‹ Origène: cours d'éloquence sacrée ... 1867Chapitre 13 sur 54 · NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

NEUVIÈME LEÇON

Rapports entre Origëne et saint Hippolyte. — Raisons qui empêchent d*attribaer à saint Hippolyte la composition des Phiîoêophumena, — C<Atnste entre oe liyre et les écrits de l'évoque de Porto. — Travaux de saint Hippolyte sur TËcriture sainte. — Qualités et défauts de son exégèse. — Son Traité contre Nott, — Comparaison de cet ouvrage avec les Phiiotophumuma. — Doctrine de saint Hippolyte sur la Trinité. ^- Son exposition du- dogme catholique est une des meilleures que Ton puisse rencontrer dans la littérature chrétienne des trois premiers sièeleB.

Messienrfi^

Après avoir discuté ropinion qui attribue à Origène la composition du livre intitulé Philosophumena ou Réfutation de toutes les hérésies^ il était de notre devoir d'examiner à fond un document qui appelait notre attention par son caractère d'hostilité contre les papes Zéphyrin et Galliste. Ainsi que nous Tavons démontré^ la mémoire de ces deux pontifes ne saurait être atteinte par des accusations qui se détruisent d'elles-mêmes, et qui deviennent autant de sujets d*éioge, quand on les pèse dans la balance d'une critique impartiale. Nous pourrions nous en tenir là, et, contents d'avoir dégagé la responsabilité d'Origène dans une œuvre qui ne lui appartient pas, décrire de suite la part qu'il a prise à la controverse avec les hérésies antitrinitaires. Mais je ne croirais pas répondre à votre attente si je laissais la question inachevée, en passant sous silence les recherches que l'on a faites dans ces derniers temps pour découvrir le véritable auteur des Philosophumena. Du reste, ici encore, nous rencontrerons à chaque pas le nom du ca-

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téchiste alexandrin; et Ton n*a pas manqué de s*appuyer sur quelques indices recueillis çà et là, pour supposer quUl avait retiré de son voyage à Rome des impressions peu favorables à la papauté. En nous obligeant d'étudier les écrits d*un de ses contemporains, d'un homme célèbre entre tous dans l'antiquité chrétienne, cet examen critique achèvera d'éclaircir pour nous la situation intérieure de l'Eglise romaine au commencement du m* siècle.

Dès l'instant que la critique, inspirée par de puissants motifs, se refusait à voir dans Origène l'auteur des Philosophumena, elle devait tout naturellement se tourner vers l'Italie pour y chercher la solution du problème. Le rôle que s'attribue l'écrivain anonyme, sa situation personnelle auprès des pontifes romains, insinuée dans le récit lui-même, tout semblait indiquer cette direction aux travaux de la science. Ici deux noms se présentaient avec des titres plus ou moins spécieux, ceux de Gaïus et de saint Hippolyte. Disciples de saint Irénée, dont l'influence est très sensible dans l'ouvrage en question, revêtus l'un et l'autre du caractère épiscopal, mêlés de près aux affaires deTEglise romaine, ces deux personnages, également célèbres par leurs luttes avec les hérétiques, paraissaient réunir plusieurs des conditions exigées par le contenu du livre qui a pour titre Réfutation de toutes les hérésies (1). Il ne faut donc pas s'étonner que l'attention se soit portée tout d'abord vers eux, et qu'en l'absence d'indication positive et certaine, les uns se soient prononcés pour Gaïus, les autres pour saint Hippolyte, malgré l'invraisemblance qu'il pouvait y avoir à supposer de tels sentiments chez des hommes tenus en si haute estime par toute l'antiquité chrétienne.

A ce propos, Messieurs, vous me permettrez de parler un peu de moi-même, ce qui est toujours permis lorsqu'on

(1) Eusèbe, H. E., vi, 2i.

n*a d'autre but que de confesser une erreur. En traitant, il y a treize ans, cette question, alors toute neuve, j'avais cru pouvoir conclure, après une étude sans doute insuffisante des Philosophumena^ qu*UippoIyte, évèquede Porto, était l'auteur de ce livre. Depuis lors, je dois l'avouer, cette opinion a généralement prévalu ; et, à Theure qu'il est, elle réunit les suffrages des meilleurs théologiens catholiques de TAllemagne, parmi lesquels il me suffira de citer le docteur Dœllinger de Munich et le docteu r Kuhn de Tubingue (1 ) . Mais leurs arguments, au lieu d'aflermir ma conviction, n'ont servi qu'à l'ébranler. Nous demandions un renfort de preuves ; nous espérions que la discussion, en venant apporter de nouvelles pièces au procès, fortifierait des conclusions peut-être un peu hâtives. Notre attente a été complètement trompée ; et si la question a fait quelques progrès, c'est dans le sens inverse. Or Tamour-propre serait, je ne dis pas seulement coupable, mais encore ridicule, dans des matières où il ne faut se laisser guider que par l'amour de la vérité. C'est pourquoi nous n'hésitons pas à faire ce que nous disions dès l'origine : « Gomme il est très facile de se tromper dans des questions de cette nature, nous serions tout disposé à modifier notre sentiment si, de cet intéressant débat, il ressortait clairement une conclusion difi'érente de la nôtre (2). » Au point où en est arrivée la controverse, l'opinion contraire, bien qu'elle soit restée toute négative, me paraît suffisamment motivée. Les Philosophumena ne sauraient être l'œuvre de saint Hippolyte : pour soutenir cette proposition, nous avons besoin de nous réfuter nous-mème, ce qui doit éloigner à coup sûr tout soupçon de partialité.

De prime abord, comme je le disais tout à l'heure, Thy-

(1) Dœllioger, Hifpolytuê und CallUtus, Ratisbonne, 1853; Kuhn, Die ehriiliehe Lehre von der DreieinigkHt,U II, p. 259 et ss. Tubingue, 1857.

(2) Correspondant du 10 février 1853.

