit parce que sa demande aura pour objet ce qu'il ne lui serait pas avantageux d'obtenir et ce qu'il ne me conviendrait pas de lui accorder; ou enfin, j'exaucerai une partie de sa prière et je rejetterai l'autre. Et qu'on ne se laisse pas troubler par la pensée que Dieu, ne pouvant se tromper dans sa connaissance de l'avenir, imprimerait ainsi aux choses humaines le caractère de la nécessité. Notre réponse est toute simple : Dieu sait nécessairement ce que l'homme voudra librement, soit en bien, soit en mal(l). »

Le caractère libre de l'acte humain est donc compris dans la prévision divine non moins que l'acte lui-même. Dieu sait de toute éternité que tel homme priera dans telles conditions, sans y être contraint ni nécessité d'aucune manière; par conséquent, de toute éternité aussi, il décrète

ii)De Orat.,\L

l'effet de la prière et dispose le cours des événements de façon à produire ce résultat. Pour qui admet la science et la puissance infinies de Dieu, il ne saurait y avoir de contradiction entre deux faits dont l'un implique l'autre. La prière peut devenir efficace sans que la volonté de Dieu cesse d'être immuable, puisque la prière, comme toutes nos actions libres, était éternellement présente à la pensée divine et que cette vue infaillible de l'avenir a servi de règle au plan providentiel. Celui qui exauce nos demandes est celui-là même qui les a connues d'avance et dont la sagesse souveraine a combiné et arrangé toutes choses en prévision de nos actes futurs (1). Sans doute Dieu n'ignore aucun de nos besoins spirituels ou corporels, et la prière ne saurait avoir pour but de lui révéler une situation quelconque. Mais en faisant de la demande la condition du bienfait, l'arbitre de nos destinées a voulu que l'homme sentît sa dépendance par l'aveu de sa faiblesse, qu'il comprit d'autant mieux la gratuité du don divin, et qu'ainsi la prière, sortant de son cœur comme l'expression de la confiance et de l'humilité, lui fournît le moyen de faire éclater tous les sentiments religieux de son âme ; car, suivant la remarque d'Origène, indépendamment de ses effets ultérieurs, l'acte de la prière est déjà par lui-même d'une grande utilité pour celui qui l'accomplit avec les dispositions requises. « Supposons, ditil, que l'oraison n'ait d'autre résultat que de mettre l'âme dans un état agréable à Dieu, ce n'est pas un médiocre avantage pour la piété qu'une telle préparation. Ceux qui se livrent fréquemment à cet exercice savent par expérience combien il éloigne du péché et porte à la vertu. S'il suffit du souvenir d'un homme estimable et sage pour nous excitera l'imitation et pour arrêter notre mouvement vers le mal, quel secours ne puisera pas dans le souvenir du Père

(1) Voyez Tertullien, leçon XVIII, p. 409 et ss.

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de toutes choses l'homme persuadé qu'il se trouve en la présence de Dieu et que Dieu entend sa prière (1) ? »

Origène part de là pour déterminer les conditions d'une prière vraiment efficace. Il n'a pas de peine à démontrer par l'Ecriture sainte qu'on doit apporter à cet exercice religieux un cœur pur, une âme dégagée des préoccupations terrestres et fermée à tout sentiment de haine ou de vengeance (2). Quand nous prions dans de telles dispositions, le Fils de Dieu prie avec nous, car il est notre médiateur, notre avocat après du Père, le grand-prêtre qui reçoit et présente nos oblations (3). Ce n'est pas le Christ seulement qui prie avec nous, mais encore les anges « et les âmes des saints qui se sont endormis du sommeil de la mort. » On voit par là combien les protestants s'éloignent des sentiments et de la pratique de l'Église primitive en rejetant le dogme de l'intercession des saints. Après avoir cité les passages de la Bible qui nous montrent l'archange Raphaël offrant au Seigneur les prières de ïobie et de Sara, Jérémie priant pour le peuple et pour la cité sainte, Origène prouve à quel point il serait absurde de refuser aux bienheureux un pouvoir qu'ils avaient déjà sur cette terre. « Ici-bas, dit-il, les saints ne voyaient Dieu qu'à travers un miroir et dans des énigmes, tandis qu'au ciel ils le contemplent face à face ; comment dès lors ne pas étendre cette analogie aux autres vertus, puisque la vie future a pour effet de les perfectionner toutes? Or, l'une des principales vertus, suivant la parole divine, c'est la charité à l'égard du prochain. Cette charité envers l'humanité militante doit nécessairement être plus vive dans les saints que dans des âmes encore assujetties aux faiblesses humaines et obligées de combattre à leur tour. Ce n'est pas aux limites de la vie présente que s'arrête

(l)De Orat., VIII.

