‹ Origène: cours d'éloquence sacrée ... 1867Chapitre 10 sur 54 · HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

HUITIÈME LEÇON

L'Eglise romaine soas les papes Zéphyrin et Calliste.-'— Disenssion des griefs qoe rantoor des PhiUêophfmema articule contre ces deux ponitifes. — Lenteur du pape Zéphyrin à condamner renseignement d*Epigone et de Cléomëne. — Motif de cette indulgence. ~ Longtemps arant le concile de Nieée, les papes ont défini la consebstantiaUté du. Pëie et du Fils, et leur distinction réelle. — Roman fabriqué par Tautenr des Pkilosophumena sur le compte de saint GalUste. — Invraisemblances et contradictions qui fourmillent dans, ce rëeit. — Tontes les récrimir nations de récrirain schismalique tournent à la gloire de celui qull Tondrait accabler, et son libelle est un hommage inyolontaire rendu à la suprématie pontificale.

Messieurs^

En saivant Origène à Rome, on Tentraliiait le désir de voir TEglise mère et maîtresse de toutes les autres, nous avons été amenés à décrire Tatiitude de la papauté en face des hérésies antitrinitaires do ii* et du lu^ siècle. Ici, un livre récemment découvert, lesP/iiiosop/iuTnena^ seprésen*tait à noDs avee la prétention de modifier Topinioa qu*on s'était formée jusqu'à nos jours sur le caractère et le rôle des papes Zéphyrin et Galliste. Après avoir exposé l'idée générale et le plan de l'ouvrage, nous avons émiméré les motifs qui empêchent d'en attribuer la composition au catéchiste alexandrin. Il nous reste à discuter les griefs qui s'y trouvent accumulés contre deux pontifes dont l'Eglise vénère justement la mémoire. Une coarte analyse suffira pour nous convaincre que ce libelle diffamatoire est l'œuvre d'un schismatique qui, en voulant dresser le catalogue gêné-

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rai des hérésies, n'a pu, malgré ses efforts, dissimuler la sienne.

Toutrintérêt des Philosophumena est dans le IX* livre, où l'auteur se répand en invectives contre les papes Zéphyrin et Calliste, et dans le X% où ces accusations se trouvent reproduites et résumées. C'est à propos des doctrines de Noêt et de Sabellius que naquit le différend. Nous avons vu que ces hérésies se réduisent à confondre le Fils avec le Père, et par suite à nier la distinction réelle des personnes divines. Fidèle à son principe fondamental, qui est de faire dériver toutes les hérésies de la philosophie grecque, Técrivain anonyme prétend tout d'abord que celle de Noet découle du système d^éraclite. Là-dessus, il analyse fort au long les théories de ce. philosophe auquel il prête un panthéisme qui se résume, absolument comme celui de Hegel, dans ridentité des contraires, du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres, de la vie et de la mort (1). Évidemment, s*écrie-t-il en terminant cet eiamen, Noet n'a pu puiser ses erreurs qu'à une pareille source. Celte conclusion n'est rien moins que motivée. D'abord, il est plus qu'étrange de voir attribuer à Heraclite la croyance « à la résurrection de la chair avec laquelle nous sommes nés », dogme inconnu à toute l'antiquité païenne. Une telle méprise peut donner la mesure de l'exactitude que met l'auteur des Philosophumena à reproduire les idées du philosophe d'Ëphèse. Mais, admettons que ce dernier ait affirmé l'identité du jour et de la nuit, du froid et du chaud, de la ligne droite et de la ligne courbe, s'ensuit-il de là que les unitaires soient partis du même principe pour confondre le Fils avec le Père? C'est tirer de bien loin une analogie qui s'explique San» -la moindre peine par des causes plus rapprochées. Les opinions de Noêt se rattachent à un courant d'idées

PhUotaphumena, iz, tf-U.

S0U8 LBS PAPB8 ZÉPHITRIN ET CALLI8TB 153

tout différent, que saint Justin nous signalait déjà dans son dialogue avec le juif Tryphon. Réfutant certaines écoles juives ou judéo-chrétiennes qui niaient la subsistance individuelle du Verbe, pour le réduire à une pure manifestation de Dieu le Père, le premier des apologistes chrétiens nous disait :