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pothèse qui rapporte à saint Hippolyie la composition des Philosophumena se présentait sous des couleurs assez spé* cieuses ; mais un examen plus sévère détruit sans peine cette combinaison de dates et de faits trop artificielle. Un détail surtout était de nature à égarer la critique. Dans Tune de ses hymnes sur les Couroniies^ Prudence célèbre le martyre d*un Hippolyte ; et le poète chrétien du iv* siècle a soin de nous apprendre que son héros, après avoir adhéré quelque temps au schisme de Novat, avait effacé par le martyre cette tache regrettable : il lui prête même un discours dans lequel, au moment de marcher à la mort, le confesseur du Christ prémunit contre le schisme de Novat le peuple que ses erreurs avaient pu scandaliser (4). En partant de ce fait, Ton conciliait assez bien les déclamations violentes de Tauteur des Philosophumena contre les papes Zéphyrin et Galliste, avec la réputation de sainteté que l'évêque de Porto a laissée dans TÉglise : quand il écrivait son pamphlet, il était engagé dans le schisme de Novat ; martyr, il s'est rétracté plus tard, et le baptême de sang a lavé sa faute. Rien n'empêche donc d'attribuer à saint Hippolyte ce manifeste d'un schismatique contre la papauté : tout s'explique lorsqu'on oppose à cet égarement passager la dernière partie de sa vie. Assurément la conjecture est ingénieuse ; mais qui ne voit qu'elle repose sur la pointe d'une aiguille? De quel Hippolyte Prudence veut-il parler? La tradition nous montre cinq ou six martyrs de ce nom. S'agit-il de l'Hippoly te évêque si célèbre dans l'antiquité chrétienne par ses nombreux écrits ? De l'Hippolyte soldat et compagnon de saint Laurent ? Le poète a-t-il en vue l'Hippolyte prêtre d'Antioche, que les anciens martyrologes nous présentent en effet comme ayant adhéré au schisme de Novat? Quel moyen de construire une thèse solide sur des

(1) IlEpl (ïT£çav(3v, Hymne xi, v, ts et ss.

données aussi vagues et aussi peu précises ? N*y a-t-il pas I& une confusion de noms, comme celle où est tombé saint Grégoire de Nazianze lorsqu'il a pris pour une seule et môme personne saint Gyprien, évèque de Gartbage, et saint Gyprien d'Antioche(i)? Baronius le suppose, et non sans motif. D'ailleurs le schisme de Novat n'a eu lieu qu'en l'année 230, tandis que l'auteur des Philosophvmena a joué le rôle de dissident sous les papes Zéphyrin et Calliste, c'est-à-dire près de trente années auparavant. A l'époque où éclata le schisme de Novat, saint Hippolyte, le docteur de l'Ëglise, le disciple de saint Irénée, était mort depuis longtemps, selon toute apparence : car son cycle pascal s'arrête à Tannée 222 ; et saint Alexandre, évèque de Jérusalem, mort vers l'an 251, avait déjà réuni dans sa bibliothèque les ouvrages de saint Hippoly te, suivant le témoignage d'Eusèbe (2). En tout cas, c*est aller contre toute vraisemblance que de prêter un rôle quelconque à l'évèque de Porto dans les tentatives de Novat ou de Novatien, évidemment postérieures. Ce n'est ni à lui, ni à l'auteur des Philosophumena que peut s'appliquer le texte de Prudence ; et Ton commettrait un anachronisme manifeste, en les affiliant à des sectes qui n'ont surgi que longtemps après les pontificats de Zéphyrin et de Gailisle.

Un deuxième fait semblait favoriser le sentiment de ceux qui voyaient dans saint Hippolyte l'auteur de la Réfutation de toutes les hérésies; mais vous n'aurez pas de peine à vous convaincre qu'il n'a pas plus de force probante que le premier. En 1551, à Rome, on déterra non loin de l'église Saint-Laurent, hors des murs, une statue en marbre de saint Hippolyte avec le catalogue de ses principaux ouvrages. Or dans celte liste, gravée sur le piédestal, on ren-

(1) S. Grégoire de Nazianze, Discours xviix. («JEusèbe, H. E., vi, 20.

contre uq livre inlitulé : Contre Platon et sur le tout (I). D'autre part, Tauteur des Philosophumena nous apprend qu*il avait composé un traité sur l'Essence du tout (2). Assurément les titres se ressemblent ; mais cette analogie suffitelle pour prouver qu*il ne s*agit des deux côtés que d'an seul et même écrit? Les questions concernant Torigine et la formation du monde n'étaient-elles pas à Tordre du jour, par suite de la controverse avec les écoles païennes? Dès lors est-il étonnant que plusieurs auteurs chrétiens aient entrepris de traiter le même sujet, en donnant à leurs compositions des titres semblables? Dans le passage où il parle d*un livre sur la Cause du tout, Pholius ajoute qu'on l'attribuait tour à tour à l'historien Josèphe, à saint Justin, à saint Irénée, à Gaïus ; mais il ne prononce pas le nom de saint Hippolyte (3). Tant qu'on ne possède que des titres d'ouvrages, sans le texte, qui seul rendrait la confrontation possible, il est difficile de dépasser le champ des conjectures. Ainsi en est-il du témoignage de Photius, tant de fois invoqué dans ce débat. Il est certain que ce grand érudit lisait de son temps, sous le nom de saint Hippolyte, un Traité contre les hérésies ; mais les caractères qu'il lui prête excluent précisément toute comparaison avec les Philosopliumena. Photius fait mention «. d'un petit livre, d'un tableau synoptique ou sommaire (4) ; » l'ouvrage retrouvé par M. Miller est au contraire un traité fort étendu, divisé en dix parties, où les systèmes des anciens philosophes et des hérétiques sont analysés et développés avec un luxe d'érudition aussi prétentieuse qu'indigeste. Le petit livre de saint Hippolyte, que lisait Photius, « commençait par l'hérésie des dosilhéens, et s'arrêtait à celle des noétiens; » telle

(|| Upoi nXaTcuva xat ntpi tou kolyzoç,

(f)n£pl Tîîç Tou ::avT({ç oMa;. {Philotoph.f ix, 32).

(3) Photius, Bibl., cod. xlvui.

(4) Bi6Xidàpiov, ouvo^tv.