(2) Ibid., IX.

(3) Ibid,, X.

cette loi de la fraternité : si l'un des membres souffre, tous les autres souffrent en même temps, et si l'un des membres reçoit de l'honneur, tous les autres s'en réjouissent avec lui. A ceux-là aussi qui déjà sont sortis de cette vie, la charité doit faire dire : J'éprouve de la sollicitude pour toutes les éghses. Qui est faible sans que je sois faible avec lui? Qui est scandalisé sans que je brûle (1)? » 11 serait difficile de mieux préciser le dogme de la communion des saints et de marquer avec plus de force les relations qui existent entre l'Eglise militante et l'Eglise triomphante ; car dans la pensée d'Origène il ne s'agit pas seulement d'une intercession générale des saints pour tous leurs frères encore engagés dans les combats de la vie terrestre. Ce sont nos besoins individuels que nous leur exprimons par la prière et dont ils se font les interprètes auprès de Dieu : « Au moment même de la prière, les anges, avertis des besoins de celui qui prie, emploient tout leur pouvoir suivant l'ordre général qu'ils en ont reçu... L'ange de chacun contemplant la divinité de notre Créateur, prie avec nous (oruv£Ù5(^£Tai) et travaille avec nous ((yufXTrpàxTet) selon nos forces, pour assurer l'effet de nos prières (2). »

A mesure que nous avancerons dans l'examen du Traité de la prière, nous verrons combien ce livre répand de lumières sur les doctrines et les coutumes de l'Eglise primitive. Autant le théologien du m® siècle met de soin à décrire les dispositions morales que l'on doit apporter à ce grand acte de la vie religieuse, autant s'efforce-t-il de prêter à l'oraison un caractère spiritualiste lorsqu'il s'agit d'en déterminer l'objet. Les choses matérielles et terrestres ne sont que l'ombre des choses spirituelles et célestes ; il faut donc demander avant tout à Dieu les biens de l'àme, le reste sera

(l)/>e Orat., XI.

(2) Ibid.

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donné par surcroît comme l'ombre suit le corps (1). Quant aux formes de la prière, Origène en distingue quatre, qui répondent à diverses locutions employées par saint Paul. Celui qui sent tout le poids de sa misère prie Dieu de subvenir à ses besoins (SsYictç). Son âme s'est-elle élevée à de plus hautes pensées, il glorifie Dieu dans ses prières {n^oQiuy^ri). A mesure que sa confiance augmente avec l'amitié divine, ses supplications deviennent plus continues et plus ferventes (evTsu^tç). Enfin, la conscience des bienfaits reçus provoque en lui l'action de grâces (eu^r^apiaxia) (2). Vers la fin du traité, l'auteur assigne un autre rang à ce qu'il appelle les formules topiques de la prière (tottoi). C*est d'abord la glorification de Dieu par le Christ dans l'Esprit saint (So^oXûYia); après la doxologie vient l'action de grâces (suj^apicTTia) pour les bienfaits communs à tous ou particuliers à chacun ; suit la confession des péchés (EÇoj^xoXoyrjOtç) , dans le but d'obtenir la rémission des fautes passées et un préservatif contre les rechutes; à l'exomologèse succède la demande proprement dite {odxr\mç) pour soi-même et pour tous, pour ses proches et ses amis; enfin, la prière se termine par où elle a commencé et redevient une doxologie, une glorification du Père par le Fils dans l'Esprit saint (3). Tel est, en efl'et, l'ordre dans lequel l'Eglise a disposé les prières qui accompagnent l'action liturgique : les paroles d'Origène renferment une allusion manifeste à l'office divin tel qu'on le célébrait de son temps, et il n'est pas difficile de retrouver dans les parties de la Messe les formes qu'il attribue à la prière, soit publique, soit privée.

Un seul trait pourrait choquer dans cette analyse de l'acte religieux par excellence. En recherchant à qui doit s'adresser la prière, dans le sens le plus élevé du mot (7rpo(7£u/i4),

{1} De Ora<.,XIV-XVIlI.