a II en est qui soutiennent que cette puissance procédant du Père et manifestée à Moïse, à Abraham, à Jacob, s*appelle ange à cause de sa mission auprès des hommes à qui elle apporte les ordres du Père ; gloire, parce qu'elle apparaît dans des visions dont on ne peut soutenir Téclat; homme, en tant qu*elle se montre sons la forme humaine selon la volonté du Père ; Verbe, comme transmettant aux hommes les paroles du Père. Cette puissance, disent-ils, ne peut ni se détacher ni se séparer du Père, de môme que la lumière du soleil sur la terre ne saurait être séparée du soleil qui brille dans les cieux. Quand le soleil vient à se coucher, la lumière disparait : ainsi, dans leur opinion, le Père laisse-t-il échapper cette force qu*il rappelle à lui selon qu'il lui plaît. Us expliquent pareillement l'origine des anges, mais non avec plus de raison. Car j'ai démontré que les anges ont une existence propre, permanente, et qu'ils ne se résolvent pas dans le principe d^où ils sont sortis. Quant à cette puissance que la parole prophétique appelle Dieu et Envoyé, elle n'a pas seulement une distinction nominale comme le rayon par rapport au soleil, mais elle est numériquement différente, ainsi que je l'ai établi tout à l'heure (1). »

Sabellius ne parlait pas autrement que les sophistes juifs ou judéo-chrétiens dont saint Justin avait réfuté la théorie vers le milieu du n* siècle. Lui aussi, comme nous l'apprend saint Ëpiphane, comparait le Fils de Dieu à un rayon

(I) Dial. avec Tryphon, 128. Voir S, Justin et Ui apohgiiîei chrétiens auiv siècle, leçon XVIII.

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dtt saleil, qni, après avoir brillé qoelqoe iemps^ s'évanouît et rentre dans le* foyer d'où il éaiane (i) : voulant dire parla que le Fils n'a pas d'existence personnelle, qu'il est one pore manifestation de Dieu le Père, seule et unique per* sonne divine. Voilà les vrais antécédents des hérésies de Praxéas et de Noët, nées dans TAsie Mineure, où rélément judaïque avait conservé plus de force que partout ailleurs. La philosophie d'Heraclite n'a rien de commun avec des opinions qui ne font qu'appliquer à l'Incarnation la théorie dePhilon et d*autres docteurs juifs sur les théophanies de l'Ancien Testament. Dans leur conception étroite et exclusive du monothéisme, ceux-ci réduisaient le Verbe à une simple force on opération divine, lui refusant ainsi toute existence personnelle. Or, c'est précisément cette idée judaïque qui fait le fond des sectes unitaires venues de l'Asie Mineure. Aussi TertuUien appelle-t-il avec infiniment de raison la doctrine de Praxéas une réminiscence juive, ;udaicœ fidei ista res (2) ; et quand saint Basile nomme la théorie de Sabellius un judaïsme déguisé sous une enveloppe chrétienne, il ne témoigne pas d'une moindre pénétration d'esprit (3). Telles sont les origines auxquelles l'auteur des Philosophumena aurait dû remonter, s'il avait voulu dresser une généalogie exacte des antitrinitaires ; mais l'attachement à une thèse extrême, et peut-être le désir de faire parade d'une vaine érudition, l'ont entraîné à chercher dans le système d'Heraclite une explication qu'il pouvait trouver ailleurs, avec moins de peine et à coup sur. Quoi qu'il en soit, la singularité de ses opinions et l'exagération donl il fait preuve dans l'analyse dea doctrines doivent déjà nous prémunir contre la sûreté de ses jugementsw Nous allons voir une nouveUe preuve de cette bizarrerie

(1) s. Epiphane, ^cpr., lxii, l.

(t) Adv. Praxeam, zxzi.

(3) S. Basile, Bp. ccx, n* 3.

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d'esprit dans la manière dont il apprécie la conduite du pape Zépfayrin.

D'après lui, le successeur de Victor sur la chaire de saint Pierre ne se serait pas hAté de sévir contre Epigone et Gléomène, que l'auteur accuse d'avoir introduit dans Rome les erreurs de Noet. Admettons ce détail, malgré toutes les réserves qu'on serait en droit de faire sur le récit d'un adversaire si acharné : qu'en résulterait-il? Cette lenteur à condamner l'enseignement de Cléomène prouverait tout au plus que le pape ne voulait point précipiter son jugement. Rome n'a pas l'habitude de brusquer les choses, ni de porter dans ses sentences une promptitude et une vivacité qui l'empêcheraient de démêler le vrai et le faux d'une doctrine : cette sage circonspection est demeurée un trait distinctif dan» l'histoire de la papauté. Quel était le danger du moment? L'erreur des théodotiens et des artémonites qui niaient la divinité de Jésus-Christ. Or, il est certain que l'école d'Épigone et de Cléomène professait un sentiment diamétralement opposé à celui-là. Elle devait par consé* quent se placer au premier rang de ceux qui combattaient une telle impiété. Dès lors, ses propres tendances pouvaient rester ignorées ou passer inaperçues, dans le feu d'une lutte oà elle soutenait la doctrine orthodoxe, c'est-à-dire la divinité de Jésus-Christ. Plus tard seulement Ton dut s'apercevoir qu'en défendant ce dogme capital elle se jetait dans l'extrême opposé, jusqu'à prétendre que Jésus-Christ est Dieu le Père lui-même. C'est l'histoire d'Eutychès réfutant Nestorius de toutes ses forces, et réputé catholique, tant qu'on ne le vit point professer l'erreur contraire avec une égale obstination. On conçoit donc fort bien que le pape Zéphyrin n'ait pas exclu de sa communion, dans le principe, des hommes qui se distinguaient par leur zèle à défendre le fondement de la religion chrétienne contre les artémonites. Mais l'auteur des Philosophumena va plus loin

