‹ Origène: cours d'éloquence sacrée ... 1867Chapitre 12 sur 54 · L^ÉGLISE ROMAINE · texte numérisé non relu

L^ÉGLISE ROMAINE

avec soin le châtiment au délit. N'oublions pas que les montanistes et les novatiens, dont Tévèque dissident partage les opinions rigoristes, envisageaient comme péchés mortels des fautes très légères, qui n'étaient nullement de nature à entraîner la déposition. Tertullien, une fois égaré par les visionnaires de la Phrygie, nous dressait une longue liste de ces prétendus crimes qui se réduisent à fort peu de chose. Ne voyait-il pas un acte d*idoIâtrie dans les étrennes que Ton se donnait à certaines époques de l'année (i) ? Il est évident qu'aux yeux de moralistes aussi exagérés, la sagesse et la modération du pape Galliste devaient passer pour un renversement complet de la discipline. En se plaçant au point de vue de l'accusateur, on comprend à la fois le motif et la nullité du reproche. Qu'il ait pu se glisser des abus dans les rangs du clergé, au m* siècle, on n'a pas lieu de s'en étonner: saint Cyprien nous parlait également des désordres qu'une longue paix avait entraînés à sa suite (2). Mais le tort de l'auteur des Philosophumena^ c'est de s'en prendre au pape : s'il fallait que le chef de l'Eglise fût responsable de tous les péchés qui se commettent dans la chrétienté, la charge serait trop lourde et difficile à porter. Le procédé à l'aide duquel l'écrivain schismatique voudrait flétrir la mémoire du pontife romain est vraiment curieux : (( Sous lui, dit-il, Ik\ toutou^ on osa pour la première fois réitérer le baptême Sous lui, de son temps, hA toutou, des

évèques, des diacres mariés deux ou trois fois avant leur ordination, commencèrent à être reçus dans le clergé. » Gomme si le pape était coupable de ce qu'en Afrique ou dans l'Asie Mineure quelques évèques prescrivaient de renouveler le baptême conféré par les hérétiques, contrairement à la coutume romaine ; de ce qu'en Orient on com-

(1) Tertullien, leçon XII. (1) S. Cyj^rien, leçon VIII.

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mençait à se relâcher de la rigueur primitive pour la continence des clercs (1). L'évêque de Rome approuvait-il la réitération du baptême, ou Fordination conférée à des bigames ? Voilà ce que son calomniateur n'ose dire, et ce qu'il eût fallu prouver : en pareil cas, le silence équivaut à une négation. La seule faute qu'il impute directement à Calliste, c'est d'avoir toléré des hommes qui s'étaient mariés dans les rangs inférieurs de la cléricature, dans l'ordre du diaconat ou du sous-diaconat (2). Il lui reproche d'avoir cité à ce propos les paroles de l'Ecriture : « Qui êtes-vous pour juger le serviteur d'autrui ? — Laissez l'ivraie croître avec le bon grain. » Mais l'emploi de ces citations montre précisément qu'il s'agissait d'une de ces circons* tances oh l'on doit prendre garde de juger avec une trop grande sévérité, sous peine d'arracher la moisson avec rivraie, c'est-à-dire d'entraîner la ruine des âmes, en sévissant mal à propos et à contre-temps. Les hommes durs et violents ne savent jamais comprendre ces ménagements qu'une charité plus douce peut inspirer aux dépositaires de l'autorité spirituelle. N'avait-on pas vu les montanistes effacer l'image du Bon Pasteur sur les calices, et d'autres zélateurs non moins farouches retrancher de l'Evangile l'histoire de la femme adultère? D'ailleurs, au commencement du ui* siècle, la loi du célibat ecclésiastique, relativement aux sous-diacres, et môme aux diacres, ne laissait pas de souffrir quelques exceptions dans certaines parties de l'Eglise, en Orient surtout: eu égard à un pareil état de choses, qui s'explique aisément par la difficulté de recruter les clercs ailleurs que dans les rangs des païens convertis, une rigueur déplacée aurait pu être aussi funeste qu'un excès d'indulgence.

(i)Philo$aph., iz, It.

(f) Ibid.

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Vous trouverez sans doute, Messieurs^, que j'attache trop d'importance à des allégations dont la source est si suspecte ; mais les adversaires de la papauté ont fait tant de bruit autour de ce document, qu'il importe de le discuter jusque dans ses moindres détails. Remarquez bien que c'est un ennemi qui parle: nous n'avons sous les yeux que l'acte d'accusation, rédigé dans l'ombre par la main d'un hérétique. En toute autre matière, l'on aurait eu garde d'ajouter une foi aveugle à des déclamations inspirées par l'es» prit de haine et de dénigrement. Mais, lorsqu'il s'agit des papes, on dirait que les notions de l'équité n'ont plus de sens pour certains critiques. Quant à nous, loin de nous prévaloir du silence de l'une des deux parties, pour opposer à l'autre une fin de non-recevoir qui ne serait que trop justifiée, nous consentons bien volontiers à examiner le fond de la question ; et c'est de Tattaque même que nous tirons la défense. Vous allez en juger par un dernier grief.

