SEPTIÈME LEÇON
Luttes entre l'orthodoxie chrétienne et les adversaires du dogme de la Trinité. — Exposition de la doctrine catholique sur cet article du symbole. — Objections des sectaires. — Réponses des défenseurs de la foi. — Formation de la langue théologique touchant la Trinité. — Le livre des Philotophumena dans ses rapports avec la controverse soulevée par les unitaires du m* siècle. — Origène est-il Tautenr de cet ouvrage ? — Raisons qui obligent d^écarter l'hypothèse.
Messieurs,
Le voyage d'Origène à Rome nous a placés en face des hérésies antitrinitaires qui troublaient alors la capitale du monde chrétien. Après avoir expliqué l'origine de ces sectes que le catéchiste alexandrin allait combattre dans son premier ouvrage, nous avons dû analyser leurs doctrines. Dès rinstant qu'elles rejetaient le mystère de la Trinité, sous prétexte de sauver le dogme de l'unité de Dieu, elles se voyaient dans Talternative de nier la divinité du Fils ou d'affirmer son identité personnelle avec le Père. Le Christ n'est qu'un homme, ou bien il est Dieu le Père luimême, telles sont les deux propositions qui se présentaient à leur choix ; et, par le fait, leurs théories se résument dans Tune ou l'autre. Tandis que les deux Théodotes, Artémon et Paul de Samosate, détruisent la distinction réelle des personnes divines en dépouillant le Christ de sa divinité, Praxéas, Noet et Sabellius aboutissent au môme résultat par une autre voie, en confondant la personnalité du Fils avec celle du Père. Et de même que les premiers
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rétrogradent vers le monothéisme juif, ou reculent jusque sur le terrain du déisme pur, ainsi les derniers arrivent-ils au panthéisme avec Sabeliius, aux yeux de qui les trois personnes deviennent trois développements, trois évolutions successives de la substance divine, ayant pour termes le monde, Thumanilé et TEglise : des deux côtés, la doctrine chrétienne croule sur sa base, et l'œuvre de la rédemption perd son véritable sens.
Ici, Messieurs, et avant d'aller plus loin, il ne me semble pas inutile d'exposer en peu de mots le dogme catholique delà Trinité, afin démontrer par où les unitaires heurtaient cet article fondamental du symbole. D'après TEcriture sainte, interprétée par la tradition de l'Eglise, il existe un seul Dieu en trois personnes, le Père, le Fils et le Saint- Esprit. Le Fils est engendré par le Père, et le Saint-Esprit procède du Père et du Fils; ces trois personnes ne font qu'un seul et même Dieu, parce que la même nature, la même substance, la même essence divine est commune aux trois. Par là tombent tous les paralogismes qu'on a coutume d'opposer à la Trinité; caria doctrine catholique ne dit pas : trois personnes ne forment qu'une seule personne, ou trois substances ne sont qu'une seule substance, ce qui serait une contradiction ; mais elle dit : les trois personnes divines subsistent dans Tunité d'une seule et même nature , ce qui est assurément un mystère, mais non pas one contradiction ; car il n'y a de contradiction qu*aulant qu'on affirme et qu*on nie à la fois la même idée dans un même sujet et sous le même rapport. Or Taffirmation de Tunité ne tombe que sur la nature divine, tandis qoe Taffirmalion de la Trinité porte sur les personnes. Cela posé, la nature divine, identique et numériquement une dans les trois personnes, les rend par cela même coéternelles, coégales, consukslantielles, en sorte que les attributs absolus de la divîiiité« la loule-poissance, Timmensité, Fomniscience, etc..
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ne sauraient convenir ni plus ni moins à Tune qu*à l'autre; ce qui les distingue entre elles, ce sont uniquement les propriétés relatives ou personnelles qui font que le Père engendre le Fils, que le Fils est engendré par le Père, et que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. C'est sur ces relations, sur ces manières d*ôtre d'une personne par rap. port à Tautre, que se fonde leur distinction ; mais cette distinction, bien que n'affectant pas la substance divine elle-même, n'en est pas moins réelle : car le Père n*est pas le Fils ni le Saint-Esprit ; le Fils n'est pas le Saint-Esprit ni le Père; le Saint-Esprit n*estpas le Père ni le Fils. Enfin, ces relations d'origine établissent entre les trois personnes un rang, un ordre, une gradation logique : le Père est le principe du Fils, le Père et le Fils sont le principe du Saint* Esprit. Mais cette priorité de raison n'entraîne point une priorité de temps; cette subordination, quant à l'origine, n'implique aucune espèce d'inégalité ou d'infériorité. Comme là génération du Fils et la procession de TÉsprit- Saint ne sont pas des faits arbitraires, contingents, mais des actesnécessaires, d'une nécessité intrinsèque et absolue, la qualité de Père n'est pas supérieure à la qualité de Fils : toutes deux sont corrélatives et ont le caractère de l'infini. Gonséquemment, ni. en raison de la nature divine, qui est une et indivisible, ni à cause de la relation des personnes^ inséparables l'une de l'autre, ou ne saurait admettre dans la Trinité le plus ou le moins, l'avant ou l'après; mais en tout et partout il faut adorer l'unité dans la Trinité et la Trinité dans l'unité : ni confusion de personnes, ni division de substance, c'est à quoi se résume le dogme fondamental de la religion chrétienne.