ET SAINT HIPPOLYTB IHl

n'est pas la marche suivie dans les Pkilosophumena^ où les naassènes, autrement appelés les ophites, figurent en première ligne, tandis que la nomenclature se termine par les elcasaltes et les sectes juives. Dans le tableau synoptique que Pholius avait sous les yeux, saint Hippolyte comprenait trente-deux hérésies ; or il est impossible de faire concorder ce chiffre avec celui des Philosophumena, qui ne mentionnent que trente sectes, si Ton s*en rapporte au nombre indiqué par les sommaires des différents livres, ou qui en énumèrent près de quarante, pour peu que l'on tienne compte des subdivisions marquées dans le texte même (1). D'après Pholius, saint Hippolyte avait avancé quelques propositions peu exactes dans sa Réfutation de toutes les hérésies, entre autres celle-ci : « que rÉpitre aux Hébreux n*est pas de saint Paul ; » or il n*y a pas trace de cette assertion dans les Philosophumena^ non plus que des deux fragments empruntés à l'écrit de saint Hippolyte par l'auteur du Chronicon pascale et par le pape Gélase (2). Je n'ignore pas ce que répondrait un contradicteur opiniâtre : ces citations, dirait-il, ont pu être tirées des parties de l'ouvrage qui ne sont pas arrivées jusqu'à nous. Fort bien, mais ce qui résulte de tout cela, c'est que les monuments de la tradition ne renferment absolument rien qui permette

(1) Dans son livre, Hippolytus and hi$ âge, Londres, 1853, le chevalier Bunsen, ambassadeur de Prusse, attache une grande importance à ce chiffre de trente-deux hérésies, qu'il prétend retrouver dans les Philatophumena; mais en vain. Ce dernier document ne parle que de trente sectes ; et si, pour dépasser ce nombre, on fait entrer en ligne de compte quelques branches secondaires, le total s*élève à quarante. Dans ce cas, il faudra considérer comme autant de chefs d'écoles distinctes, Secundus, Epiphane. Héracléon, Ptolémée, Marcus et Colarbase, disciples de Valentin; Prépon r Assyrien, disciple de Marcîon; Théodote le banquier, et le diacre Nicolas, chef d'une école de gnostiques. L'auteur des Philotophumena résume en effet les doctrines particulières à chacun d'eux . Quoi qu'il en soit, l'argument que M. Bunsen a voulu tirer de ce calcul n'a pas la moindre valeur.

(t) Chronicon poicale, p. 0; Oelas., de duabue XaturU, t. IV, part* i ; biblioth. Patrum, édlL de Paris, 1644, p. 424.

IB'2 ORIGÈNS

d'attribuer à saint Uippolyte la composition des Philosophumena. Un seul fait est certain : Févèque de Porto avait écrit un livre contre les hérésies ; ce livre, Eusèbe et saint Jérôme Tout nommé, Photius Ta connu, d*autres écrivains Tout cité ; mais ce livre est-il celui-là même qu'on a retrouvé de nos jours et publié sous le nom d*Origène. Yoilà ce qu'il faudrait prouver ; or toutes les indications qu'on a voulu recueillir jusqu'ici en faveur de cette thèse se sont tournées contre elle; et, ce qui Ta ruinée dans notre esprit, c'est la faiblesse des arguments auxquels on a besoin de recou* rir pour lui prêter quelque apparence de probabilité.

Mais, Messieurs, cette apparence elle-même disparaît lorsqu'on sort d'une discussion de textes qui ne saurait aboutir, faute de données positives, pour prendre les choses de plus haut et envisager le caractère des personnages ainsi que leur situation dans l'histoire. Les considérations qui se pressent en foule sur ce point me paraissent décisives ; et c'est pour les avoir négligées que tant de critiques se sont fourvoyés dans cette question. L'on voudrait que saint Hippolyte, le grand théologien, le commentateur rival d'Origène, Fauteur du m* siècle qui a le plus écrit après le catéchiste alexandrin, Ton voudrait, dis-je, que saint Hippolyte se fût déclaré l'adversaire des papes Zéphyrin et Calliste, les traitant d'hérétiques, rompant la communion avec eux, et élevant ainsi Eglise contre Eglise. Le docteur Dœllinger va même jusqu'à faire de lui le premier antipape. Mais a-t-on calculé toutes les invraisemblances d'une pareille hypothèse ? Comment ! Rome aurait été, dans les vingt premières années du in% le théâtre d'un schisme excité par un homme de cette importance, de cette valeur ; et l'histoire ecclésiastique ne renfermerait aucune allusion à un tel schisme 1 II ne s'en trouverait pas le moindre indice, pas la trace la plus légère, ni dans les ouvrages des contemporains, ni dans ceux du iv'ou du v* siècle I Estrce croyable?

Lorsque, trente années après, Novatien, personnage bien infénear à saint Hippolyte, s'insurgera contre le pape Gomeilie, toos les monuments de la tradition, tant en Orient qu'en Occident, retentiront du bruit de sa rébellion. Ouant à Tévèque qui partage avec Origène la palme de Téloquence et de Térudition, pas un mot, pas une syllabe : son scbisme, pourtant si audacieux, si bruyant, a passé inaperçu; personne n'en sait rien. Eusèbe le comble d^éloges, énumère ses principaux ouvrages, sans oublier le Traité contre toiUes les hérésies, qui, s'il était identique aux Philosophumena, comme on Taffirme, n'aurait pu manquer de mettre lé savant historien au courant de ce prétendu schisme : Eusèbe ne dit mot d'une révolté de saint Hippolyte contre la papauté (1). Môme silence chez saint Jérôme. L'illustre docteur estime fort saint Hippolyte, qu'il appelle « un homme très disert » ; il dresse le catalogue de ses écrits, en y comprenant à son tour le Traité contre les hérésies, qui, dans l'hypothèse que je combats, aurait dû l'instruire comme Eusèbe de ce conflit imaginaire : saint Jérôme ne soupçonne môme pas qu'un tel personnage se fût jamais trouvé en lutte ouverte avec les pontifes romains (2). Dirat*on que saint Jérôme a pu ignorer un fait qui, s'il était authentique, marquerait parmi les événements les plus consirables du ni** siècle ? Une telle ignorance est inadmissible chez le secrétaire du pape Damase, chez un écrivain si versé dans l'histoire de l'Ëglise romaine. Ou bien oserait-on prétendre que saint Jérôme ait voulu dissimuler des détails qui lui étaient connus ? Telle n'est pas son habitude, lorsqu'il s'agit de décocher quelque trait satirique contre le clergé romain dont il croyait avoir eu à se plaindre : on le voit assez par les insinuations peu bienveillantes qu'il

(1) Eusèbe, H. E. vi, fO, >t.