Le droit romain, sous les empereurs païens, n'admettait pas comme légitime le mariage d'une personne de condition libre avec un esclave. Aux termes de la loi Pappienne, les membres d'une famille sénatoriale ne pouvaient même pas contracter d^union légale avec une personne affranchie (t). De pareilles exclusions heurtaient de front les principes que l'Evangile cherchait à faire triompher dans le monde. Il en résultait une situation fort critique pour les consciences chrétiennes. Eusèbe nous apprend que déjà sous le règne de Commode, un grand nombre de familles romaines, distinguées par leur rang et par leurs richesses, avaient embrassé la vraie foi (2). Il pouvait arriver assez souvent que des femmes non mariées, désespérant de trouver dans leur condition un époux chrétien comme elles,

(1) Fragment d'Ulpien, cb. xin; et la loi xuv, de ritu^ mtpiùurwtu

(2) Eusèbe, H. E., v. «I.

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aimassent mieux s*uDir à un homme de rang inférieur, mais partageant la môme croyance, et devenu leur frère par la foi religieuse, sinon par la loi civile. Que devait faire en pareil cas le souverain pontife? Favoriser Torgueil aristocratique du patriciat romain, en se constituant le défen* seur de la loi Pappia Popf œa? Ulpien aurait pu agir de la sorte, mais non pas le représentant d'une religion qui proclame qu'en Jésus-Christ il n'y a ni esclave ni homme libre, et que tous sont égaux devant Dieu. Lors donc qu'une dame romaine descendait jusqu'à l'un de ces hommes mal* traités par les législations païennes, pour contracter mariage avec lui, le pape Galliste n'hésitait pas à ratifier une telle union : il y voyait à bon droit une expression touchante de l'humilité et de la fraternité chrétiennes. L'auteur des Philosophumena est révolté de cette condescendance que, pour ma part, je trouve sublime. Il prétend que ces sortes donnions ne réussissaient pas toujours : c'est fort possible ; si l'Eglise était responsable de tous les mariages malheureux qu'elle est appelée à ratifier ou à bénir, le dossier deviendrait accablant. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on n'aurait pu mieux affirmer en face d'odieux préjugés et d'exclusions injurieuses, le droit personnel, la liberté qu'a chacun de disposer de soi, la dignité des classes inférieures de la société, le caractère de noblesse que le baptême imprime à tous les chrétiens sans distinction de rang ni d'origine, tous ces grands principes qui, après s'être trouvés en lutte avec le monde ancien, ont fini par devenir les bases immortelles de la civilisation chrétienne.

Depuis l'apparition des Philosophumena, je me suis dem andé plus d'une fois ce que les adversaires de la papauté ont voulu chercher dans un livre d'où ressort avec tant d'éclat le rôle que cette grande institution remplissait au commencement du m* siècle. Ce témoignage rendu à Tautorité des successeurs de saint Pierre doit leur paraître d'autant moins

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suspect qu'il émane d*une bouche ennemie. Sans doute révèque schismatique prodigue les injures aux pontifes romains : il affecte d*appeler callistiens les fidèles en communion avec le pape, de même que Tertullien, devenu montaniste, jetait à la face des orthodoxes Tépithète de psychiques : si le mot papiste avait été inventé dès lors, son vocabulaire aurait pu s'enrichir d'une nouvelle aménité. Il dit que « Zéphyrin prétend gouverner TEglise; » il s'indigne de ce qu'après tant d'attentats les chrétiens soumis à l'autorité de Galliste osent encore s'intituler l'Eglise catholique (1). Mais toutes ces colères maladroites ne servent qu'à éclaircir la situation. Il est donc vrai, comme du reste on n'avait pas lieu d'en douter, que les évoques de Rome se sont toujours crus en droit de gouverner l'Eglise; et qu'au III* siècle comme aujourd'hui, le titre de catholique était la marque distinctive de la communion avec le pape en matière de foi et de discipline religieuse. Aussi, malgré tout son désir de rabaisser celui qui l'a condamné^ le rhapsode des Philosophumena se voit-il obligé de convenir « que la doctrine de Galliste est répandue dans l'univers entier. » Il va jusqu'à ranger les quarto-décimans au nombre des hérétiques, oubliant que la décision du pape Victor sur la célébration de la Pâque est la seule autorité qui lui permette de leur infliger une telle qualification : il reconnaît donc aux souverains pontifes le droit d'établir des règles de discipline obligatoires pour l'Eglise universelle (2). Et puis, voyez l'attitude que prend l'évêque de Rome dans cette pièce où l'on a prétendu trouver un amoindrissement de sa puissance. C'est lui qui détermine les cas où un évêque peut être déposé; or il n'y a pas d'acte plus grave dans la juridiction pontificale. C'est lui qui décide si le mariage