D'après cette courte analyse, il vous est facile de comprendre que deux idées principales dominent toute la question : ridée de nature et Tidée de personne. Si nous avions une notion adéquate de la nature et de la personnalité di-
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vines, nous verrions sans difûculté comment les trois personnes peuvent subsister dans une seule et même nature, et la Trinité ne serait plus un mystère. Là est précisément robstacle, dans l'impuissance où nous sommes de saisir avec évidence les deux termes du problème. Cette compréhension, dans la mesure possible à un être uni, sera l'un des ravissements de la béatitude céleste. Cependant nous n*en sommes pas réduits à une absence complète de lumières ; et ici, comme en tout ce qui regarde les choses divines, nous pouvons procéder jusqu*à un certain point par voie d'unalogie. Je ne veux pas dire qu'il faille transporter dans l'infini, sans restriction ni réserve, des définitions qui ne sont rigoureusement applicables qu^aux êtres finis ; ces inductions, quand on ne tient pas compte de la différence incommensurable des deux ordres, sont rarement exemptes de périls; mais, comme d'autre part le fini est un reflet de Tinlini, il est permis de chercher dans le relatif une image de l'absolu. Ainsi, par exemple, nous voyons d'après nousmêmes que ridée de substance et l'idée de personne ne sont pas identiques : le composé humain n*est qu*une personne, bien que deux substances toutes différentes, le corps et l'âme, contribuent à le former ; de plus, la foi nous enseigne qu'il y a en Jésus-Christ deux natures et une seule personne, car s'il y avait à la fois dans le Sauveur deux natures et deux personnes, il faudrait admettre deux Christs. Le concept de la personnalité ne saurait donc se résoudre dans celui de la nature, ni réciproquement. Quel est le point précis par où ils diffèrent? Dans les êtres créés, j'en* tends parler des créatures raisonnables, cela n'est pas difficile à déterminer. La nature, c'est ce qui fait que je suis telle chose et non pas telle autre chose, un homme, et non pas un pur animal ou un ange. La personnalité, c'est ce qui fait que je suis un tel et non pas tel autre,. Pierre ou Paul, et non pas Jean ou Jacques. La nature nous rap-
proche, la personnalité nous distingue ; la nature est commune à tous, la personnalité est propre à chacun ; par Tune, je possède tous les éléments qui constituent l'homme en général, par l'autre, je possède le caractère et la forme qui constituent tel homme en particulier. Homme, j'ai la conscience de ma communauté de nature avec tout le reste du genre humain ; individu, j'ai la conscience de ma distinction d'avec tous ceux qui ne sont pas moi. En d'autres termes, dans les êtres créés, la nature, c'est ce qu'on est, et la personne, ce qui est. La personne est le principe qui agit ; la nature, le moyen et la condition de l'activité ; et, pour résumer en deux mots toute ma pensée, la personna> lité n'est autre chose que la subsistance individuelle d'une nature raisonnable. Voilà de quelle manière ces deux idées se conçoivent dans l'ordre créé.
Élevons maintenant nos regards vers Dieu pour voir ce que peuvent devenir à une telle hauteur les concepts de la nature et de la personnalité. Gomme dans l'ordre créé, la nature en Dieu c'est ce qui fait que le Père est Dieu, que le Fils est Dieu, que le Saint-Esprit est Dieu, et non pas autre chose. La personnalité, c'est ce qui fait que le Père est le Père et non pas le Fils, que le Fils est le Fils et non pas le Père, et de même pour le Saint-Esprit. Or, pourquoi le Père n'est-il pas le Fils, ni le Fils le Père, et ainsi de suite? Parce que le Père engendre, que le Fils est engendré, et que l'Ësprit-Saint procède du Père et du Fils. C'est sur ces propriétés relatives, opposées l'une à l'autre, que sont fondées les personnalités divines, car celui qui engendre ne peut être le même que celui qui est engendré, et celui qui procède ne peut être le même que ceux dont il procède. Pour que de telles relations soient possibles ou aient un sens quelconque, il faut de toute nécessité que celui qui engendre, celui qui est engendré et celui qui procède, subsistent individuellement, c'est-à-dire soient chacun une per-
sonne distincte de Tautre. Seulement^ nous devons bien nous garder de pousser Tanalogie entre Tordre divin et Tordre humain au delà des limites indiquées par la différence radicale de Tinflni et du fini. Lorsqu'on dit que la nature humaine est commune à tous les hommes, on prend ce mot dans le sens générique ; car chaque homme a son corps et son àme» qui ne sont pas le corps ni Tâme de son voisin. La nature humaine se multiplie avec les personnes, et il y a autant d'individus séparés Tun de Tautre qu'il y a de substances différentes. Rien de semblable en Dieu, car Tinflni ne se divise ni se fractionne. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit subsistent individuellement, mais dans Tidentité d'une seule et même nature ; cette nature, numériquement uno, est indivise et tout entière dans chaque personne. La formule mathématique qui correspond au dogme chrétien n'est pas : 1 -f 1 + 1, ce qui ferait trois ; mais : 1 xl Xii ce qui ne fait toujours qu'un. En d'autres termes, il ne faut pas se représenter les trois personnes divines comme trois individus séparés Tun de Tautre et venant se juxtaposer pour former une union purement morale, ainsi que pourraient le faire trois hommes ou trois anges : ce ne serait plus le dogme de la Trinité, mais le trithéisme. Le Père, le Fils et le Saint Esprit ont une seule et même substance, de telle sorte qu'ils sont véritablement Tun dans Tautre par une compénétration totale et réciproque, tout en conservant chacun leur mode de subsistance individuelle. C'est ainsi que doit s'énoncer le rapport de la nature avec les personnes en Dieu.