(f) S. Jérôme, Catal. vit. illtat., lxi ; Ep. 77, ad Magnum; Ep. 71, ad Lucinium,

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se permet à propos des démêlés de TertuUien et d*Origène. Arrive le tour de Photius, et ici notre étonnement redouble. Photitis, fauteur du schisme d*Orient, Tadversaire fougueux de la papauté, Photius a, dit-on, sous les yeux une pièce émanée d'un docteur et d'un martyr de la primitive Eglise, une pièce qui sert si bien ses propres ressentiments ; et, loin de s*en prévaloir, il l'enregistre froidement, se contentant pour toute remarque de faire observer que Tauteur n'admet pas Tauthenticité de TEpitre aux Hébreux. Quoi I pas la moindre réserve, pas un mot de restriction dans les éloges de saint Anastase, écrivain du vii*^ siècle, qui appelle saint Hippolyte «un très saint et grand docteur, un témoin fidèle de la vérité» ; ni dans le jugement d'un auteur fort ancien, dont rhomélie a trouvé place à la fin des œuvres de saint Jean Chrysostome, et qui célèbre la douceur et la bonté d'Hippolyte, en le rangeant sur la même ligne que lesEvode, les Ignace et les Denis; ni dans le passage où Georges Syncelle, après avoir vanté son mérite comme philosophe chrétien, l'appelle «un fleuve qui a arrosé TEglisedes eaux vives d'une éloquence toute divine ; » ni dans les Annales de Zonaras, pour qui Tévêque de Porto reste « le très saint et très docte Hippolyte » ; ni dans Touvrage où Léonce de Byzance « le met au nombre des docteurs et des Pères qui ont vécu avant le règne de Constantin (i) ! » Et c'est ce docteur, si vénéré pour ses écrits par toute l'antiquité chrétienne,

(1) Anastas., in Coileetan,^ apud Galland., i. II, biblioih. Patrum, p. 79. ~ In appendice ad Tom, viii operum t, Chrytoslomi, p. 79, édit. de Paris. — Georges Syncelle, Chronograph,, ad annum S 15, p. 358. -« Jean Zonaras, Annal., t. I, p. 626, édit. Paris. — Léonce de Byzance, Ze«a'oIII. desectis, p. 430. Nicéphore Calliste, (H. Ë., iv. 31) est le seul qui trouve des choses répréhensibles, e;;iXT]tj^[(jia^ dans certains écrits d*Hippolyte ; mais on peut en dire autant de saint Justin et de saint Irénée. Il y a loin de là aux opinions schismatiques et hérétiques des Phihtophumena. Nicéphore veut parler sans doute de ces assertions peu exactes que Photius nous signalait tout à l'heure, Tiva tîjç àxpi6cîa; XEt::(${Aeva. H u*en vante pas moins la tagette des écrits d'Hippolyte.

c'est ce Père de TEglise qui doit avoir joué le rôle de sectaire violent, haineux, dont témoignent les P/it7osop/iumena, et provoqué un schisme dans l'Eglise romaine, sans que ni Eusèbe, ni saint Jérôme, ni Photius, ni aucun écrivain des premiers siècles aient soupçonné un fait dont le caractère eût été si grave et le retentissement si considérable ! Pour passer par-dessus de telles invraisemblances, il ne faudrait rien moins que des preuves positives, des témoignages certains, irrécusables : or, en place de ces témoignages et de ces preuves, on ne nous présente que des conjectures ; dès lors, les arguments que nous venons de développer conservent toute leur force, et obligent d'abandonner une opinion qui ne repose sur aucun fondement solide.

Enfin, Messieurs, il y a une dernière raison qui empêche d'attribuer à saint Hippolyte la composition des Philosop/iumena, c'est le contraste de ce livre avec les écrits du grand évoque. Pour nous en convaincre, nous allons examiner le peu qui nous reste d'une activité littéraire si féconde au dire des anciens. C'est même en grande partie dans le but de faire revivre devant vous l'une des plus belles figures de l'éloquence chrétienne au iii^ siècle, que nous avons jugé à propos de nous étendre sur ce débat. La vie d'Hippolyte est enveloppée de ténèbres que les travaux de Térudition ne sont pas encore parvenus à percer. Nous ignorons son lieu de naissance, sa patrie, et jusqu'au siège épiscopal qu'il a occupé. Quelques auteurs grecs, postérieurs aux cinq premiers siècles, Georges Syncelle, Zonaras, Nicéphore Galliste, veulent savoir qu'Hippoly te a été évoque de Porto-Romano. Mais comment des écrivains orientaux, si éloignés du théâtre des faits, auraient-ils pu èlre mieux renseignés à cet égard qu Eusèbe et saint Jérôme? Après avoir parlé de Bérylle, évoque de Bostra en Arabie, l'historien du IV* siècle se contente d*ajouter « qu'Hippolyte aussi a été quelque part évêque d'une autre Eglise », montrant

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assez par là qu'il manquait d'informations précises sur ce point (i). Quant à saint Jérôme, il déclare formellement <c qu'il n'a pu apprendre le nom de la ville dont Hippolyte avait été éYêque(2].» Et d'ailleurs de quel Porto^Romaao veut-on parler ! Il y a eu deux villes de ce nom, l'une située en Italie près de Rome, l'autre en Arabie, et appelée aujourd'hui Aden. Le pape Gélase I, écrivant au v* siècle, appelle en propres termes saint Hippolyte « évoque de la métropole des Arabes (3) ; » et son opinion a trouvé de l'écho chez beaucoup d'érudits, tels que Le Moyne, Gave, Oudin, EUies Dupin et Joseph Assemani. Vous voyez d'après eela combien il règne d'incertitude sur cette question. Les Bollandistes présument qu'après avoir occupé un siège épiscopal en Orient, peut-être en Arabie, saint Hippolyte était venu visiter l'Eglise de Rome, comme tant d'autres chrétiens de son temps, et qu'il aura souffert le martyre à Porto-Romano en Italie, ce qui le fit passer plus tard pour évèque de cette ville (4j. En combinant leur opinion avec celle des auteurs de VHistoire littéraire de la France (5), on doit se rapprocher beaucoup de la vérité. Né en Orient comme saint Irénée dont il a été certainement le disciple (6), Hippolyte n'a pas dû occuper un siège fixe et déterminé, quoiqu'il possédât le caractère épiscopal, d'après le témoignage presque unanime des anciens. De cette manière Ton s'explique fort bien

(1) Easèbe, H. E., vi, io,

(t) Saint Jérôme, de Vir, Ul., lxi.