(1) Philosopha, IX, 7, i9, (t) Ibid., IV, 18.

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d*un clerc constitaé dans les ordres infériears entraîne par le fait même son exclusion ; si les prohibitioDs intolérantes de la loi civile empêchent la Talidité d*un mariage contracté suivant les lois de TEglise. Le déclamateur anonyme dont nous discutons rœuvre est si convaincu de cette suprématie universelle, qu'il veut rendre le pape Galliste responsable de tout ce qui se passe daos TEglise entière. Sous lui^ dit-il, on a commencé de faire telle ou telle chose, formule absolument identique à celle-ci : Sous le règne de ce monarque, il s*est introduit telle coutume ou glissé tel abus. Eu résumé, si c*est là ce document qui devait porter un coup mortel à Taulorité des papes, il nous reste à souhaiter qu*on en découvre beaucoup de pareils. Nous le souhaiterions en particulier pour le docteur Pusey et pour tant d'autres nobles esprits, qui, en Angleterre et ailleurs, ne sont plus séparés que par quelques poiots de l'Eglise catholique, et qu'une étude consciencieuse des monuments de la tradition a déjà conduits si loin sur le chemin de la vérité.

Telle est, en effet, Messieurs, la conclusion à laquelle nous mène une étude attentive des Philosophumena, Examiné de près, et avec l'attention scrupuleuse que demande le langage d'un adversaire déclaré, ce réquisitoire violent contre les papes Zéphyrin et Galliste devient une apologie, où la louange ressort du blâme. En face des erreurs de leur temps, les deux pontifes ont tenu l'attitude qui convenait aux gardiens vigilants de la doctrine révélée : je n*en voudrais d'autre preuve que le témoignage de leur ennemi. Contre les théodotiens et les artémonites, ils ont affirmé la divinité de Jésus-Christ; aux partisans de Noet et de Sabellius, ils ont opposé la distinction réelle des trois personnes de la sainte Trinité, tout en maintenant l'unité indivisible de la nature divine, menacée par les dithéistes, précurseurs des ariens. Non seulement ils se sont trouvés à la hauteur des circonstances, mais encore ils ont frayé la voie que suivra

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le concile de Nicée an siècle plus tard, et atteint les erreurs de l'avenir dans celles du présent. Cette sûreté de coup d'œil, qui leur a fait tenir le droit chemin de la vérité ao milieu de tant d*écueils, ils ont su la porter également dans les questions morales et disciplinaires, tolérant ce qu'ils ne pouvaient empêcher, et veillant à Tezécution de ce qu'ils devaient prescrire. C'est leur gloire d'avoir développé dans toute sa largeur la vraie notion de l'Ëglise universelle, que les puritains exaltés de l'époque cheyrchaient à réduire aux proportions d'une petite assemblée d'hommes parfaits ou réputés tels. C'est, en particulier, la gloire du pape Calliste, d'avoir enseigné avec l'aulorité de sa chaire que les pouvoirs du pardon s'étendent à tous les péchés sans exception; d'avoir voulu fermer la bouche aux sycophantes, en mettant le clergé à l'abri de délations injustes; d'avoir protégé contre des passions hostiles le caractère ineffaçable de la consécration épiscopaie; et enfin, dans la question du mariage, d'avoir placé au-dessus des catégories révoltantes d'une législation inique, les saintes lois de l'humilité et de la fraternité chrétiennes. Qu*il y ait eu dans les rangs de son clergé un esprit violent et chagrin, dont l'opposition est venue aboutir à un libelle injurieux, peu importe I Ce qui augmente à nos yeux le mérite de ses œuvres, c'est de savoir qu'elles ont trouvé un censeur, et qu'il a fallu, pour les mener à bout, vaincre des difficultés. La postérité avait placé saint Calliste au rang des grands papes ; il nous restait à apprendre qu'il avait eu des ennemis injustes : ce détail manquait à sa mémoire; en venant ajouter à l'intérêt de sa vie, il n'affaiblit en rien l'éclat de son nom.

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