L'erreur des unitaires provenait précisément de cette représentation grossière que j'écartais tout à Theure. Comme les trois personnes divines leur apparaissaient sous la forme de trois êtres, de trois individus séparés Tun de Tautre et possédant chacun une portion de la substance divine, ils se croyaient obligés de nier toute distinction personnelle pour
sauTer le dogme de Tunité de Dieu, prouvant par là qu'ils avaient une idée également fausse de la nature et des personnes divines. Monarchiam tenemiiSf s'écriaient-ils, nous nous en tenons à Tunité, comme si la doctrine catholique introduisait une division quelconque dans la substance éternelle et incréée. Us oubliaient que Tunité de Dieu n'est pas une unité abstraite et inerte, mais une unité vivante et féconde, et que le dogme de la Trinité, bien loin de détruire la notion d'un Dieu unique, ne fait que l'éclairclr et la compléter. En effet, Dieu est essentiellement actif, parce qu'il possède la plénitude de la vie, et son activité ne saurait demeurer stérile. Les philosophes païens, du moins les plus intelligents d'entre eux, avaient bien senti la nécessité d'admettre cette vie intime, cette activité immanente, sans laquelle Tètre suprême se réduirait à une pure abstraction géométrique ; mais, ignorant le mystère de la vie divine, ils voyaient dans le monde lui-même le terme de cette activité intérieure, le produit de cette fécondité essentielle ; et ils arrivaient ainsi au panthéisme ou à l'identité substantielle de Dieu et du monde. Confusion déplorable, dont le dogme de la Trinité est venu sauver la raison humaine, en montrant que celte activité nécessaire, immanente de Dieu, a son objet et son terme en Dieu lui-même et non pas dans une œuvre extérieure et contingente ; c'est par là seulement que l'unité de la substance divine et sa distinction réelle d'avec le monde créé se dégagent de toute obscurité. Nul doute que notre intelligence ne soit impuissante à découvrir par elle-même le mystère de la vie divine ; mais du moment que la révélation nous fournit à cet égard quelques données certaines, le champ s'ouvre aux méditations de l'esprit. Ici encore les analogies empruntées à l'ordre humain ne sont pas dénuées de toute espèce de fondement. La notion de la spiritualité implique nécessairement deux opérations qui constituent la vie intime d'un esprit : le con-
naître et le vouloir ; Tactivité spirituelle ne se conçoit même que sous cette double forme. Or, chacune de ces opération intérieures a son terme où elle vient aboutir. Le mouvement de Tintelligence produit la pensée, soit intérieure, soit exprimée par la parole, dans laquelle l'esprit se réfléchit comme dans son image ou dans son verbe ; et l'inclination de la volonté a pour résultat Tamour, qui est une effusion, un épanchement de Têtre moral. Dans les créatures raisonnables, le terme de ces deux opérations intérieures ne peut être qu'imparfait et limité : ni leur pensée ni leur amour n*ont de subsistance individuelle : mais en Dieu, où tout prend le caractère de Tinfini, on conçoit fort bien qu'il puisse et qu'il doive en être autrement. Le terme de la connaissance divine ne saurait être inférieur au principe connaissant, ni le fruit de l'amour divin moindre que le principe aimant ; car si les deux termes de cette activité immanente n'étaient pas à leur tour des personnes divines. Dieu ne se connaîtrait pas d'une connaissance égale à lui-même, Dieu ne s'aimerait pas d'un amour égal à lui-même, ce qui est impossible. Certes, nous ne tirerions pas ces conclusions avec la même assurance si la révélation ne nous apprenait qu'en effet l'unité de Dieu est féconde ; que le terme de la connaissance du Père est une personne divine comme lui, le Fils; que le terme de l'amour qui unit le Père au Fils est une personne divine comme eux, le Saint-Esprit. Mais la raison n'en insinue pas moins ce que la révélation enseigne d'une manière nette et précise. Donc, au lieu d'être obscurcie par le dogme de la Trinité, la notion d'un Dieu unique en reçoit des clartés plus vives; et tandis que les unitaires prétendaient sauver la nature divine par leur négation, ils la détruisaient au contraire en supprimant la vie intime de Dieu et son activité essentielle.
Suivons à présent les sectaires dans leur lutte avec les défenseurs de la doctrine catholique. Nous avons vu que la
plupart des hérésiarques, condamnés en Orient, se tournaient vers Rome, pour y chercher un accueil favorable et rentrer ainsi dans la communion des fidèles. Par cet empressement à se ménager un accès auprès deTEglise principale, ils rendaient un hommage éclatant à la suprématie du siège apostolique. Mais les successeurs de saint Pierre veillaient à l'intégrité de la foi, en même temps qu'ils usaient d'une grande indulgence envers les personnes. Alors déjà, ils pratiquaient cette longanimité exempte de faiblesse et de précipitation, qui est restée un trait caractéristique dans rhistoire delà papauté. Ils procédaient avec une sage lenteur dans la condamnation des erreurs de leur époque, jusqu'à se faire accuser de négligence par les impatients. Ainsi le pape Eleuthère ne s'était décidé à rompre toute communion avec les montanistes que sur des renseignements bien sûrs tirés de TAsie Mineure elle-même, berceau de cette hérésie (1). Pour que le pape Vicfor en vînt à une menace d'excommunication contre les quartch-décimans, il avait fallu que toutes les voies de conciliation eussent été tentées sans résultat pendant près d*un demi-siècle. Mais celte patience, si nécessaire pour le gouvernement des âmes, n'empêchait pas TEglise romaine d'agir avec vigueur, suivant que les intérêts de la foi exigeaient une plus grande sévérité. Quand Théodote de Byzance osa nier ouvertement la divinité de Jésus-Christ, le pape Victor n'hésita pas à le retrancher de la communion des fidèles. Le pape Zéphyrin prononça la même sentence contre Artémon et ses disciples, qui venaient de reproduire les blasphèmes de Théodote (2). Comme il arrive toujours en pareil cas, les hérétiques ne manquaient pas de se récrier, accusant la papauté d'innover dans la doctrine. A les entendre, l'Eglise tout entière avait professé leur sentiment jusqu'au temps de Victor,
(1) Voyez Tertullien^ leçon XXXII, p. 320.
(2) Eusèbe, H. E., y. 28.
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treizième évoque de Rome depuis saint Pierre. G*est à partir de Zéphyrin, successeur de Victor, que la prédication évangélique s*était corrompue. Quant à eux, ils restaient fidèles à l'ancienne tradition.