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dans ses récriminations : il accuse formellement le pontile romain d'avoir fini par embrasser les erreurs des noétiens. Calomnie insigne, que Taccusateur lui-même s'est chargé de détruire. Quelles sont, en effet, les propositions qu'il prête au pape Zéphyrin? Les voici : « Je ne reconnais qu'un seul Dieu, Jésus-Christ, et en dehors de lui, aucun autre qui ait été engendré et qui ait souffert. — Ce n'est pas le Père qui est mort, mais le Fils (i). » Il fallait être hérétique, comme l'écrivain anonyme, pour trouver à redire dans ces deux propositions qui énoncent la doctrine catholique de la manière la plus rigoureuse. En affirmant que Jésus-Christ est le seul vrai Dieu, le pape proclamait l'unité de la nature divine, et condamnait les artémonites; en déclarant que le Fils a souffert sur la croix, et non pas le Père, il écartait toute confusion entre les personnes divines, et réprouvait hautement l'erreur des patripassiens. Impossible de mieux formuler l'un et l'autre dogme. L'aveu est d'autant moins suspect qu'il se trouve placé dans la bouche d'un adversaire; et si quelques écrivains protestants ont cru pouvoir s'appuyer là-dessus pour diriger une attaque contre saint Zéphyrin, il faut avouer que leur base d'opération n'est guère solide; car le document même qu'ils invoquent prouve précisément que, longtemps avant le concile de Nicée, les papes avaient défini la consubstantialité du Père et du Fils, et leur distinction réelle, frappant ainsi d*un seul coup deux erreurs contraires, pour conserver intact le dépôt de la vérité.

Comment donc l'auteur des Philosophumena, qui parait animé d'un si grand zèle contre les hérésies, a-t-il pu critiquer des déclarations dont l'orthodoxie ne laisse rien à désirer ? L'explication est facile. Lui-même se sent atteint par une proposition qui, tout en maintenant la distinction

(1) Philotoph., IX, 11.

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réelle do Père et du Fils, affirme leur complète égalité. Il est dithéiste, fiCOeoc, comme le lui reproche à juste titre le conseiller intime de saint Zéphyrin, devenu pape à son tour, saint Calliste : c'est-à-dire qu*il subordonne tellement le Fils au Père, que la distinction des personnes devient une séparation, et que Tunité de la nature divine se résout en une vraie dualité (1). Partant de ce principe, il devait désapprouver une doctrine qui exprimait avec tant d'énergie la consubstantialité du Père et du Fils. Que lé reproche de dithéisme, adressé par Calliste à Tévèque anonyme, soit fondé en raison, voilà ce que démontre jusqu'à l'évidence la dernière partie de Touvrage. L'auteur n'admet pas que le Père et le Fils soient une seule et même substance spirituelle, une et indivisible ; c'est précisément Terreur qu'il prétend trouver dans l'enseignement de Calliste ; or, cette prétendue erreur, je n'ai pas besoin de le dire, n'est autre chose que la doctrine catholique. L'adversaire des papes prouve son hétérodoxie en bl&mant dans les autres ce qu'il aurait dû confesser avec eux pour rester fidèle à la vraie foi. De pins, il voit dans la génération du Fils, non pas un acte nécessaire, d'une nécessité absolue, comme la nature divine elle-même, mais un simple acte de la volonté divine, qu'il ne craint pas de comparer à la création du monde. Voici sa pensée : « Si le créateur avait voulu faire de l'homme un Dieu, il l'aurait pu; vous en avez un exemple dans le Verbe (2). » Le Verbe n'est donc plus pour lui le Dieu suprême, mais un Être inférieur, tiré de la substance de Dieu, il est vrai, mais par un acte libre de la volonté divine. On conçoit qu'un théologien imbu de pareilles idées n'ait pu tomber d'accord avec ses contradicteurs : il essayait d'introduire une hérésie voisine de l'arianisme, tandis que les pontifes romains soutenaient l'égalité absolue

(1) Philosoph,, IX, 12.