(2) Jhid., XIV. Item, in Psalm., XXVII, ad versum 2.

(3) ibid., XXIII.

Origène semble restreindre au Père seul cet hommage suprême. Nous retrouvons ici l'insistance quelque peu excessive avec laquelle il appuie sur la subordination des personnes divines (1). Mais si le langage qu'il emploie à ce propos n'a pas toute la correction désirable, la doctrine ellemême ne mérite pas les reproches qu'ont articulés Théophile d'Alexandrie et d'autres écrivains. Origène ne veut pas qu'on prie le Père et le Fils séparément ou au pluriel , comme si c'étaient deux Dieux dideranl l'un de l'autre; ces idées païennes, il cherche à les écarter par tous les moyens possibles. Nos prières, dit-il, doivent s'adresser au Père, mais par le Fils et dans l'Esprit saint. Le Sauveur lui-même nous a indiqué cette formule en disant : « Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous l'accordera. » C'est donc par le Fils et avec le Fils (ixsxi xai Sià) qu'il faut prier le Père; car le Fils est notre avocat auprès du Père, le grand-prêtre par les mains duquel passent nos offrandes et nos vœux. En adressant nos prières au Fils pris isolément et abstraction faite du Père, nous donnerions à entendre qu'il y a deux divinités (2). Je ne crois pas, Messieurs, qu'il soit possible de se méprendre sur la véritable pensée de l'auteur, pour peu qu'on ait égard à la suite du discours. Évidemment, Origène envisage ici le Yerbe quant à sa nature humaine et à sa fonction de médiateur entre Dieu et les hommes : de là les expressions de « pontife » et « d'intercesseur » (ap;^t£peuç, TcapaxV^xoç) qu'il répète à plusieurs reprises dans ce passage dont on a tant abusé. Est-ce que l'Eglise ne termine pas toutes ses oraisons par cette clausule : Per Dominum nostrum Jesum Christum Filium tuum, etc? Dira-t-on que par là elle veut établir une inégalité entre le Père et le Fils? Assurément non. Si donc la

(1) Voir 1. XII, XIII, Doctrine d'Origène sur la Trinité, p. 842, 267.

(2) De Orat., XV, XVI. Item, contra Celsum, V, 4 ; VIII, 13.

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terminologie d'Origène paraît dure et peu mesurée, on est obligé de reconnaître que l'idée elle-même ne prête le flanc à aucune objection sérieuse.

Après avoir enseigné à Ambroise et à Tatiana comment il faut prier et quel doit être l'objet de nos demandes, le moraliste chrétien explique verset par verset l'Oraison dominicale ; c'est la deuxième partie de sa lettre. Avec l'esprit d'observation qui le distingue, il signale les différences de détails que présente le texte de saint Matthieu comparé à celui de saint Luc, en ajoutant que saint Marc passe entièrement sous silence ce précepte du Seigneur (1); puis il commente le Pater d'après la version de saint Matthieu. A l'exemple de Tertullien, il voit dans le mot Notre Père toute la distance qui sépare l'Ancien Testament du Nouveau. Bien que Tidée de la paternité divine ne fût pas complètement absente du code mosaïque, elle s'effaçait néanmoins derrière la notion de Dieu envisagé comme le souverain maître de toutes choses; en s'incarnant au milieu de nous, le Fils nous a rattachés au Père par une relation plus étroite : frères de Jésus-Christ, images de l'image divine, nous recevons par la communication de l'Esprit saint le titre d'enfants adoptifs. Quant à ces mots : qui êtes au ciel, on ne doit pas se figurer que Dieu soit contenu dans un lieu ; esprit infini, il embrasse toutes choses par l'ineffable vertu de sa divinité (2j. Les trois premières demandes de l'Oraison dominicale sont exprimées dans la forme optative. Souhaiter que le nom de Dieu soit sanctifié, c'est désirer que les perfections divines reluisent de plus en plus dans les créatures appelées à exalter leur auteur par leur participation à sa puissance et leur soumission à ses ordres; car le nom résume l'ensemble des propriétés qui distinguent un être (3). En demandant

{!) De Oral., XVIII.

(2) Jbid., XXII, XXIII.