Assurément, Fassertion était des plus étranges, et, si on ne la retrouvait dans la bouche de quelques rationalistes modernes, on ne comprendrait pas que les artémonites eussent osé joindre tant d*audace à une si grande ignorance des faits. En nous transmettant cette singulière proposition, qui ne serait pas déplacée sous la plume d*un critique protestant de Tubingue ou de Heidelberg, Eusèbe nous apprend aussi par quels arguments on la combattait : ces arguments sont ceux-là mêmes que nous opposons aux artémonites du xix<* siècle (1). D*abord les défenseurs de la foi plaçaient sous les yeux des sectaires les textes de l'Ecriture sainte où la divinité de Jésus -Christ est clairement enseignée. A cette démonstration tirée de l'Ancien et du Nouveau Testament, ils ajoutaient les témoignages de la tradition ; et comme les unitaires prétendaient que l'Eglise universelle n'avait cessé de partager leur opinion avant Tavénement de Victor et de Zéphyrin à la chaire pontificale, on leur montrait les ouvrages des Pères antérieurs à ces deux papes, les écrits de saint Justin, de Miltiade, de Tatien, de Clément d'Alexandrie, de saint Irénée, de Méliton de Sardes, etc. Après ces noms si connus; l'adversaire des artémonites, cité par Eusèbe, aurait pu énumérer ceux d'Hermas, du pape saint Clément, de saint Ignace et de saint Polycarpe. Nous avons vu, en effet, par un examen attentif de leurs œuvres, avec quelle force et quelle précision tous ces personnages de TEglise primitive affirment la divinité de Jésus-Christ et le dogme de la Trinité (2). La
(1) Ensèbe, ibid.
(S) Voyez les Pères apostoliques, leçons IX, XVII, XXI; S. /lultit, leçons XVI, XVII, etc.
LES ADVERSAIRES DE LA TRINITÉ AU IIl" SlÂCLB 137
preuve était péremptoire ; mais les docteurs catholiques du II* et m* siècle ne s*en tenaient pas là. Envisageant avec raison la prière publique ou la liturgie comme la meilleure expression de la croyance générale, ils rappelaient aux artémonites les psaumes et les cantiques composés par les fidèles depuis Torigine du christianisme, et consacrés à la louange du Christ, Verbe de Dieu (1). Rien n'était plus propre à faire ressortir la fausseté d'une opinion qui voyait une invention des papes dans ce que la science et la foi avaient considéré jusqu'alors comme le point capital et la substance même de la religion chrétienne.
Et cependant, Messieurs, il fallait bien que les unitaires eussent trouvé quelque prétexte plus ou moins spécieux pour colorer leur opposition ; car il m'a toujours paru difficile d'admettre que des hommes soient absurdes à plaisir. Dire que TÉglise ne croyait pas à la divinité de Jésus- Christ avant le pape Zéphyrin, voilà une proposition tellement monstrueuse, qu'on est obligé de supposer quelque pierre d'achoppement à laquelle les sectaires avaient dû se heurter. Si je ne me trompe, le motif dont ils se prévalaient pour crier à l'innovation, c'est la terminologie dont les docteurs catholiques commençaient à se servir au ii* siècle, dans le but d'exprimer le dogme de la Trinité avec une plus grande précision. Choqués de ne pas rencontrer dans l'Ecriture sainte ces formules devenues nécessaires pour couper court à des erreurs naissantes, ils auront agi comme les ariens au iv* siècle et les prolestants au xvi*, traitant de nouvelle une vérité aussi ancienne que le christianisme, mais rendue par une expression neuve. Nous touchons ici à un point extrêmement grave ; et j'ose dire que presque toutes les objections des rationalistes contre la dogmatique chrétienne reposent sur ce sophisme, à Taide duquel on trompe
(1) Eosèbe, II, E., y. 29.
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facilement des personnes peu instruites en matière théologique. Vous le voyez, dira-t-on, le mot Trinité ne se trouve pas dans TEcriture sainte ; donc le dogme de la Trinité est une invention des théologiens. C'est absolument comme si Ton disait : il n'y avait pas d'eau avant que les chimistes modernes se fussent servis des mois hydrogdne et oxygène i^our désigner les deux éléments constitutifs de ce liquide ; ou encore : le mot substantif n'est pas employé par Homère, donc il n*y a pas un seul substantif dans tout Tlliade. Le moins qu'on puisse dire de pareils raisonnements, c'est qu'ils n'ont pas une grande valeur. La révélation se compose d'idées exprimées par des mots ; donc, à moins de trouvcrle moyen de parler en se taisant, on était bien obligé de recourir à de nouveaux mots pour expliquer le sens des premiers : autrement, le précepte : « Allez et instruisez tous les peuples, » eût été impraticable. Pourenseigner, il faut définir, diviser, développer; or rien de tout cela ne s'opère sans mots. Parle fait seul que le christianisme est basé sur l'enseignement, il a dû se former une langueecclésiastique, admettant certaines expressions et en rejetant d*autres, suivant qu'elles rendaient le dogme avec plus ou moins de clarté. Ce que le ministère de renseignement amenait de lui-même, la controverse avec les hérétiques l'exigeait plus impérieusement encore. A mesure que 1 Eglise accomplissait sa mission d'instruire tous les peuples, des esprits inquiets et turbulents venaient s'insurger contre tel ou tel point de la doctrine révélée. En leur opposant purement et simplement les termes qu'employait l'Ecriture sainte, on n'eût fait qu'éterniser le débat ; car c'est précisément sur le sens de ces termes que portait la contestation. Il devenait donc nécessaire de trouver en dehors des livres saints une formule exprimant le dogme avec toute la netteté possible, de manière à détruire toute équivoque et à ne laisser subsister aucun malentendu. Dès lors, l'hérésie se sentait atteinte au vif : il n'y avait plus
moyen de tergiverser ni de recourir à des faux-fuyants pour se soustraire à Tanathème. Un mot était là, résumant toute la question, et servant de marque distinctive à Torthodoxie. Yoilà pourquoi ces formules magistrales ont toujours été Vépouvantail des sectaires, qui aiment mieux se cacher derrière une phraséologie vague et indéterminée. Mais, malgré toutes leurs clameurs, ils n'ont jamais réussi à prouver qu'une idée ancienne ne puisse revêtir une forme nouvelle, ni qu'une définition plus rigoureuse soit une altération de la doctrine. Non nova, sed nove^ tel est le principe qui n'a cessé de guider l'Eglise chaque ibis que les négations de rhérésie l'obligeaient d'adopter une terminologie propre à fixer pour toujours le sens des vérités révélées.