(S) Philosoph.fX, 33.

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des personnes divines dans Tunité d'une seule et môme substance spirituelle.

Là «e trouve, Messieurs, la vraie clef de Touvrage que nous examinons en ce moment : Tévèque dithéiste ne pardonne pas à 2éphyrjn et à CalHste d'avoir r^oussé son erreur. Esprit violent et haineux, il passe de la controverse au .pamphlet; et ne pouvant convaincre d'hérésie ceux qui le condamnent, il essaie de flétrir leur conduite. Le pape Zéphyrin est 'un vieillard ignorant, dominé par la soif du jucre, et qui a le tort de ne pas écouter l'auteur des Philo^ saphumena, dont les conseils lui seraient bien autrement utiles que ceux de Calliste. — Lorsqu'on a la maladresse de se mettre ainsi en scène, on s*expose à perdre toute créance, et la jalousie, l'ambition déçue, dont les rancunes percent à chaque page de ce libelle injurieux, ne sont pas de nature à lui donner quelque autorité. 11 faut une crédulité peu ordinaire pour admettre que des accusations de ce genre, émanant d'une telle source, puissent effleurer la mémoire d'un pape élu par le suffrage du clergé et des fidèles de Rome, au plus fort de la persécution de Septime Sévère, dans un moment où le pontificat suprême n'offrait d'autre perspective, en fait de gain matériel et terrestre, que celle du martyre. Ces allégations se détruisent d'elles-mêmes, et la noble conduite du pape Zéphyrin en face des montanistes, de TerluUien, de Praxéas, des artémonites^ achève de les réduire à néant. Mais c'est contre le conseiller de Zéphyt in que l'écrivain anonyme épuise tout son fiel. Nous qui avons vu de nos jours un grand ministre outragé par d'ignobles pamphlétaires pour son dévouement à la cause d*un grand pape, attaqué dans sa naissance, dans sa famille et jusque dans sa vie privée, nous ne pouvons guère nous étonner que la passion du dénigrement se soit signalée par les mômes invectives à une autre époque. Toutefois, c'est chose assez piquante que de trouver au m* siècle un

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factom où nos chroniqueurs modernes auraient pu cher* eher un précédent, «1, à certains égards, un modèle. Voici ^nc le roman que ju>tre fantaisiste se plaît à fabriquer sur le compte de son adversaire, mêlant ainsi des faits réels à des détails de pure invention, pour cacber la vraie [physionomie de Galliste sous le masque d'une caricature.

Gallîste «st un esclave auquel son maître Garpophore, chrétien comme lui, -coBêe une somme importante, avec charge de la grossir par des opérations de banque. Le dé« sordre se met dans les a£Eûres, et, pour échapper au danger qui le menace, Tagent de Garpophore s'enfuit dans la direction de Porto, où il monte à bord d*un navire prêta faire voile. Averti de ce départ précipité, le maître se lance à la poursuite de son esclave : celui-ci, l'apercevant de loin, se précipite dans la mer : mais il a complé sans les matelots, qui le retirent de L'eau malgré lui et le remettent entre les mains de Garpophore. Ramené à Rome et condamné à tourner la meule, il trouve des chrétiens qui s'intéressent à lui et le font rendre à la liberté. Ne pouvant satisfaire ses créanciers, Galliste cherche une occasion de trouver la mort. A cet effet, il entre un samedi dans la synagogue des juifs et se prend de querelle avec eux; les juifs, irrités de Tattaque, traînent Tagresseur devant Fuscien, préfet de Rome, qui, après l'avoir fait battre de verges, le relègue dans les mines de la Sardaigne. — G'est ainsi que le pamphlétaire travestit le martyre du jeune Galliste, en mettant à la place d'une confession courageuse de la foi un acte de folie pour le moins fort inutile chez un homme qui veut mourir à tout prix. Mais ce n'est là que le premier acte du drame imaginé par l'auteur des PhiloGophumena, Pendant que Galliste se trouve en Sardaigne, condamné aux mines avec d'autres martyrs, Marcia, femme de Gommode, profite de l'ascendant qu'elle exerce sur l'esprit du prince pour obtenir la délivrance des confesseurs de la foi. Galliste seul est

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