(3) Gelasius, de duabus in Christo Naturii. Bellarmin pens6 qall ne s*agit point ici du pape Qélase, mais de Gélase de Cyzique, antre écrivain dn V* siècle. Quoi qn'il en soit, Ensèbe semble également vonioir diriger notre attention vers T Arabie, car il associe denx fois les noms d* Hippolyte et de Bérylle, évoque de Bostra, en Aral)ie, (H. E., vi, 20; Chronieon, ad annum 243).

(4) Bolland., t. IV. Aagnst., p. 510.

(5) HUt. litt., par des Bénédictins de la cong. de Saint-Manr^ t. i, part. I, p. 363.

(a) Photius, Cod. cxxi.

ET [ÇAINT HIPPOLYTE 187

qu*£usèbe et saint Jérôme n*aient pu apprendre de quelle Tille il avait été évoque. Â Texemple de Gaîus, son condisciple à récole de saint Irénée, il aura été ordonné évèque pour les peuplades païennes (i), avec mission de les convertir à la foi. Voilà pourquoi la tradition rattache son nom et ses œuvres tantôt à TOrient, tantôt à FOccident. Que si, dans la suite, les annalistes grecs Font appelé évêque de Porto-Romano, titre sous lequel nous le désignons nousmêmes, c'est parce qu'il avait terminé sa carrière à Ostie ; cette circonstance, que semble indiquer la découverte de sa statue près de Rome, aura fait prendre le lieu de son martyre pour son siège épiscopal. Quelle que soit la valeur d'une conjecture qui réunit en sa faveur de grandes probabilités, cette absence de renseignements positifs montre combien Ton s'est aventuré en afûrmant avec tant d'assurance qu Hippolyte a été le premier antipape. Il est facile de suppléer par rimagination au silence de l'histoire ; mais de pareilles hypothèses restent dans le domaine du roman, aussi longtemps qu'on ne parvient pas à les justifier par de bonnes raisons.

Toutefois, Messieurs, au milieu de l'obscurité qui règne sur la personne et la vie de saint Hippolyte, il est un point qui ressort avec assez de clarté pour nous dédommager quelque peu des lacunes d'une biographie demeurée incertaine. Nous savons qu'il avait beaucoup écrit ; et la liste de ses principaux ouvrages est arrivée jusqu'à nous. C'est à lui que nous devons le plus ancien cyc2e pascal : la controverse sur la célébration de la Pâque lui avait fourni Toccasion de composer cet écrit, où il cherchait à déterminer pour une période de 112 ans le quatorzième jour de la pleine lune des

(1) Ibid., Cod. XLviu, Y^zlpo^:ovr^^^f(ll xûv éôvtov cstoxoTtov. C'est ainsi que saint Pierre et ses successeurs ont envoyé tour à tour en Espagne, en Afrique et dans les Gaules, des missionnaires revêtus du caractère épiscopal sans leur assigner de siège déterminé.

mois de mars et d*avril, ainsi que le dimanche où tombe la fête de Pâques. Les observations astronomiques, devenues plus précises depuis lors, ont diminué beaucoup sinon le mérite du moins Futilité de ce comput ecclésiastique, qui n*était sans doute que la dernière partie d'un traité sur la Pâque, dont parlent Ëusèbe et saint Jérôme (1). C'est surtout par ses travaux sur FÉcriture sainte qu'Hippolyte s'acquit une juste célébrité. Il avait commenté successivement la Genèse, TExode, le Cantique des cantiques, les Psaumes, le livre des Proverbes, TEcclésiaste, les prophéties dlsaîe, de Daniel et de Zacharie, l'Évangile de saint Matthieu, TApocalypse et l'Évangile de saint Jean (2). Dans cette branche de la science théologique, Origène est le seul écrivain des trois premiers siècles qui Tait surpassé. Malheureusement il ne nous reste plus que de rares débris d'une littérature si riche et si variée. Nous voyons par ces courts fragments qu'Hippolyte suivait la méthode des alexandrins dans l'interprétation des Livres saints, et qu'il s'attachait au sens mystique plutôt qu'à la lettre du texte sacré. Partant de ce principe que tout l'Ancien Testamentest une vaste figure du Christ et de l'Église, it envisage constamment les faits du passé dans leur rapport avec les réalités futures. A l'exemple de Clément et d'Origène, dont il partage le goût trop exclusif pour l'allégorie, il se laisse entraîner quelquefois à des rapprochements plus subtils que fondés. C'est un abus de ce genre que l'on peut signaler dans son traité du Christ et de V Antéchrist, où, pour montrer que celui-ci doit sortir de la tribu de Dan, il s'appuie sur des paroles du Deutéronome qui ne concernent en rien l'Antéchrist : « Dan sera comme un lionceau^ et il viendra de Basan (3). » L'auteur ne s'éloigne pas moins du sens littéral, lorsque, voulant

(1) Ëusèbe. H. E., vi, 22.

(«) Œuvres de iaint Hippolyte, édit. Migne, Patr, grecque, t. X.

(3) Ibid,, p. 737.

expliquer la célèbre prédiction de Daniel concernant les soixante-dix semaines d*années, il recule la dernière de ces semaines jusqu*à la un du monde (i). Dès Tinstant qu*on cesse de prendre la tradition pour règle et pour guide, de pareilles interprétations deviennent nécessairement plus ou moins arbitraires. Hippolyle a mieux saisi Tidée de la prophétie de Daniel dans Tendroit où il applique la célèbre vision de Nabuchodonosor aux quatre grandes monarchies des Babyloniens, des Perses^ des Grecs et des Romains (2). Au reste, si ces inductions n'ont pas toujours la valeur d'un raisonnement bien rigoureux, elles frappent du moins par la richesse des couleurs qu'une imagination tout orientale sait répandre sur le sujet. Voici, par exemple, une belle allégorie tirée de ce passage d'Isale : « Malheur à la terre qui fait du bruit de ses ailes, qui est au delà des fleuves de rÉthiopie, qui envoie ses ambassadeurs sur la mer et les fait courir sur les eaux dans des vaisseaux de jonc. »

« Pour nous, dit l'éloquent interprète, qui espérons dans le Fils de Dieu, nous sommes persécutés et foulés aux pieds par les inOdèles. Caries ailes des bâtiments sont les églises; la mer, c'est le monde dans lequel se trouve l'Eglise comme un navire ballotté par les flots, qui ne saurait périr, parce qu'il porte avec lui un pilote expérimenté, le Christ ; au milieu flotte l'étendard qui protège contre la mort, la croix du Seigneur. Vaisseau merveilleux dont la proue est tournée vers l'Orient et la poupe vers l'Occident, tandis que le corps du bâtiment regarde le Midi. Ses clous sont les deux Testaments ; les cordages qui l'enveloppent, l'amour dont le Christ étreint l'Eglise ; le filet où elle pèche ses poissons, la fontaine de la régénération d'où les fidèles sortent rajeunis et tout éclatants de blancheur. Le vent qui pousse ce navire,

(1) ibid., p. 761.