Choisissons pour exemple le dogme qui nous occupe, celui de la Trinité. Je ne fais nullement difficulté d'avouer que les docteurs catholiques du i" et du n* siècle n'employaient pas toutes les formules dont nous venons de nous servir à la suite des conciles qui ont condamné les hérésies antitrinitaires. Aussi longtemps que ces erreurs ne s'étaient pas produites, on n'éprouvait guère le besoin de créer certaines expressions techniques, pour mieux préciser la croyance universelle. Est-ce à dire pour cela que le mystère do la Trinité ne constituait pas le fond de la prédication évangélique? NOn certes. S'agit-il de l'unité de la nature divine ? Sans parler du célèbre texte de saint Jean : « Ils sont trois qui rendent témoignage dans le ciel, le Père, le Verbe, l'Esprit-Saint, et ces trois ne sont qu'un (1), » je ne trouve, dans les définitions postérieures de I Église, rien qui dépasse en énergie cette parole du Sauveur: «Moi et mon Père nous sommes une seule et même chose (2). » D'ailleurs le monothéisme était précisément le trait caractéristique de la foi chrétienne : c'est par là surtout que,
(1) I'«Ép. de S.Jean, v, 7.
(t) S. Jean, x, 30.
dès l'origine, elle avait heurté de front les religions polythéistes. Faut-il parler du deuxième terme de la question ? Les passages du Nouveau Testament où Jésus-Christ, tout en affirmant sa divinité, se distingue du Père qui Ta envoyé, et de TEsprit-Saint que le Père et le Fils enverront à leur tour, ces passages si clairs, si nombreux, indiquaient d*euxmêmes une pluralité de personnes en Dieu (1). L^Evangile eût été pour les premiers fidèles, du commencement à la fin, une pure tautologie, s'ils n'avaient cru à la distinction réelle du Père et du Fils. Les écrits des pères apostoliques et- des plus anciens apologistes, comme nous le rappelions tantôt, prouvent que telle était en effet la croyance fondamentale de TEglise primitive. La formule du baptême, employée toujours et partout suivant le précepte du Sauveur, aurait suffi à elle seule pour inculquer cette doctrine dans Tesprit des chrétiens ; car, supposer qu'en baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ils aient entendu administrer le sacrement au nom et par l'autorité de trois opérations divines, ou mettre deux créatures sur la même ligne que Dieu, c'est leur prêter le comble de Tabsurdité. Il ne saurait donc y avoir le moindre doute sur la foi des deux premiers siècles concernant la Trinité. Or, Messieurs, le besoin d'éclaircir davantage Tobjet de cette foi, et de la défendre contre les hérésies naissantes, a dû engendrer nécessairement une terminologie propre à écarter toute confusion. Un tel résultat ne pouvait manquer d*être produit par le travail naturel de l'esprit chrétien, s'appliquant au point capital de la révélation, et par la controverse avec les sectes antitrinitaires.
En étudiant la formation de la langue théologique touchant la Trinité, il est facile de voir qu'on a dû procéder par voie d'analogie, et emprunter à Tordre humain les
(1) Voir sm-tout S. Jean, viii, 18, 19; xii, 49, 50; xiv, 16, 17, tô, etc.
termes les plus expressifs pour désigaer les réalités divines. Ainsi, pour indiquer le fond d'un être, ce qui le constitue en lui-même, l'ensemble des propriétés 'qui le distinguent de toute autre chose, les Grecs se servaient des mots ouda, ^tKTtc ; les Latins, des mots, natura, substantiaf essentia. Chacune de ces locutions exprime ce qui est commun au Père, au Fils et au Saint-Esprit, c*est-à-dire la nature divine ou la divinité. Aussi les plus anciens écrivains de TEglise ii*hésitèrent pas à les employer indifféremment dans leur exposition du mystère de la Trinité ; et Tusage a consacré ces dénominations. La difficulté semblait plus grande, pour trouver un mot qui pût rendre convenablement la subsistance individuelle du Père, du Fils et de TEsprit-Saint ; car, ainsi que je le disais tout àTheure, les êtres créés forment autant d'individus séparés les uns des autres, tandis que l'unité indivisible de la substance divine n'admet aucun partage. Ici, la disette du langage humain ne permettait pas d'imaginer un terme qui pût exclure par lui-même toute espèce d'équivoque ; c'est à l'usage ou à la tradition qu'il appartenait d'attacher à tel mot déterminé une idée fixe et invariable. Parmi les Latins on adopta, dès la fin du u* siècle, le mot persona^ dont Tertullien se sert dans sa discussion avecPraxéas. Après avoir désigné primitivement le masque à travers lequel l'acteur parlait au théâtre, personarCf lorsqu'il représentait tel ou tel personnage, ce mot était devenu familier pour exprimer le concept même de l'individualité. Saint Augustin a raison de dire qu'on Ta choisi, faute d'en trouver un meilleur; car ce qui fait surtout le mérite de cette locution, c'est qu'elle a passé dans les traditions de l'Église latine, pour indiquer la subsistance individuelle du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Chez les Grecs, le terme correspondant était celui de irp^aonuov, qu'on employa de bonne heure dans le sens de persona. Mais comme les sabelliens en faisaient usage à leur tour, dans