(3) De OraL, XXIV.

l'avèiiement du règne de Dieu, nous exprimons le vœu que sa domination s'établisse dans notre âme sur les ruines de la mort et du péché, car le royaume de Dieu est en nousmêmes (1). C'est dans l'explication de la troisième demande qu'Origène déploie toute la souplesse de son talent. D'abord, il prend les mots dans leur sens propre et obvie. Les hommes doivent remplir la volonté de Dieu sur la terre, comme les anges et les bienheureux l'accomplissent au ciel. Mais cette première interprétation est loin d'épuiser la fécondité du texte. Par le ciel on peut entendre le Christ, et par la terre l'Église : de même que le Christ a exécuté fidèlement les ordres de son Père, ainsi faut-il que chaque membre de l'Église imite cette soumission parfaite en ne faisant qu'un avec le Fils de Dieu. Enfin ce n'est pas sans motif que l'on rangerait sous le mot « terre » les hommes terrestres ou les pécheurs, et sous le mot « ciel » les hommes déjà purifiés de leurs vices. Nous désirons que les premiers finissent par ressembler aux seconds, de telle façon que tout ce qui est matériel ou terrestre devienne spirituel et céleste (2). Quant à l'objet de la quatrième demande, Origène l'étend avec raison à la nourriture de l'âme ; mais c'est à tort que, dans son ardeur à vouloir spiritualiser le texte, il exclut le pain matériel comme peu digne d'être compris dans une prière si élevée. Le mot èrtouctoç, qu'emploient également saint Matthieu et saint Luc, signifie tout simplement « ce qui est nécessaire pour la subsistance. » Or, il est certain que l'âme a besoin de subsister comme le corps, et par conséquent elle doit avoir sa nourriture propre, adaptée à sa nature spirituelle. Cet aliment, c'est la parole de Dieu et l'eucharistie, ainsi qu'Origène le montre avec beaucoup de justesse ; mais rien n'autorisait le subtil interprète à traiter d'erreur

(1) Ibid., XXV.

(2) Ibid., XXVI.

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(•];£u5oSo;ia) le sentiment de ceux qui embrassent dans une seule et même demande les biens du corps et ceux de l'âme (1). Il y a là une de ces exagérations qui s'expliquent par le penchant extrême de l'auteur vers l'allégorie.

Nous ne trouvons aucune trace de cette tendance dans l'explication des trois dernières demandes de l'Oraison dominicale; tous les mots y sont pris dans leur sens naturel. Nous avons des dettes envers l'humanité en général, envers nos concitoyens, envers nos parents et tous ceux qui nous sont unis par les liens du sang ou de l'amitié; à plus forte raison sommes-nous les débiteurs de Dieu qui nous a créés, du Christ qui nous a rachetés de son sang. Cette dette grossit avec le bienfait : elle est plus considérable pour l'évêque que pour le prêtre, pour le prêtre que pour le diacre, et ainsi de suite. Les autres, à leur tour, ont des dettes envers nous, d'après les relations qui nous unissent à eux. Ne soyons pas trop prompts à les réclamer, nous qui mettons tant de lenteur à nous acquitter envers Dieu, le créancier suprême. Gela ne veut pas dire, reprend le moraliste, que les prêtres, investis des pouvoirs du pardon, doivent remettre les péchés indistinctement et ranger les grands crimes sur la même ligne que les fautes légères. Excellente maxime, qu'on a eu tort de reprocher à Origène, comme s'il avait voulu restreindre par là le pouvoir des clercs, tandis qu'il se borne à exiger pour de graves méfaits une pénitence plus longue et plus laborieuse (2). Nous ne pouvons pas, dit-il avec non moins d'exactitude, en expliquant la sixième formule, éviter toutes les tentations : la vie de l'homme sur la terre est un combat perpétuel ; ce que nous devons demander au Seigneur, c'est de ne pas nous laisser succomber à la tentation, car telle est la vraie signification du texte évangélique. D'ailleurs, ces épreuves ont leur utilité, elles montrent ce

(1) De Orat., XXVlI.

(2) Ibid., XX Vil l.

que nous valons et servent à manifester nos sentiments les plus intimes (1). Quant à ces mots : « Délivrez-nous du mal »,ils présentent le même sens que les précédents; aussi ne les trouvons-nous pas dans saint Luc. Dieu nous délivre du mal, non pas en éloignant de nous tous nos ennemis, mais en nous donnant, par sa grâce, la force de les vaincre (2). Cette analyse serait parfaite si l'auteur n'y mêlait ses idées sur la préexistence des âmes et sur les épreuves successives, ce qui montre une fois de plus qu'à aucune époque de sa carrière il n'a su se dégager entièrement d'une théorie préconçue.