(2) Ibid., p. 474.

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c est TEspril venu du ciel pour marquer de son sceau ceux qui se confient en Dieu. Des ancres de fer le suivent dans sa course, je veux dire les saints commandements du Christ, aussi forts que le fer. A droite et à gauche se trouvent rant: gés, comme autant de matelots, les saints anges chargés de protéger et de défendre TEglise. Quant à Téchelle qui sert pour monter au haut de la vergue, voyez-y le signe de la Passion du Christ : parles degrés de cette échelle on s*élève jusqu'aux cieux. Enfin les figures qui décorent Tanlenne, c*est la lignée des prophètes, des martyrs et des apôtres, qui reposent dans le royaume du Christ (i). i>

A côté d'une certaine profusion de détails, il y a de beaux traits dans ce tableau de TEglise représentée sous l'image d'un navire. Hippolyte partage avec Origène le tort de vouloir épuiser les métaphores qu'il emploie; mais la vigueur et l'éclat de son langage symbolique rachètent ce défaut de sobriété. C'est ainsi que, dans ce même traité du ChHst et de VAntechrist, il compare la chair sacrée du Sauveur à un vêtement qui devait être déchiré et mis en lambeaux sur l'arbre de la croix. « La croix, dit-il, cet instrument de la Passion du Sauveur, ressemble au cylindre auquel le tisserand attache les fils de la chaîne ; la chaîne elle-même, c'est la vertu de l'Esprit-Saint ; lu trame, la chair sacrée enlacée dans l'esprit; le fil, la divine charité ou la grâce qui relie entre elles les deux substances et les unit l'une à l'autre ; la navette, le Verbe ; enfin les artisans, ce sont les patriarches, et les prophètes qui ont tissu au Christ cette robe splendide et cette tunique parfaite : car c'est par eux que le Verbe, semblable à la navette qui court entre les fils de la chaîne, a exécuté les ouvrages commandés parle Père (2]. » A coup sûr, voilà une façon bien originale d'exprimer l'union de la nature divine avec la nature humaine dans la personne du

(1) OEuvres de saint Uippoîy te, p. 777, 780.

(2) Ibid., 731.

Verbe. II ne faudrait pourtant pas en conciare que, chez Hippolyte, la doctrine est toujours noyée dans un flot de métaphores pareilles; on citerait même peu d'écrivains de TEglise primitive dont le langage théologique, concernant la Trinité, soit plus net et plus précis que le sien. Ici rient se placer en première ligne son beau Traité contre Noët, dont Tauthenticité estàTabri de toute contestation sérieuse, et qui, par conséquent, nous fournit un terme de comparaison avec les Philosophumena^ puisque la même hérésie est exposée et combattue de part et d'autre.

Or, Messieurs, le contraste entre les deux livres éclate dès la première page. S'il vous en souvient, la thèse de l'écrivain anonyme se réduit à dire que toute les hérésies dérivent de la philosophie grecque; il nie formellement qu'aucune d'elles ait rien emprunté aux saintes Ecritures (i). Voilà pourquoi il s'efforce d'établir, à l'exclusion de toute autre source, que la théorie de Noët découle du système d'Heraclite. Si donc saint Hippolyte était l'auteur des Philosophumenay on devrait à tout le moins retrouver quelque vestige de cette opinion dans un ouvrage qui a pour but spécial d'analyser et de réfuter les doctrines de Noët ; or, bien loin de remonter à Heraclite pour expliquer la naissance de cette hérésie, il lui assigne une origine toute différente et qui est la véritable. Nous apprenons de lui que les partisans de Noêt s'appuyaient sur les textes de l'Ancien Testament où Mofse et les prophètes enseignent l'unité de Dieu. C'est dans l'Exode, dans Isaîe, dans Baruch, et non pas dans Heraclite, qu'ils cherchaient des arguments pour montrer que toutes les manifestations divines, sous la nouvelle loi comme sous Tancienne, doivent se rapporter à une seule et même personne (2). En d'autres termes, ils professaient le monothéisme

(1) Philosoph,, i, xat OTt [xtjosv èÇ avtciiv Tpaçàiv XaÇovTgç tauT* enêye^pr^9av.

(8) Contre Noët, i-viii.

192 OIUGÊNE

dans le sens étroit et exclusif des écoles juives ; et par là ils arrivaient à identifier la personne du Fils avec celle du Père, ne croyant pouvoir sauver que par ce moyen extrême le dogme fondamental de Tunité de Dieu. G*est ainsi qu*Hippolyte rend compte des erreurs de Noët; il contredit Fauteur avec lequel on voudrait le confondre. Pour tout observateur attentif, ces explications d'un même sujet, si opposées l'une à l'autre, trahissent évidemment deux mains différentes.

L'on comprend que le défenseur du dogme de la Trinité n'ait pas eu de peine à réfuter les objections des unitaires. Nous aussi, leur répondait-il, nous n'adorons qu'un seul Dieu, et les textes que vous citez sont ceux-là mêmes dont nous nous servons pour établir cette vérité capitale; mais il n'en résulte pas que ce Dieu unique soit unipersonnel, et la monarchie divine ne détruit en rien le mystère de Z'économie. Si l'Écriture sainte nous défend d'admettre plusieurs Dieux, elle nous oblige aussi à reconnaître en Dieu plusieurs personnes, car celui qui est envoyé ne peut être le même que celui qui envoie : une mission suppose deux personnes. En disant qu'il remontera vers son Père, Jésus-Christ se distingue expressément du Père qu'il va rejoindre. Et qu'on n'allègue pas ces paroles du Sauveur : « Moi et mon Père nous sommes une seule et même chose ; » car il n'est pas dit : Moi et mon Père je suis, mais nous sommes. Ces mots nous sommes ne peuvent s'entendre d'un seul; en exprimant une seule puissance, ils indiquent deux personnes, 5uo 7:p6<xw7c« (i). Excellente observation, que Tertullien avait fait valoir contre Praxéas presque dans les mêmes termes (â). Pour détruire toute équivoque sur cette grave matière, Hippolyte ne se contente pas de réfuter les sophismes des par-

Ci) Contre Noët, vu.