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le but de réduire les 'trois personnes divines, x^la np^^roma, à trois aspects extérieurs, à trois rôles ou à trois manifestations d'une seule et même personnalité, les docteurs catholiques s'arrêtèrent de préférence au mot ô^çoorafftç, suppositurriy substantia, qui accentuait davantage la réalité des personnes divines. Sans doute, par lui-même, le terme d'hypostase, pas plus que celui de personne, ne rendait la confusion impossible : tout dépendait de Tidée précise qu'on y attacherait ; car, dans la langue profane, les mots ouvfa et ÔTçcfcraaiç se prenaient fort souvent l'un pour l'autre, et désignaient tour à tour la substance et la personne. Par là on s'explique fort bien certaines contradictions apparentes chez les auteurs qui écrivaient avant que la langue théologîque fût complètement fixée ; et nous devrons tenir compte de cette particularité en discutant les accusations dont Origène a été l'objet. Mais enfin, malgré les difl'érentes acceptions qu'il était susceptible de recevoir dans l'origine, eu égard à son étymologie, le mot hypostase exprimait bien la subsistance individuelle de chacune des trois personnes divines : il devait prévaloir chez les Grecs, et il a prévalu. Quant au mot Trinitasy trium unitas, il était indiqué par l'énoncé même du mystère : aussi le rencontrons-nous déjà chez le premier écrivain de TËglise latiùe, Tertullien. Le mot grec Tptaç, triade, qui nous apparaît pour la première fois dans Théophile d'Ântioche, était moins heureux, parce que, tout en exprimant la trinité des personnes, il ne rendait pas l'idée d'une nature commune aux trois. Je ne parlerai pas en ce moment du mot ôfAoouatoç. consubstantiel, employé pour signifier l'identité de nature dans le Père et dans le Fils ; car il appartient à l'histoire des controverses ariennes. Mon intention se bornait à vous montrer que le langage théologique concernant la Trinité s'est formé principalement par suite de la polémique avec les hérésies. Chaque fois qu'une secte voulait
mettre ea péril un point quelconque de cette croyance capitale, les défenseurs de la foi formulaient Tidée chrétienne dans un mot autour duquel se ralliait Torthodoxie, et qui devenait la norme de renseignement pour les âges postérieurs.
C*est donc à tort que les artémonites du m* siècle, précurseurs des rationalistes modernes, se récriaient contre rÉgiise romaine, comme si un simple progrès dans la forme, uae exposition plus nette et plus précise, avait altéré le fond de la doctrine : Texpression pouvait être neuve ;ridée était fournie par la révélation elle-même. En se servant du mot AoYo<» Verbe de Dieu, à la différence des autres évangélistes, pour réfuter les ébionites et les corinthiens, Tap6tre saint Jean avait montré par son exemple, et avec Tautorité de Tinspiration divine, qu*une formule bien choisie est souvent le meilleur moyen de prévenir ou d'arrêter Terreur. Nous avons vu avec quelle énergie les papes Victor et Zéphyrin s'étaient élevés, le premier, contre Thérésie de Théodote, le second, contre celle des artémonites. Les souverains pontifes ne déployèrent pas moins de zèle à combattre la deuxième classe des unitaires. Au témoignage de Tertullien, Praxéas, dénoncé pour ses erreurs, se vit obligé de les rétracter à Rome même où il avait cherché à les répandre (1) . D'après un document fort ancien et généralement estimé pour son exactitude, le Libellus synodicusy Victor condamna Noet dans un synode tenu à Rome (2). Enfin, le livre des Philosophumenay récemment découvert, nous apprend que le pape Calliste excommunia Sabellius, dès son avènement à la chaire pontificale (3). 11 semblerait donc qu'aucun doute ne fût possible sur l'attitude de la papauté en face des hérésies antitrinitaires du u* et du
{!) Adv. Praxeam,\.
(t) Libellus lynodim*, 0. zx.
(3) Philoioph.y IX, 12.
144 ORIQÂNE ▲ ROME
m* siècle. Mais c'est précisément ce dernier ouvrage qui vient de fournir à plusieurs critiques protestants un thème d'accusation contre les papes Zéphyrin et Calliste. S'il fallait en croire Fauteur des Philosophumena^ les deux pontifes auraient tenu à Tégard des écoles de Noet et de Sabellius une conduite à tout le moins fort équivoque ; et s'il était vrai, comme on l'a prétendu, que cette composition émane d'Origène, nous devrions en conclure que le catéchiste alexandrin lutta ouvertement avec le siège apostolique. Tel aurait été, dans ce cas, le résultat de son voyage à Rome. Cette question rentre trop directement dans notre sujet, pour que nous puissions la passer sous silence.
Depuis longtemps, la littérature chrétienne possédait, sous le nom d'Origène, le premier livre d'un ouvrage intitulé Philosophumena ou Réfutation de toutes les hérésies. Malgré le nom d'auteur qu'il portait en titre, et que Gronovius lui avait conservé dans son édition sur la foi de quatre manuscrits différents, ni Huet, ni dom Delarue, ni Wolf ne purent se résoudre à y voir l'œuvre du docteur alexandrin. Mais comme ces érudils n'avaient sous les yeux qu'un fragment peu considérable, il devenait assez difficile de résoudre le problème. Cet obstacle n'existe plus depuis que M. Miller a retrouvé la suite de l'ouvrage parmi les manuscrits grecs apportés d'Orient, en 1841, par Mynoïde Monas, et déposés à la Bibliothèque impériale. 11 reste bien encore quelques lacunes dans le traité, tel que nous le possédons aujourd'hui : le II* et le III* livre manquent complètement ; mais la conservation presque intégrale des huit autres nous permet d'apprécier à sa juste valeur un document qui a excité de si vives controverses dans ces dernières années (1).
(1) Depuis rédition de M. Miller, qui a paru en*185l, à Oiford, deux professeurs de Gœttlngae, Duncker 'et Schneidewin, en ont publié une autre dans cette ville, en 1859.