A la suite de cette paraphrase du PateVy Origène revient sur les dispositions que l'on doit apporter à l'acte de la prière. Il les résume dans une page aussi reuiarquable par l'élévation des sentiments que par la fermeté du style :

« Voulez-vous que votre attention se soutienne dans le cours de l'oraison? Recueillez-vous d'abord et composez votre âme. Bannir tout sujet de trouble et d'inquiétude ; se pénétrer autant que possible de la majesté de Dieu en s'approchant de lui ; tenir pour une impiété l'attitude de quiconque paraîtrait en sa présence avec une mollesse et une négligence voisines du mépris ; écarter avec soin toute pensée étrangère; étendre l'âme avant les mains, si je puis m'exprimer ainsi, et élever l'esprit avant les yeux ; réveiller avant tout la haute partie de soi-même et la tenir debout en face du Seigneur; étouffer le sorf^^nir des injures reçues, pour que Dieu oublie dans la même mesure nos offenses envers lui et envers le prochain/ainsi que toutes les fautes dont nous avons conscience, tels sont les sentiments et les actes préparatoires qui assurent à la prière son mérite et ses effets (3). »

(1) De Orat., XXIX.

(2) Ibid., XXX.

3) Ibid., XXXI.

Tout en attachant la plus haute importance aux qualités intrinsèques de l'oraison, le moraliste chrétien ne néglige aucune des conditions extérieures ou matérielles de cet exercice religieux; et c'est ici que son ouvrage nous fournit des renseignements précieux sur les coutumes de l'Église primitive. Et d'abord, quant au maintien que l'on doit observer pendant la prière, Origène préfère à toute autre attitude celle du chrétien qui prie à genoux, les mains étendues et les yeux levés vers le ciel ; ce qui ne l'empêche pas d'admettre qu'on peut rester assis ou même couché en cas de faiblesse ou de maladie. Il reconnaît pareillement que tout lieu est propre à l'oraison, bien qu'il vaille mieux se choisir dans sa propre maison quelque endroit retiré, exempt de toute souillure et formant ainsi une espèce de sanctuaire; mais ce qui l'emporte sur tout autre local, c'est la maison où se réunissent les fidèles. Là se manifeste la puissance du Sauveur remplissant de son esprit les chrétiens rassemblés en son nom; là sont présents les anges, avec les âmes des défunts, en sorte que deux Églises s'y rencontrent, lune formée d'hommes mortels, l'autre d'esprits bienheureux. Comment une prière adressée à Dieu en telle compagnie ne serait-elle pas la plus fructueuse de toutes (1)? Origène ne juge pas indifférent de rappeler à ses lecteurs vers quel côté du ciel il convient de se tourner pendant la prière : regarder l'Orient, c'est saluer par un acte symbolique l'apparition du soleil de justice et de vérité. Yoilà pourquoi, dès l'origine du christianisme, on avait soin d'orienter les églises, ainsi que nous l'apprennent les Constitutions apostoliques (2). Il n'est pas moins intéressant de voir comment l'auteur distribue la prière le long de la journée. Différents passages de l'Ecriture sainte lui semblent indiquer que le chrétien doit

(1) De OraL, XXXI.

(2) L. II, C. 57; p. 724.

LA PRIÈRE ET LES SACllEMHNTS 215

s'acquitter de ce devoir au moins trois fois par jour, le matin, le soir, et à quelque heure intermédiaire (1). Mais du reste, conclut-il, la vie d'un vrai disciple de l'Evangile est une prière continuelle, en ce sens que toutes ses actions se rapportent à Dieu comme à leur fin dernière.