(S) Voyez Tertullien^ leç. XXXIl.

tisans de Noet : il expose à son tour le mystère de la Trinité dans la deuxième partie de son ouvrage (i) ; et, ici encore, nous allons constater de nouvelles divergences avec le livre des Philosophumena. Le théologien catholique commence par écarter Thypothèse d*une matière coéternelle à Dieu. Avant la création du monde, Dieu était seul, et en dehors de lui il n'y avait rien ; mais, bien que seul et unique, il était multiple, multus erat, itoXuç ^v. Car il n*était pas sans raison, sans sagesse, sans puissance, sans conseil : il avait en lui-même son Yerbe, par qui il a fait toutes choses : ce Yerbe, il Ta manifesté dans un temps déterminé, et rendu visible par la création du monde comme pour le salut des hommes (2). On aurait tort de croire qu'Hippolyte confond la génération étemelle du Yerbe avec sa manifestation dans le temps et dans Tespace : la distinction des deux actes est clairement indiquée parles expressions qu'il emploie. Dieu, dit-il, avait en lui-même son Yerbe de toute éternité, car il n*est pas de moment où Dieu ait été sans raison, sans sagesse, sans conseil. Ce Yerbe, qui subsiste en Dieu de toute éternité, Dieu Ta manifesté, rendu visible, en créant toutes choses par lui, ISec^, opor^ icout (3). Dans la pensée d'Hippolyte, la génération et l'existence éternelles du Yerbe ne sont nullement identiques à son apparition ou à sa vie temporelle. Est-ce à dire, s'écrie l'auteur, que la naissance du Yerbe divise la puissance ou la nature divine? Non, répondil; quand je dis que le Yerbe est un autre^ ÎTepoç, Je n'affirme pas pour cela deux Dieux : le Yerbe procède de Dieu

(l) Contre Noët, ix-xviii.

(t) Ov A(ÎYOv ^x^cov ^v lauTco... bpaxô^ Tcottt... IÔciÇe xaipot; àpiif/ivoiç

(8) Quelques lignes plus bas, Tauteur dit que le Verbe, « s'avançant dans le monde, s'est montré Fils de Dieu, » 7:po6àç é^ xtJojiw fôefxvuTo nctiç Oeou. Ces mots ne signifient point que le Verbe a commencé d'être Fils de Dieu par la création du monde; il a été manifesté comme tel,

194 ORIGÈNB

comme la lumière de la lumière, comme Teau de la source ou le rayon du soleil, comparaisons nécessairement défectueuses, puisqu'elles sont empruntées à Tordre matériel, mais qui prouvent combien Hippolyte s'attachait à faire ressortir la distinction des personnes divines dans leur indivisible unité. Du reste, la belle page que je vais vous lire suffira pour vous montrer avec quelle rare précision il s'exprimait sur un sujet où il est si difficile de trouver la juste mesure du langage :

« C'est Véconomie que le bienheureux Jean nous enseigne dans rÉvangile, quand il confesse en ces termes la divinité du Verbe : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. » Si donc le Verbe était avec Dieu, si le Verbe était Dieu, que conclurons-nous de là? Dirons-nous que Jean a voulu parler de deux Dieux! Non, je ne dirai pas qu'il y a deux Dieux, mais un seul en deux personnes ; et, de plus, la grâce du Saint-Esprit répond au troisième ordre de la divine économie. Le Père est un, mais il y a deux personnes, parce que le Fils existe également ; et quant à la troisième personne, elle se nomme le Saint-Esprit. Le Père ordonne, le Fils exécute, et nous croyons au Père par ce que nous voyons dans le Fils. Toute cette économie harmonique se ramène à.un seul Dieu : c'est ce Dieu unique qui commande dans la personne du Père, qui obéit dans celle du Fils, qui enseigne la sagesse dans celle de l'Esprit-Saint. Le Père est par-dessus toutes choses, le Fils au milieu de toutes choses, le Saint-Esprit en toutes choses. Nous ne pouvons concevoir le Dieu unique sans croire véritablement au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Les Juifs ont glorifié le Père, mais sans lui rendre grâces, faute de reconnaître le Fils. Les disciples ont reconnu le Fils, mais non dans TEsprit-Saint, c'est pourquoi ils l'ont renié. Aussi le Verbe du Père connaissant l'économie divine et la volonté paternelle, sachant que le Père ne veut pas être

ET SAINT HIPPOLYTB 195

glorifié autrement, donna cet ordre à ses disciples après la résurrection : a Allez, instruisez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Par là il leur apprit que celui qui omet Tun de ces points ne glorifie pas Dieu pleinement. C'est en confessant la Trinité qu*on rend au Père la gloire qui lui est due. (i) n

Cette exposition du mystère de la Trinité est une des meilleures que Ton rencontre dans la littérature chrétienne des trois premiers siècles. Car il ne saurait y avoir de doute sur le véritable sens de ce passage : la consubstantialité des trois personnes divines y est aussi clairement enseignée que leur distinction réelle. En appuyant, et avec raison, sur la subordination du Fils et de TEsprit Saint au Père, quant à Torigine, Uippolyto a soin d'exclure tout ce qui pourrait faire supposer entre eux quelque inégalité de puissance : « Il est nécessaire, avait-il dit un peu auparavant, de confesser le Père Dieu tout-puissant, et Jésus-Christ Fils de Dieu, Dieu fait homme, à qui le Père a tout soumis excepté lui-même, et TEsprit Saint : dans ce sens, ils sont trois. Que si Noet veut savoir comment Tunité de Dieu subsiste malgré cela, il apprendra que la puissance divine est unique. Donc, quant à la puissance, Dieu est un ; par rapport à Véconomie (aux relations personnelles), il apparaît comme Trinité (2). » Et maintenant. Messieurs, si nous comparons cette profession de foi si nette et si explicite avec celle qui termine les Philosophumenay nous ne pourrons qu*ètre frappés du contraste. Vous venez de voir avec quelle insistance saint Hippoly te mentionne chacune des trois personnes divines dans son exposition de la foi catholique. On ne peut pas honorer le Père, dit-il, si Ton ne rend gloire en même temps au Fils et au Saint-Esprit. L* écrivain anonyme, avec

(1) Contre Noëi, xiv.