En étudiant le traité de saint Irénée contre les hérésies, nous avons eu occasion de parler des Philosophumena, dont Fauteur a fait de nombreux emprunts à Tévêque de Lyon, surtout dans le VI* et le Vil* livre, où il le copie presque mot pour mot (1). Cette source n'est pas la seule à laquelle puise Técrivain anonyme ; il reproduit textuellement des pages entières de Sextus Empiricus, de l'historien Josèphe et d'une quantité d'autres auteurs. Ce n'est pas manquer de justice envers son œuvre que de l'appeler une compilation, un recueil de pièces prises de divers côtés et accolées Tune à l'autre sans liaison logique. Sa thèse est celle-ci : toutes les hérésies prennent leur source dans la philosophie grecque, dans les arcanes de la mythologie et dans les extravagances des astrologues (2). Pour la prouver, il passe en revue les systèmes philosophiques, depuis le matérialisme de Thaïes jusqu'au scepticisme de Pyrrhon, y compris les opinions des brahmanes de Tlnde et des druides de la Gaule. Puis il s'étend au long sur les rêveries astrologiques des Chaldéens^ des mages de l'Egypte et de la Perse, dans lesquelles il a tort d'envelopper les observations scientifiques de Ptolémée. 11 part de là pour confronter avec ces doctrines les assertions des hérétiques, en commençant par les ophites et en finissant par les sectes juives, contrairement à tout ordre soit chronologique soit logique. 11 y a certainement, dans cette analyse assez longue, des détails fort curieux sur quelques écoles peu connues, comme celles despérates, de l'hérétique Justin, de Monoïm l'Arabe. Hais on peut affirmer sans crainte qu'une compilation, si inférieure pour le fond et la forme aux beaux traités de saint Irénée, de saint Épiphane et de Théodoret sur les mômes matières, n'aurait excité qu'un médiocre intérêt, si elle ne se terminait par un pamphlet injurieux contre les papes
(1) Saint irénée $t Vëloquence chrétienne dam la Gaule, leçon XI. (t) Philoioph,, 1, 1.
146 ORIGèNB A ROMB
Zépbyrin et Calliftte. £Ue devait plaire par là aux critiques protestants ; et, de fait, toute Timportance de la pièce est dans cette imputation calomnieuse.
Mais, avant de discuter une accusation qui est, à mon avis, un éclatant hommage rendu à la papauté, nous devons nous demander quel peut être Tauteur de cette composition. Est-ce Origène ? Dès l'apparition des Philosophu^ menaj il y a treize ans, nous n*avons pas hésité, dans un recueil périodique, à combattre une pareille hypothèse (1) ; et nous voyons avec plaisir qu'il n y a plus un seul critique disposé à la défendre. M. Miller, l'éditeur de Touvrage découvert par ses soins, et M. Lenormant, de savante et regrettable mémoire, avaient cru devoir se prononcer en faveur de Tinscription que portent les manuscrits; mais leur opinion, appuyée sur une erreur de copiste, pèche contre la vraisemblance. Ce n'est pas au génie le plus libre et le plus indépendant de l'antiquité chrétienne qu'on pourrait attribuer avec la moindre apparence de raison une œuvre si peu originale, une compilation toute formée de morceaux appartenant à divers auteurs. Déjà au xvil* siècle, bien que les éléments d'appréciation lui manquassent en grande partie, le docte évêque d'Âvranches, Huet; ne retrouvait pas le style abondant et facile d'Origène dans le premier livre des Philosophumena, le seul que l'on connût alors. Assurément, on irait trop loin en affirmant que le catéchiste n'admettait aucun rapport d'origine entre les sectes chrétiennes et les écoles philosophiques de la Grèce. Dans sa lettre à Grégoire le Thaumaturge, nous l'avons entendu reprocher aux hérétiques de s'être approprié certaines erreurs professées par les représentants de la science hellénique (2). Parlant ailleurs du lingot d'or enlevé à Jéricho contre la défense de Josué, il compare la conduite de ces
(l)£e Correipondant, 10 février 1853.
(t) Voir leçon III.
LES ADVERSAIRES DE LA TRINITÉ AU IIl' SIÈCLE 147
Toleurs à celle de Yalentîn, de Basilide et de Marcion, <qui avaient dérobé anx philosophes des doctrines perverses, pour les introduire furtivement dans TEglise de Dieu (1). On ne peut donc pas dire que la thèse de Tauteur des PhiloBophumena soit en contradiction absolue avec les idées d*Origène. Mais ce qu*il y a de certain, c^est qu*un admirateur aussi fervent de Platon n'aurait pas enveloppé tous les philosophes grecs indistinctement dans une telle proscription, sans y mêler, du moins, quelques mots de réserve. Il eût fait sans nul doute la part de Terreur et celle de la vérité, lui qui, dans la chaire d'Alexandrie et plus tard à Gésarée, recommandait avec tant d'instance à ses disciples d'étudier les écrits des anciens sages pour en extraire ce qu'ils renfermaient de bon et d'utile. Il se serait abstenu de dire d'une manière trop exclusive « qu'aucun philosophe grec n'avait connu l'auteur du monde (2). » Pour vous en convaincre, il me suffira de vous lire un passage de sa xiv* homélie sur la Genèse, où, suivant son penchant à l'allégorie, il représente la philosophie sous la figure d'Ahiméhîch, qui se trouvait tantôt en harmonie, tantAten désaccord avec Isaac :
« La philosophie n'est ni contraire ni conforme en tout à la loi de Dieu. Beaucoup de philosophes enseignent qu'il est un seul Dieu qui a fait toutes choses. En cela ils s'accordent avec la loi divine. Quelquefois même ils ajoutent que Dieu a fait et gouverne toutes choses par son Verbe, que le Verbe de Dieu est l'instrument de sa providence. Ces propositions sont en harmonie non seulement avec la Loi, mais encore avec les Evangiles. Ce qu'on appelle philosophie morale et physique est presque entièrement analogue à nos propres sentiments. Les philosophes s'éloignent de nous
(1) Homélie vu, tur le livre de Jotué, {2) Philoioph.f i, 26.