On voit par le Traité de la prière avec quelle finesse le docteur alexandrin analysait les divers actes de la vie chrétienne. En expliquant la quatrième demande de l'Oraison dominicale, il avait touché indirectement à la communion eucharistique. Cette méthode lui est familière chaque fois que son sujet le ramène vers ce qu'il y a de plus mystérieux dans l'économie du salut : il aime mieux procéder par voie d'allusion, que de montrer à découvert ce que la discipline du secret tenait sous le voile. De là vient, Messieurs, qu'il n'est aucun écrit d'Origène où sa théorie des sacrements se trouve exposée avec ensemble. Et cependant il importe beaucoup que nous connaissions son véritable sentiment sur ce point capital. D'abord, en ce qui concerne le préliminaire indispensable de la théologie sacramentelle, je veux dire la doctrine de la justification, ses idées me paraissent entièrement conformes à l'orthodoxie. S'il enseigne avec saint Panique l'homme est justifié par la foi sans les œuvres de la loi, il entend par ces œuvres les prescriptions du mosaïsme ou les efforts naturels de l'activité humaine. En effet, ni les uns ni les autres n'ont par eux-mêmes la vertu d'opérer la réconciliation avec Dieu (2). Mais loin de lui la pensée que la foi justifiante se réduise, comme d'après le système protestant^ à une simple confiance dans l'imputation des mérites de Jésus-Christ, confiance qui ne serait accompagnée d'aucun changement dans les dispositions de l'âme. Le renouvellement intérieur de l'homme est aux yeux d'Origène

(1) De Oral., XXXII, xii

(2) In Ep. ad Rom., III, 9.

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une condition indispensable pour que la foi devienne vivante et efficace. L'hypothèse luthérienne d'un homme qui resterait intérieurement souillé, tandis qu'à l'extérieur il serait couvert, comme d'un manteau, par les mérites de Jésus-Christ, une pareille hypothèse lui semble à bon droit une monstruosité. « Ne vous imaginez pas, dit-il, pouvoir associer l'injustice avec la foi par laquelle vous êtes justifié et glorifié devant Dieu. Car il ne saurait y avoir aucune communauté entre la foi et 1 infidélité, entre l'iniquité et la justice, pas plus qu'entre la lumière et les ténèbres (1). » Un peu plus loin, le théologien du m® siècle revient sur le même sujet, pour préciser davantage sa pensée : « Il est impossible que la foi puisse être imputée à justice à quiconque conserve en soi quelque chose d'injuste, lors même qu'il croirait en celui qui a ressuscité le Seigneur Jésus d'entre les morts. Car l'injustice ne peut rien avoir de commun avec la justice, ni la lumière avec les ténèbres, ni la vie avec la mort. Ainsi la foi ne peut-elle être imputée à justice chez ceux qui croient bien au Christ, mais qui ne déposent pas le vieil homme avec ses actes injustes (2). » On ne saurait mieux exprimer la doctrine catholique: la foi justifie l'homme, mais non sans qu'il s'opère en lui une rénovation intérieure, qui est en même temps le fruit de l'action divine et de la coopération humaine. En d'autres termes, nul n'est juste

(1) In Ep. ad Rom., IV, \.

(2) Ibid., IV, 7, Ces paroles montrent clairement dans quel sens Origène répète après V Apôtre « que la foi justifie alors même qu'aucune œuvre n'aurait précédé. » Il veut parler d'œuvres extérieures, que certains pécheurs sont hors d'état de faire. Voilà pourquoi il cite comme exemple la pécheressede la cité et le larron pénitent. {Ibid., 111,9.) Or, ces exemples prouvent précisément combien il s'éloigne de la théorie protestante sur la justification, car il est certain que les deux coupables en question avaient accompli les actes de la pénitence autant qu'il était en eu.K. Intérieur ou manifesté au dehors, le repentir n'en reste pas moins une opération de l'âme agissant sous l'influence de la grâce ; dès lors il n'est pas vrai de dire que la foi justifie sans le concours de l'activité humaine.

devant Dieu, tant qu'il demeure l'esclave du mal; et il n'y a pas de rémission des péchés pour une âme que la grâce sanctifiante n'a pas renouvelée. Or quels sont les canaux par ou la grâce sanctifiante arrive dans Tâme des fidèles? Les sacrements.