(I) Contre Noëty vui. M^a 8uva(U(. Par ce mot, saint Hippolyte veut Indiquer Tunité de substance.

lequel on voudrait le confondre, garde au contraire le silence le plus complet sur la personne du Saint-Esprit, dans un morceau où cependant il se propose de résumer la croyance orthodoxe (i). Une telle omission serait inexplicable, si saint Hippolyle était Tauleur de Touvrage que nous examinions la dernière fois. De plus, les principales formules que Tadversaire de saint Calliste reproche à ce pape, se retrouvent précisément dans la bouche de saint Hippolyte réfutant Noet : c( Je ne dirai pas qu'il y a deux Dieux, mais un seul. — Pendant que le Fils conversait au milieu des hommes, le Père était dans le Fils, et le Fils dans le Père. — Le Dieu béni, qui est au-dessus de toutes choses, est celui-là même qui s*est fait homme (2). » A Texemple de saint Calliste, Hippolyte emploie le mot nveu;jLa, substance spirituelle, qui scandalisait si fort l'écrivain schismatique, pour désigner la nature divine, commune au Père et au Fils (3). Bref, le dithéisme des Philosophumena est réfuté à chaque page du Traité contre Noët ; et la thèse de saint Calliste est celle-là même que défend Hippolyte. Mieux Ton étudie les écrits de ce dernier, plus Ton éprouve de répugnance à lui attribuer un ouvrage qui ne reproduit ni la substance ni Tesprit de son enseignement.

Nous voyons par le Traité contre Noët que la difficulté de comprendre le mystère de la sainte Trinité entrait pour une large part dans la résistance des sectaires. Yoilà ce qui arrêtait davantage des esprits plus curieux que sensés, et moins forts que téméraires. La réponse de saint Hippolyte est celle que la théologie chrétienne a opposé de tout temps à Torgueil d'une fausse science : « Vous me demandez comment le Verbe a été engendré. Eh quoi ! vous ne sauriez expliquer comment vous avez été engendré vous -même;

(I) Philotoph., X, 38, 83.

(«) Ibld., IX, 11, il; contre Noët, iv, vi, xiv.

(8) Contre Noët, xvi,

le secret de ce mystère vous échappe, bien que vous en ayez la cause humaine sous les yeux. Dans Timpuissance où vous êtes de pénétrer le merveilleux artifice du céleste ouvrier, votre connaissance se borne à savoir que l'homme est l'œuvre de Dieu. Et vous me demandez de quelle manière Dieu le Père a engendré le Yerbe! Il Ta engendré comme il l'a voulu. Il ne vous suffit pas d'apprendre que Dieu a créé le monde; vous voudriez déplus comprendre le mode de cette création ! Il ne vous suffit de savoir que le Fils de Dieu a paru sur .la terre pour nous sauver, si toutefois vous le croyez ; mais vous voudriez encore scruter le mystère de sa génération selon Tesprit (selon la nature divine)! Non, môme le secret de sa naissance selon la chair n*a été confié qu'à deux ; n'espérez donc pas pouvoir sonder sa génération selon l'esprit : c'est un secret que le Père garde en lui-même, réservant de le découvrir un jour aux saints jugés dignes de voir sa face. Qu'il vous suffise d'avoir entendu cette parole du Christ: « Ce qui est né de TEsprit est esprit. » Ainsi Dieu désigne-t-il par la bouche du prophète la génération du Yerbe. Quant au comment de cette génération, il le révélera au jour fixé dans ses conseils. Pour le moment il se contente de dire : « Je t'ai engendré avant l'aurore (1). »

Le traité de saint Hippolyte contre Noet, le livre des Philosophumena^ les écrits parallèles de Tertullien, de Novatien et d'Origène sur la Trinité, nous montrent que ce dogme était le point cardinal de la controverse dans la première moitié du m* siècle. Un intervalle de cent années nous sépare encore du concile de Nicée, et déjà nous assistons à des luttes qui ne le cèdent guère en intérêt ni en vivacité à celles de l'arianisme, 11 n'est pas rare d'entendre dire que ces longs débats sont restés stériles pour Thumanité, qu*on y a dépensé de part et d'autre beaucoup de savoir et d'éru-

( 1 ) Co n ire Soé (, x vi .

198 ORIGèXK

dition en pure perte. De pareilles appréciations dénotent un coup d^œil bien superficiel. C'est le christianisme tout entier qui se trouvait en cause dans ces grands conflits de la pensée où Ton ne voudrait voir que des questions de mots et des abstractions métaphysiques. Car la religion révélée repose essentiellement sur le mystère de la vie intime de Dieu. L'œuvre de la Rédemption n*a de vraie portée qu'autant qu'il existe plusieurs personnes divines dans Tunité d'une même substance ; et le dogme de la médiation disparaît du moment que le médiateur n'est pasDieu et homme tout ensemble, dans le sens complet du mot. Si l'Eglise avait admis la moindre inégalité entre le Père, le Fils et l'Esprit-Saint, si elle n'avait défendu contre les sectes primitives la consubstantialité des trois personnes divines, elle eût rouvert à l'instant même la porte au polythéisme. Les théogonies anciennes reparaissaient avec leurs demi-dieux ou leurs divinités inférieures, et Tidée du vrai Dieu s'effaçait de nouveau dans les consciences: toute atteinte portée au dogme de la Trinité ramenait le paganisme sous une forme plus ou mois raffinée. Inutile d'ajouter qu'en détruisant la communauté dénature entre le Père et le Fils, on enlevait au sacrifice de la croix sa valeur, et aux sacrements leur efficacité : l'économie entière du salut croulait sur sa base. Il ne s'agissait donc de rien moins, dans ces luttes doctrinales, que de l'avenir du genre humain, dont les destinées religieuses et morales allaient dépendre du triomphe des dogmes chrétiens. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour apprécier l'importance d'une controverse où Ton traitait les plus hautes questions que l'esprit humain puisse discuter ici-bas ; et s*il est juste de mesurer l'éloge à la grandeur du mérite et à l'étendue des services, nous ne devons pas nous montrer trop avares de louanges envers les hommes qui, à cette époque déjà lointaine, ont été les champions de la foi et les défenseurs de la vérité.

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