148 ORiGÈNE A nous
quand ils imaginent une matière coéteraelle à Dieu. Ils diffèrent d'avec nous lorsqu'ils nient que Dieu prenne soin des choses mortelles, et qu'ils limitent sa providence aux régions qui dépassent le globe lunaire. Us se séparent de nous en faisant dépendre les destinées humaines du cours des astres et en assignant à ce monde une durée sans fin. Il y a bien d'autres points sur lesquels nous sommes tour à tour d'accord ou en dissentiment. C'est ce que l'Écriture nous dépeint sous l'image d'Àbimélech, qui vit tantôt en paix, tantôt en lutte avec Isaac (!}. »
Ces sages distinctions, Origène n'aurait pu les perdre de vue s'il avait été amené par son sujet à soutenir la thèse des Philosophumena, Rappelons-nous Téloge de Tastronomie que Grégoire le Thaumaturge prête à l'illustre catéchiste, et mettons en regard les invectives de l'écrivain anonyme contre le représentant le plus élevé de cette science dans Tantiquité païenne :
« 0 frivole labeur qui ne fait qu^enfler l'âme ! ô foi vaine qui n'est pas une foi I Que ceux-là considèrent Ptolémée comme un homme sage, qui cultivent la même sagesse (2) ! » Ce dédain pour les sciences naturelles ou exactes est tout ce qu'on pourrait imaginer de plus contraire aux tendances d'Origène et à l'esprit de son enseignement. Du reste, il y a dans le document dont je parle quelques détails personnels qu'on ne saurait appliquer au chef du Didascalée. L'auteur se range expressément au nombre de ceux qu'il appelle « grands-prêtres (fjLeT^xovTec dp^ccpaTsiaç), successeurs des apôtres, docteurs et gardiens de l'Église, chargés de veiller sur le dépôt de la foi (3). » Or, sans compter qu'après son retour de Rome, Origène resta encore douze ans au rang des laïques, un tel langage eût été plus qu'étrange dans la bouche
(1) Homélie xiv, sur la Genèse, (S) PMlosoph,t iv, IS.
(3) Philosophait 1, 1.
LBâ ADVERSAIRES DE LA TRINITÉ AU III* SIÈCLE 149
d'un simple prêtre : moins que tout autre, Origène se le fût permis ; sa grande modestie aurait reculé devant une pareille usurpation de titres. Enfin, il est une dernière considération qui suffirait à elle seule pour écarter le nom du docteur alexandrin, malgré Tinscription que portent les manuscrits. D'après son propre témoignage, l'auteur des PhU losophumena a vécu à Rome sous les pontificats de Zéphyrin et de Galliste ; il a joué^ durant tout cet espace de temps, un rôle actif, etopposé successivement àrunetàl'autre pape une résistance longue et opiniâtre (1). Or, je le demande, ces détails permettent-ils de songer un seul instant à Origène, qui, venu à Rome, sous le pape Zéphyrin, pour voir l'Église de cette ville, y resta peu de temps, où icoXi», et retourna immédiatement après à Alexandrie, comme nous l'apprend son historien Ëusèbe (2) ? Aussi Topinion que je combats est-elle généralement abandonnée ; et, chose assez singulière, de tousles nomsd*auteur entre lesquels s'était partagée la critique, celui que les manuscrits portent en tête est le seul qui ne trouve plus de partisans.
Mais, Messieurs, il ne saurait nous suffire d*avoir déchargé Origène de la responsabilité d*un ouvrage qui se termine par un réquisitoire violent contre deux papes. Gomme nous avons rencontré sur notre chemin ce document attribué dans le principe au catéchiste alexandrin, il est de notre devoir d*examiner la valeur des accusations qu'on y a découvertes ; car elles se rapportent précisément à la controverse avec les hérésies antitrinitaires. D'ailleurs, tout en effaçant le nom d'Origène du front d'un livre qui ne lui appartient pas, plusieurs critiques voudraient, du moins, le faire entrer en communauté d'idées etde rancunesavec l'auteur de ce pamphlet ; c'est l'opinion qu'a soutenue récem-
(1) PhUotoph., IX, 7, 12.
(t) Eusèbe, H. E., vi, u.
150 omeàNE a romb
ment avec son talent ordinaire Tun des- savants les plus dis-* tingués de rÀllemagne, le docteur Dœllinger de Munich. Ces divers motifs nous obligent à étudier de plus près la dernière partie des PhUosophumena, Jene pense pas, Messieurs que vous soyez étonnés de voir un libelle, daté du ni'siècle', essayer de ternir la mémoire de deux pontifes romains. La pimpante a subi bien d'autres attaques de ce genre dans le cours de sa longue histoire. Cependant celle-là est curieuse à plus d^un titre, par son origine et par la forme qu'elle a revêtue^ Disons-le dès maintenant, l'écrivain anonyme est un évèque mêlé aux affaires de l'Eglise romaine, et qui traite le pape Zéphyrin de vieillard faible et ignorant, qu'un ministre fort habile entraîne dans une voie déplorable. A l'entendre, ioui va mal parce qu'on n'écoute pas ses conseils ; et le seul re^ mède qu*il trouve aux maux de l'Eglise, c'est que le pre«> mier ministre se retire pour lui céder la place. Je me sers peut-être d'un langage trop moderne ; mais, au fond, tout le drame des PhUosophumena se meut autour de cetie compétition malheureuse : c'est l'histoire d'un prélat mécon^ lent, qui se mêle de donner des leçons au pape, et qui s'indigne de les voir mal reçues. Ce type n'a pas laissé de se reproduire assez souvent dans les annales de l'Eglise ; et je ne sais si, en cherchant bien, on ne finirait point par le re>trouver encore aujourd'hui dans^ quelque coin de l'Italie. Malheureusement, au m* siècle, Topposition au chef de TÉgllse se compliquait d'hérésie et de schisme: c'est Thonneur des papes Zéphyrin et Galliste d'avoir fermé Toreille aux suggestions de leur adversaire, poUr n'écouter que la voix de la justice et de la vérité.