Autant la doctrine d'Origène sur la justification s'accorde avec la tradition catholique, autant sa théorie des sacrements ressemble peu auxopinions des novateurs du seizième siècle. Pour lui, ces grands moyens de salut ne se réduisent pas à de purs symboles, à des signes dépourvus d'efficacité, et n'ayant d'autre objet que d'exciter ou de nourrir la foi aux promesses divines ; ce sont des rites sacrés, auxquels Dieu a attaché sa grâce, et qui par suite opèrent en réalité ce qu'ils signifient. La pensée de l'auteur se manifeste nettement par ce qu'il dit du baptême. Après avoir rappelé que les guérisons miraculeuses du Sauveur, dans l'Evangile, profitaient aussi à l'âme des malades, il ajoute : « Ainsi le baptême par l'eau, symbole d'une âme purifiée de toutes les souillures du péché, est-il par lui-même le principe et la source (apx,Yi xai ttyiyyi) des dons de la grâce, pour qui vient recueillir la vertu divine contenue dans l'invocation de l'adorable Trinité (1). » Voilà pourquoi Origène établit une si grande différence entre le baptême de saint Jean et celui de Jésus-Christ. Le premier était une simple cérémonie, incapable de régénérer l'homme, qu'elle disposait seulement à recevoir la grâce de la justification. « Autre est l'effet de ce qu'on appelle le bain de la régénération : avec lui s'opère la renaissance spirituelle ; car l'Esprit étant de Dieu, plane encore maintenant sur l'eau, bien qu'il ne pénètre pas dans tous à la suite du baptême (2). Il s'agit ici évidemment du

(1) InJoannem, tome VI, n" l7. S. Basile a raison de citer cette phrase dans son livre De l'Esprit saint (c. xxix), parce qu'elle reproduit exactement la doctrine catholique.

(2) Ibid.

218 OEUVRES MORALES d'ORIGÈNE

baptême des adultes, qui, faute d'y apporter les dispositions nécessaires, non seulement ne reçoivent pas ce sacrement pour leur salut, mais « rendent par là même leur condamnation plus rigoureuse (1). » Toujours est-il qu'on ne saurait émettre le moindre doute sur le véritable sentiment de l'auteur : c'est à l'ablution elle-même, accompagnée de l'invocation des trois personnes divines, qu'il attribue la vertu d'opérer la régénération de l'âme ou la renaissance spirituelle.

Si du premier sacrement nous passons au dernier, nous trouverons dans la U'^ Homélie sur le Lévitique une allusion directe à l'Extrême-Onction. Après avoir parlé de la Pénitence comme moyen d'obtenir la rémission des péchés, l'orateur sacré s'exprime de la sorte : « Par là s'accomplit également ce que dit l'apôtre Jacques : Quelqu'un parmi vous est-il malade? Qu'il appelle les prêtres de l'Eglise, et qu'ils prient sur lui, l'oignant d'huile au nom du Seigneur ; et la prière de la foi sauvera le malade, et s'il a des péchés, ils lui seront remis (2). » Ce passage est d'autant plus remarquable qu'on ne rencontre nulle autre mention du sacrement des malades dans les écrivains des trois premiers siècles. Sans compter que leur sujet ne les amenait d'aucune façon à traiter ce point de doctrine, il ne faut pas oublier qu'on évitait avec le plus grand soin d'exposer la matière et la forme des sacrements dans des ouvrages destinés au public. Ce sont les paroles d'Origène, qui devraient nous surprendre, bien plutôt que le silence de ses devanciers. Il n'est pas indifférent non plus de faire observer à quel propos le catéchiste alexandrin parle de l'Extrême-Onction. En mentionnant ce rit sacré immédiatement après la Pénitence, il indique assez dans quel ordre on administrait les deux sacrements. Alors comme aujourd'hui, l'Extrême-Onction

(1) In Joanneni, tome VI, n° 17.

(2) In Levit., hom. Il, n» 2.

passait pour le complément de la Pénitence. A ceux qui déjà étaient rentrés en grâce par suite d'une confession sincère, en appliquait ce remède spirituel, pour achever leur purification en les délivrant des péchés véniels restés à leur charge, ainsi que des peines attachées aux fautes légères. Telle est, en effet, la place que le dernier sacrement de l'Eglise n'a cessé d'occuper dans l'économie du salut. Mais cette question en soulève une autre encore plus grave. L'idée de la pénitence sacramentelle n'a-t-elle subi aucune altération dans l'esprit d'Origène? Sommes-nous autorisés à le tenir pour un représentant fidèle de la tradilion catholique, tant sur ce point essentiel que sur l'Eucharistie? Les solutions contradictoires qu'a reçues ce problème nous obligent à redoubler d'attention, pour ne pas nous tromper dans des matières dont l'importance égale la difficulté.

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